Regards Février 1997 - La Création

L'écrivain n'est pas fait pour rester le front appuyé à la vitre du temps qui passe

Par Hervé Delouche


Entretien avec Jean Vautrin*

Un texte sensible et percutant de Jean Vautrin accompagne un recueil de photos de Doisneau sur Paris. En même temps, il publie le Roi des ordures qui marque son retour au roman noir.

 
Jean Vautrin, vous avez écrit un beau et long texte, Jamais comme avant, qui fait écho et donne sens à plus de cent vingt photos de Doisneau réunies en album il y a quarante ans et rééditées aujourd'hui. Quel est le lien qui unit le photographe et l'écrivain ?

 
Jean Vautrin : Je connaissais Doisneau. Nous nous sommes vus épisodiquement, mais nous avons toujours eu en commun l'envie d'aller au devant des autres, d'aller voir ce que les hommes ont dans le ventre. Chez Doisneau il n'y a pas de condescendance, chez moi non plus, mais une fraternité vis-à-vis des êtres. Par ailleurs, j'ai un amour immodéré de la photo. J'ai toujours eu un Leica, et cette passion a engendré le personnage du photo-reporter Boro dans la série d'aventures historiques que j'écris avec Dan Franck. Mes liens avec Doisneau s'étaient renforcés à la fin de sa vie, et nous envisagions de réaliser une espèce de reportage-concubinage en banlieue quand il nous a quittés. Quant au livre lui-même, comme vous l'avez dit, il y avait eu un premier album en 1956. C'était quelque chose d'important pour Doisneau, il avait obtenu, avec cette série de photos, le prix Niepce. Il en avait laissé les droits à Charles Feld, le fondateur et directeur, à cette époque-là, des éditions du Cercle d'Art, une maison d'édition très proche du Parti communiste. Cette maison a été reprise par Philippe Monsel qui a eu l'envie de republier ces photos et m'a contacté pour que j'écrive autour d'elles. J'ai accepté avec enthousiasme, avec le désir de remettre la personnalité de Doisneau en lumière, par rapport à l'époque, par rapport aussi à celle que l'on traverse en ce moment. Parce que j'ai toujours envie d'actualiser les choses, de me projeter dans mon siècle.

 
Vous parlez avec beaucoup de justesse de Doisneau, de l'homme, de son travail. On sent une volonté de situer le photographe, sur lequel on a tant glosé, à sa juste stature.

 
J. V.: J'ai eu effectivement l'envie de dire un certain nombre de choses sur Doisneau, qu'on décrit souvent comme un gentil poète du passé... Je m'inscris en faux contre cette idée réductrice que tant de choses contredisent. D'abord, Doisneau est issu d'un milieu très modeste, ce qui le conditionne une fois pour toutes et resurgira dans sa façon respectueuse de regarder les autres. Ensuite, il a étudié à l'Ecole Estienne, école de métiers graphiques qui formait des artisans. C'est un soigneux, un méthodique. Quand il rentre comme photographe d'entreprise chez Renault, ce que sa caméra lui renvoie, c'est non seulement les machines, mais aussi des visages, des préoccupations d'hommes. Il est de cette génération marquée par le Front populaire; et s'il fallait le rattacher à une école, ce serait à celle du " réalisme poétique ", de Trauner, de Prévert, de ces gens-là. Doisneau est de la grande tradition d'Hôtel du Nord. Il met très vite ses pieds dans les pas des premières personnes qui s'élancent vers les congés payés, les gens des faubourgs. Il nous montre des endroits de Paris où les rupins ne vont pas. Et quand il photographie des lieux inhabituels, comme les milieux de la mode dans ce recueil, il s'arrange pour montrer le travail. Ce qui l'intéresse, ce sont les petites mains en train de chercher une aiguille sous la table, les visages honnêtes des filles qui travaillent jour et nuit pour réaliser une collection. Doisneau est fatalement de ce côté-là. Je considère que son oeuvre possède une grande cohérence, et ce n'est pas bien de le ramener seulement à un piéton poétique et sentimental qui fait clic-clac...

