Regards Février 1997 - La Création

Aragon, jubilatoire

Par Sylviane Gresh


Philippe Caubère met, en trois heures, la poésie d'Aragon face au public. Une histoire de ce siècle, le " Communiste " et le " Fou ".

Avec son immense drapeau rouge déployé, puis en berne, avec ses flambeaux qui l'éclairent, la scène tient autant de l'arène que du cirque. Philippe Caubère y entre tantôt comme un fauve, tantôt comme le dompteur. Il est le magnan qui dresse le cheval; le torero qui accomplit sa danse de séduction pour amadouer le taureau. Comme Aragon qui, durant plus de cinquante ans, prit l'histoire de son siècle et la langue française à bras le corps, l'acteur entre dans sa poésie comme dans un torrent à maîtriser. Rien à voir avec la diction ample et lyrique du poète qui lisait ses vers comme une longue litanie. Chez l'acteur, il s'agit plutôt d'une manducation jubilatoire, une réappropriation gourmande qui entraîne le spectateur au coeur de l'écriture comme au noyau d'énergie qui irradie l'oeuvre. Le poète ne ressemble plus en rien à l'image figée, solennelle et conventionnelle dans laquelle on voudrait l'enfermer: le stalinien, l'amoureux transi, le poète à l'éloquence facile.

C'est au contraire, tout d'un coup, le poète âpre au combat avec les mots: " Je parle à haute voix le langage des vers/Comme si je faisais l'essai de ma folie/D'où me vient-il ce goût puéril et pervers/D'où me viennent les mots que je lie et délie." Celui qui en connaît le pouvoir illusionniste: " Vous direz que les mots éperdument me grisent/Que j'y crois goûter le vin de l'infini." Celui chez qui le Poème se confond avec l'Amour: " Entre amour, c'est ici l'effrayante forêt/ Où la nuit ne tient pas du ciel ses yeux secrets ". Celui pour qui la femme aimée devient le seul repère dans les heures noires de l'Occupation et symbolise la Résistance: " Il advint qu'un beau soir l'univers se brise/Sur des récifs que les naufrageurs enflammèrent/ Mais je voyais briller au-dessus de la mer/Les yeux d'Elsa, les yeux d'Elsa, les yeux d'Elsa." On comprend qu'Aragon ne fut jamais un personnage lisse pour qui tout fut facile. Dans la première partie du spectacle, le Communiste, Philippe Caubère ressuscite des poèmes longtemps passés sous silence, comme ce long Hourrah l'Oural ! écrit à la gloire des bolcheviks." Ils ont fait un trou dans la terre/Ils ont dit Le Feu jaillira/Et le feu jaillira./Parlant aux maîtres de la terre/Ils ont dit Vous succomberez/Et vous succomberez."

 
Un spectacle qui assume tout l'oeuvre du poète

Entre deux poèmes, l'acteur chante toute l'Internationale avec son couplet encore aujourd'hui interdit: " Les rois nous saoulèrent de fumée/Paix entre nous, guerre aux tyrans..." Et c'est l'intérêt majeur de ce spectacle d'assumer tout l'oeuvre, de faire entendre des poèmes d'avant-guerre, peu connus comme Front rouge: " Yan Boy / A vous frères jaunes ce serment/ Pour chaque goutte de votre vie/ Coulera le sang d'un Varenne..." Ou ce chant d'amour au Parti: " Salut à toi Parti qu'il faut bien qu'on choisisse/Quand toute chose est claire et patent le danger/O puits qui fait la vie et fait l'oasis/Entre tous le pain partagé ". Avec la distance du temps, c'est un pan incontournable de mémoire qui surgit, l'imaginaire de cette époque avec ses utopies, ses enthousiasmes, ses illusions, sa dérision que l'on entend; et l'on prend tout comme la folle et lourde part du beau et douloureux héritage. Quand les poèmes d'Aragon affirment, pendant les années 40, la valeur de la Patrie, (ils pourraient être aujourd'hui entendus à contresens, mais aucune ambiguïté chez le poète de l'Affiche rouge), Philippe Caubère, après la profération du Conscrit des cent villages: " Adieu Forléons Marimbault/Vallore-ville Volmerange/Avize Avoine Vallerange/Ainval-Septoutre Mongibaud " énumère les dix noms des Africains grévistes de la faim cet été à l'église Saint-Bernard. Sidi Diano, Moussa Kelta, Karounga Diagouraga, et, avec ces syllabes d'ailleurs, l'on entend l'internationalisme d'Aragon, et la Chanson de France prend les couleurs de tous les travailleurs.

Dans la seconde partie du spectacle, il s'agit du Fou de paix: " Cessez partout le feu sur l'homme et la nature/Sur la serre et le champ les jardins les pâtures ". Le Fou d'amour: " Tu m'as trouvé comme un caillou que l'on ramasse sur la plage/Comme un bizarre objet perdu dont nul ne peut dire l'usage ". Le Fou de douleur à l'approche de la vieillesse: " Ah le vers entre mes mains mes vieilles mains gonflées nouées de veines/se brise et l'orage de la prose sillonnée de grêle et d'éclairs/s'abat..." Le vieux jeune homme un peu fou qui s'adresse aux jeunes gens avant de mourir: " Jeunes gens qui parlez tout bas/ Quand je passe/Ecoutez s'éloigner mes pas/Je vous vois je ne vous vois pas/Ici plus qu'ailleurs n'est ma place ". Pour ce spectacle, Philippe Caubère a choisi - judicieusement - 35 poèmes: de préférence ceux que des chanteurs comme Ferré, Ogeret ou Ferrat ne nous ont pas fait connaître. Parfois, un accordéoniste - Michel Macias - l'accompagne, qui donne à certains poèmes un fond de valse musette, rappelant l'époque des grands bals populaires. Mais il préfère plutôt faire entendre la musique des mots sans accompagnement et l'énergie dans le rythme en est plus violente.

Philippe Caubère, dans le programme, affirme avoir rêvé de représenter " la Tragédie du XXe siècle ". Il crée une sorte de corrida où sans cesse la vie se confronte à la mort.

 


Philippe Caubère au Café de la Danse, 23, rue de Lappe, 75012 Paris.Tél.: 01.48.05.40.88.

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