Regards Février 1997 - La Création

Républiques tchèque et slovaque. Dans la forêt vierge

Par Eva Zaoralova *


Tchèques et Slovaques tournent leurs films, chacun à leur compte. La difficulté reste à convaincre les critiques en même temps que les spectateurs.

Après la division de la Tchécoslovaquie en deux républiques indépendantes, au début de 1993, l'adoption d'une nouvelle loi annulant le décret de nationalisation de l'industrie cinématographique d'août 1945 a sans doute eu un côté positif: l'Etat a cessé d'exercer le pouvoir absolu dans le domaine du cinéma et de contrôler sa " pureté idéologique ". Mais les cinéastes tchèques ont ainsi perdu la chance de ne pas avoir à se soucier des problèmes financiers. Disons, avec Milos Forman, que, libérés de la cage dorée, ils se sont retrouvés dans la forêt vierge pleine de dangers.

Désormais, l'Etat ne soutient la production que par l'intermédiaire d'une commission d'experts examinant les projets de films et offrant à ceux qu'elle a sélectionnés un soutien financier dont le montant ne doit pas dépasser 30% du budget. La somme que cette commission peut distribuer provient d'un Fonds national cinématographique qui dépend du nombre des billets vendus: une couronne du montant de chaque billet (prix moyen du billet: 25 couronnes tchèques) alimente ce fonds.

Les conséquences de la division du pays sont plutôt d'ordre psychologique: au moins trois générations d'habitants se sont considérés comme des " Tchécoslovaques ". La Nouvelle Vague de naguère était formée de Tchèques (Forman, Passer, Chytilova, Menzel, Hires) et de Slovaques (Barabas, Uher, Jakubisko, Holly, Hanak, Solan). Tout en reflétant dans leurs oeuvres les traits spécifiques des deux populations, ils n'ont jamais cultivé un esprit nationaliste. Se trouver subitement de deux côtés de la barricade dressée par le zèle de certains politiciens a fait un drôle d'effet à la plupart des anciens copains de la FAMU, la célèbre école de cinéma de Prague. Il faut néanmoins prendre acte de la réalité et constater que, dans un certain sens, la séparation des deux industries cinématographiques a été indispensable: tandis que la privatisation de la production et de la distribution en République tchèque est un fait accompli, la République slovaque conserve encore des restes des anciennes structures.

 
Deux industries cinématographiques différentes

Malgré les graves problèmes économiques, la situation de la production en République tchèque ne correspond pas aux prévisions pessimistes. La production annuelle est tombée d'une trentaine de films sous l'ancien régime à une vingtaine, produits par les nouvelles sociétés privées. L'un des producteurs les plus importants est la télévision, à qui l'on doit les oeuvres les plus intéressantes de ces dernières années, dont la Vache (1994) de Karel Kachyna (primé aux festivals de Strasbourg et de Pilson), Fany (1995) du même auteur (Prix du public à Karlovy-Vary), Helimadoe et le Maître de danse (1994) de Jaromil Jires, Les jeunes hommes prennent connaissance du monde de Radim Spacek, un débutant qui a tourné entièrement à Sarajevo, au moment de l'armistice, avec des acteurs non professionnels.

L'expérience des dernières années a montré que les jeunes s'adaptent aux lois de l'économie privée beaucoup mieux que les cinéastes plus âgés qui avaient, sous l'ancien régime, une réputation de dissidents. Vera Chytilova, fameuse pour ses batailles contre la censure, est aujourd'hui une propagandiste des plus actives contre la non-ingérence de l'Etat dans la production. Un autre rebelle, Jiri Krejcik, ne cesse de réclamer les avantages économiques naguère offerts par un Etat qu'il détestait. D'autres s'adaptent: Karel Kachyna continue à faire trois films tous les deux ans et si ce ne sont pas toujours des chefs-d'oeuvre, on ne peut leur nier une qualité au-dessus de la moyenne.

 
Des auteurs en quête des avantages de l'ancien Etat

Parmi les jeunes, on remarque Jan Sverak qui, depuis son Oscar pour un film d'études (Ropaci, 1989), a réalisé quatre longs métrages: l'Ecole élémentaire (1991, Meilleur film tchèque de l'année et nomination à l'Oscar), l'Accumulateur (1993, parodie de SF américaine, primé à la Semaine de la Critique de Venise), l'Excursion (1995, Grand Prix à Karlovy-Vary) et Kolya présenté cette année à Venise avec succès. Autre nom prometteur: Sasa Gedeon, auteur d'un premier film, l'Eté indien, l'un des plus grands succès publics de l'année dernière. Ces deux cinéastes ont la rare capacité de convaincre les critiques en même temps que les spectateurs. Cette année, un nouveau débutant, Petr Vaclav, a remporté un Léopard d'argent à Locarno, ainsi que le Prix de la Critique, avec Marian, l'histoire d'un garçon stigmatisé comme Tzigane et qui passe de l'orphelinat à la prison en s'efforçant en vain de mériter le respect et l'amour.

En Slovaquie, figure parmi les jeunes au moins un auteur très doué, Martin Sulik, remarqué pour ses deux premiers films, la Tendresse et Tout ce que j'aime, et qui, avec son troisième, le poétique Jardin, s'est acquis une réputation prometteuse.

 


* Critique de cinéma.

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