On imagine que ses ultimes projets autour de nos banlieues se situaient dans cette optique. Comment les ressentait-il ? J. V.: Ce que Doisneau savait très bien, c'est que, quand on a fabriqué ces banlieues de béton dans les années 50, on élargissait la ceinture rouge et on repoussait les ouvriers hors de la ville. Mais il s'est vite aperçu qu'au milieu de ces immeubles en béton refleurissait une jolie mauvaise graine qui était aussi la sienne. Il a compris qu'il y avait là, dans ces banlieues, beaucoup de violence en germe, beaucoup de solitude et beaucoup d'ostracisme, mais aussi un mouvement généreux qui n'avait pas changé. C'est une permanence: les gens des banlieues sont capables d'imagination, le peuple est industrieux. Doisneau sentait que ces banlieues allaient repartir, qu'elles étaient un creuset d'idées, de forces nouvelles. Et il voulait nous faire un truc à la Renoir. C'est fabuleux comme, à la fin de sa vie, il prolongeait ainsi ses amours Front popu.

 
Il y a cette phrase: " Paris perdu, paris perdus ". Cette formule est bien plus qu'une figure de style.

 
J. V.: C'est Paris qu'on ne reverra plus de cette façon-là, et c'est aussi les paris perdus de la société. Tout mon texte va dans ce sens. Quand on voit des scènes presque ethnographiques, comme sur la couverture ce type qui fauche le Champ de Mars, avec une vraie faux, cela paraît incroyable. C'est la preuve que le temps galope, et qu'on n'a pas pensé le Paris actuel des gens pressés. Doisneau, c'est une leçon de réflexion. En regardant ses photos, on voit d'abord des quartiers, des métiers, des attitudes qui ont disparu, les gens sont lents et consciencieux, on en retire l'impression qu'ils croient à ce qu'ils font. Le profit n'est pas encore le moteur. Sociologiquement, ça m'intéressait de dire cela. C'est pourquoi j'ai fait le bilan des extraordinaires années 50, années charnières. On sort de la guerre avec une volonté de redressement national et, en même temps, commence à se mettre en branle la grande " bandaison " du fric qui va conduire à l'actuelle folie du libéralisme. Il y a eu quelques années de vrai bonheur où on croyait de nouveau à l'expansion liée à l'humain, à un progrès qui rendrait l'homme meilleur, plus apte à se libérer de la machine. Dernière partie du siècle: c'est le contraire qui arrive. On s'emballe, on se monte les uns sur les autres. Et on arrive à une impasse. Le profit règne, qui n'est pas une fin en soi, et nous précipite dans le chaos.

 
Parlons, si vous le voulez, des enfants d'aujourd'hui, qui sont aussi au centre de votre roman. Il y a dans Jamais comme avant une page terrible, assez désespérée, sur ces gosses qui " zappent la mort, hallucinent devant les spasmes au vitriol, râpent la destruction des coeurs..."

 
J. V.: Cela me bouleverse. Je pense qu'on est toujours responsable de ce qu'on laisse derrière soi, de ce qu'on transmet aux autres. Et que les mômes n'ont pas beaucoup de chance, parce qu'on n'a pas été assez rigoureux. Mais nous vivons dans une société qui manque complètement de carène, d'os, ou d'exemples. Je pense qu'une génération ne peut avoir envie de se sublimer que si elle a des modèles. Et ceux qu'on nous propose aujourd'hui sont consternants. J'ai l'impression que les gamins sont en train de s'éloigner vers un monde virtuel. On leur offre aujourd'hui des logiciels pour habiller des poupées sur un écran !... Il y a une destructuration telle dans l'esprit des gosses ! C'est terrible. Quand je vois un môme qui prend un flingot et rectifie son meilleur copain; on a l'impression qu'il ne s'aperçoit que c'est du vrai sang et un vrai cadavre que quand le coup est parti. La politique est à son niveau le plus bas et les politiciens n'offrent pas un beau spectacle. Mais il faudrait qu'il y ait des voix qui s'élèvent, des modèles qui tentent de se mettre en travers de cette fatalité. On court le risque d'une société répressive, avec un Le Pen. Ou bien d'une société de violence, avec des rapts, du crack, de la casse, de la barbarie... Il faudrait refaire des enfants des citoyens en herbe. Et trouver une cause commune. Il y en a une évidente, les pauvres, et si on ne rebâtit pas une société de partage, si on continue à avancer aveuglément, le fossé entre les pauvres et les riches - symbolisés par la pieuvre des multinationales, plus par l'antique taulier - va se creuser irrémédiablement. A quel prix faudra-t-il refaire une société ? Est-ce que ce ne sera pas une révolution, tout simplement ? Elle a reculé plusieurs fois. A force de ne pas éclore, peut-être sera-t-elle plus violente ?

