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Hongrie. L'identité dans l'universalité Par Luce Vigo |
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Le cinéma hongrois, malgré les épreuves politiques et économiques, ne se porte pas trop mal.
La Hongrie, petit pays à la langue aux racines singulières, compte près de cent cinéastes pour une population d'un peu plus de 10 millions d'habitants. Beaucoup d'entre eux travaillent aujourd'hui en vidéo, même Miklos Jancso, dont les films, véritables chorégraphies cinématographiques de l'Histoire hongroise - les Sans-Espoirs (1965), Rouges et Blancs (1967), Ah ! ça ira (1969), Psaume rouge (1971), Rhapsodie hongroise (1978) - furent, en Europe, le phare de la cinématographie hongroise. Aujourd'hui, Jancso réinvente un langage approprié aux outils dont il peut disposer et continue d'inscrire sa réflexion, et ses préoccupations - il est particulièrement concerné par la pérennité de la mémoire juive - dans l'histoire de son temps. Mais qui connaît encore, en France, Miklos Jancso ? Et Marta Meszaros, la première femme cinéaste hongroise à avoir réalisé un film de long métrage, en 1968, Cati, et privilégié les problèmes des femme ? Ou encore Istvan Gaal, révélé en France par Remous puis par les Vertes Années, et les Faucons, sélectionné au festival de Cannes en 1970, claire parabole de l'idée que le réalisateur se faisait de la liberté, à travers les rapports qu'un maître fauconnier entretient avec un jeune stagiaire et ses faucons. J'ai parlé de Jancso, de Meszaros, de Gaal, mais existaient aussi et furent vus en France les films, dans les années 70, de Zsolt Kezdi-Kovacs (Quand Joseph revient..., 1975, Cher voisin, 1978), de Judit Elek (Une histoire simple, 1975), Andras Kovacs (Jours glacés, 1966, le Haras, 1979). Sans parler du fort courant documentaire avec Gyuri d'Istvan et Pal Schiffer, film-enquête sur la place des Tsiganes dans la société hongroise, avec Une vie tout ordinaire d'Imré Gyongössy et Barna Kabay (1975) et, à travers Film/ roman d'Istvan Darday et de Györgyi Szalai, de ce que l'on a appelé un temps l'Ecole de Budapest qui ne travaillait qu'avec des comédiens non professionnels, et à laquelle appartenait un cinéaste comme Bela Tarr, invité à présenter quelques-uns de ses films aux cinémas Louis Daquin au Blanc-Mesnil, en novembre dernier (cf." Collage " d'Emile Breton dans Regards de décembre 96) et, plus récemment, aux Ursulines à Paris.
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La solitude du créateur de " films d'auteur "
Nationalisé en 1948, le cinéma hongrois, aujourd'hui, continue à recevoir du Fonds national du cinéma, rattaché à la Fondation nationale de la Culture, une subvention, insuffisante bien sûr, qui oblige les studios, toujours en place, et les maisons de productions privées, à partir à la recherche de sponsors, de coproductions étrangères et télévisuelles, à l'image de ce qui se pratique ailleurs. Mais le maintien de l'aide de l'Etat, si réduite soit-elle, a sauvé la cinématographie hongroise du naufrage qui affecta peu ou prou les autres cinématographies des ex-pays de l'Est. Il se tourne donc toujours des films en Hongrie que montre, chaque année en février, à Budapest le Festival du film hongrois. En 1996, le programme se composait de 20 films de fiction, 12 films expérimentaux, 36 films documentaires, tous en compétition, auxquels s'ajoutaient quelques oeuvres en section informative." Pendant des années, dit Andras Balint Kovacs, actuel directeur de l'Institut hongrois à Paris, enseignant et historien de cinéma, les cinéastes hongrois menèrent une bataille pour le cinéma d'auteur, sans avoir à se préoccuper du public, ni de problème de rentabilité. En fait, en Hongrie, il n'y avait pas d'industrie cinématographique populaire ". A cela s'ajoute le fait que les cinéastes hongrois, bien que financés par l'Etat, n'hésitaient pas, dans leurs films, à mettre ce même Etat financeur face à des questions politiques qui ne pouvaient pas être posées ailleurs. Aujourd'hui, le débat politique est ouvert et public. Les cinéastes hongrois seraient-ils en manque de sujets ? A en croire Andras Balint Kovacs, les cinéastes hongrois contemporains auraient tendance à travailler autour de thèmes universaux, ce qui priverait la cinématographie hongroise de cette forte identité qui en faisait sa richesse car ancrée toujours dans son terreau social et politique. Ce courant existe toujours: nous avons pu découvrir, l'an dernier, Bolshe Vita de Ibolya Fekete, tourné en 1995. Au programme de ce festival 1996, figurait aussi un film de Judith Elek (qui a pu être vu dans des sections parallèles du festival de Cannes): Dire l'indicible. La cinéaste accompagne l'écrivain Elie Wiesel dans son retour à son adolescence jusqu'à l'enfer de Büchenwald et laisse les images parler d'elles-mêmes. Passionnant aussi était le film du documentariste Pal Schiffer: Elektra, introduction à l'économie du capitalisme où six anciens ouvriers créent une nouvelle entreprise en mettant en commun leurs primes de licenciement. Programmé au dernier Festival du Réel, il passa presque inaperçu. Il existe toujours des films hongrois de qualité, mais qui va les voir ? Quelques chiffres, communiqués par Katalin Kovacs, une des chevilles ouvrières du festival du film hongrois, donneront peut-être un début de réponse à cette question. En 1995, la part de marché représentant, en terme de distribution, les films nationaux est de 1,05 soit 9 films hongrois contre 90,94 pour 98 films américains, 6,64 pour 30 films européens, et 1,37 pour 6 films autres que hongrois, européens et américains. Quand un cinéaste hongrois de la qualité de Bela Tarr, de Peter Gothar ou de Pal Schiffer vient à Paris présenter ses films, quel public, aujourd'hui, tellement sollicité par les produits américains, a la curiosité d'aller les découvrir ? |
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* Critique de cinéma. |