 
Dans votre nouveau roman, le Roi des ordures, il y a d'ailleurs ces paroles que prononce un marchand ambulant des quartiers déshérités de Mexico: " Les politiciens oublient la vérité du siècle. Celle qui dit qu'un désespoir brûlant fait un jour exploser le volcan. Et que les mises à mort seront bien sanglantes..."

 
J. V.: On est en droit de penser cela. Ou alors, il y aura des omissions d'un cynisme total. On en voit les prémisses avec l'Afrique. On envisage très bien qu'un continent se raye petit à petit, à force d'inanition, d'épidémies, de développement du sida, de corruption, de barbarie retrouvée. Par le biais de la télé, la société qui veut toujours avoir les dents plus blanches, banalise, aseptise, montre la mort d'une façon totalement abstraite. Cela aussi est vécu virtuellement, comme la guerre du Golfe menée par les Américains et présentée comme un war game. Les grosses convulsions du monde vont avoir lieu autour de la faim. Il faudra tendre la main aux autres, aux affamés de la planète; ou alors on s'expose à ce qu'ils deviennent vraiment des barbares, prêts au terrorisme pour se procurer les vivres et l'argent qui leur manquent. Et, en même temps, la société libérale est très fragile; le fameux impérialisme américain si dédaigneux du monde est un colosse aux pieds d'argile. Ils s'exposent donc à des répercussions gigantesques.

 
Vos paroles, votre ton traduisent une exaspération devant la bêtise et la cruauté." Décidément, écrivez-vous, nous ne sommes pas faits pour rester le front appuyé à la vitre à rega der passer le temps ! " Que peut faire l'écrivain ?

 
J. V.: Les intellectuels doivent s'impliquer, et s'indigner quand il le faut, pousser des cris. Malheureusement, la littérature française est tellement nombriliste que cette prise de conscience ne se passe que dans les plis du roman noir. C'est pour ça que j'ai voulu renouer avec ce type de roman qui continue à porter les germes d'une critique sociale.Ça donne le Roi des ordures. Je n'avais pas écrit de roman noir depuis une quinzaine d'années mais je crois que l'heure est revenue. La littérature en col blanc en est encore à raconter des histoires d'héritage ou d'amours perdus qui ne m'intéressent absolument pas. C'est très languissant, abominable... Alors qu'il se passe tellement de choses graves, fraternelles, importantes. Et par extension, il faut peut être que les écrivains, entre autres, se repolitisent davantage, aient le courage d'exprimer leur point de vue sur la réalité sociale.

 
Pourquoi cette " littérature en col blanc " persiste-t-elle dans ce nombrilisme, cette indifférence ?

 
J. V.: C'est une attitude rassurante. Et puis je crois que c'est une constante de la France. On est encore à l'époque des " bien chers maîtres ". Quand je vois la littérature d'Amérique du Sud, la différence me saute aux yeux. C'est vrai qu'il y a là-bas une tradition libertaire beaucoup plus grande, il y a des espaces plus grands... Comment voulez-vous qu'il arrive des péripéties à des gens qui vivent dans deux ou trois arrondissements précis de Paris et qui, en plus, ne font que se fréquenter les uns les autres ? Je suis très fier, pour ma part, d'avoir eu un Goncourt, mais je n'ai pas envie de mener une vie d'homme rassis, alors qu'il y a tant de volcans à voir, de soifs à étancher ! Les grands prédécesseurs en littérature ont pourtant été des gens amples, et certains d'entre eux assez politisés. Hugo en est l'exemple type, mais beaucoup d'autres se sont engagés. On aime ou on n'aime pas Malraux, mais il a marqué des générations, c'était un écrivain en marche; et la lecture de l'Espoir ne pouvait qu'ouvrir de grands espaces. Quand Aragon se mettait à chanter la liberté de l'homme sous l'Occupation, il disait ses peines, son mal à vivre, avec largeur. Il y avait de l'ampleur dans les préoccupations de Zola. Et je trouve formidable l'intérêt des Français pour les romans de voyages. Ma sympathie va aussi du côté des artistes qui ont le courage de changer de discipline. C'est la caractéristique, le bonheur supplémentaire de l'artiste moderne: il peut être à la fois cinéaste, voyageur, romancier, scénariste...

 
En préambule au Roi des ordures, vous évoquez votre retour au roman noir que vous qualifiez joliment d'" espace libre et enragé où le seul code en vigueur est celui d'une mythologie tenace qui a enchanté ma jeunesse ". D'où, d'ailleurs, des références subtiles à Chandler ou Orson Welles, mais aussi à Brautigan ou au romancier mexicain Paco Ignacio Taibo. Parlons de cet espace littéraire...

 
J. V.: Liberté et rage, ça va ensemble, évidemment. Mais ce que je trouve fabuleux dans le roman noir - et je rejoins là tout à fait l'avis de Manchette - c'est qu'aussi violent soit le propos, aussi pointue soit l'écriture, du moins faut-il en passer par tous ses mythes. C'est un genre codifié, comme le western, comme la chanson de geste, et cela n'est pas une source d'affaiblissement. On doit pouvoir trouver, en utilisant tous les codes, presque déontologiques, de la manière de raconter une histoire noire, des espaces de sauvagerie et de liberté. Autrement dit, il faut qu'il y ait des détectives, comme Harry Whence, le privé de quatre sous du Roi des ordures, vétéran du Vietnam et ancien taxi driver; il faut qu'il y ait des flics comme ce commissaire obèse qui ressemble à celui de la Soif du mal, il faut qu'il y ait des vamps comme Lola, il faut qu'il y ait la Ville... Et ce n'est pas pour rien que l'histoire se passe à Mexico. C'était la ville qui me convenait parce que c'est une ville de tumulte, parce que le Mexique, c'est le pays de la mort, parce que j'avais envie de raconter comment les pauvres en étaient réduits à aller chercher les restes sur la décharge des riches. Je suis parti d'un fait divers: il y avait un vrai roi des ordures, qui a été assassiné, comme cela arrive dans mon livre à Don Rafael Gutierrez Moreno. Il possédait une villa bâtie sur les décharges et employait des milliers de ramasseurs d'ordures, surtout des enfants; il avait construit ainsi sa richesse. A partir de là, mes hypothèses et mes personnages sont bien sûr romanesques. Mais Qui a tué le roi des ordures ? offrait le moyen d'élaborer une fresque, d'écrire quelque chose d'ample, de paroxystique, comme on en trouve dans cette littérature d'Amérique du Sud que j'aime tant. J'ai ainsi bâti une fable qui fait partie des aspects métaphoriques du roman noir et qui possède un fond réel: ce peuple gris, affamé, occulté des depenadores, réalité sociale pourtant bien présente qui pousse toute l'histoire et bouscule le monde des politiciens corrompus. Je voulais aussi dire qu'à la fin, derrière tout roman noir, il y a l'écrivain. C'est pour cette raison qu'il y a une dernière page où l'on retombe sur les pattes de la réalité, où je me trouve dans un bistrot au fin fond des Landes et où je vois entrer un mec de la filière papier qui a perdu son job et porte un maillot fabriqué à Taïwan avec ces mots écrits " Who am I ? ".Ça veut dire que la fable pourrait aussi se raconter ici.

 


* Ecrivain.

Robert Doisneau-Jean Vautrin, Jamais comme avant, Cercle d'Art, 1996 (réédition de l'album Pour que Paris soit, 1956).Préface d'Elsa Triolet.159 photos, 160 p., 198 F.

Jean Vautrin, le Roi des ordures, Fayard, 1997, 276 p., 120 F.A bulletins rouges de Vautrin (1973) est réimprimé en février par la Série Noire-Gallimard.

D'autres livres consacrés à Doisneau parus au cours des derniers mois :.

Doisneau de Brigitte Ollier, éditions Hazan, 560 photos, 672 p., 250 F

Robert Doisneau, la vie d'un photographe de Peter Hamilton, éditions Hoëbeke, 500 photos, 284 p.,, 298 F

J'attends toujours le printemps correspondance Doisneau-Maurice Baquet Actes Sud, 18 photos, 130 p., 110 F

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