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Collage Par Emile Breton |
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Ce soir-là, le président de la République s'adressait aux Français.
C'était la Saint-Sylvestre et le Secours populaire français offrait, à la Villette, à Paris, une soirée de fête, repas, cirque, bal, à des hommes, à des femmes, à des familles qui avaient perdu l'habitude de réveillonner.
Ce soir-là, à ce réveillon-là, Khaldia, mère de famille qui habite Creil, dans l'Oise, qui est au chômage, se rendit compte qu'il avait fallu cette fête pour qu'elle vienne pour la première fois de sa vie à Paris.
Et Carla, dix-sept ans, qui, avec sa mère et ses quatre frères et soeurs, doit vivre sur le salaire de l'aîné des garçons, manoeuvre dans le bâtiment, a connu " l'insouciance, pour une fois ", comme elle devait dire.
Au matin de ce dernier jour de l'année, les journaux avaient annoncé que le nombre de demandeurs d'emploi avait augmenté de vingt mille sept cents en novembre, le chômage touchant ainsi un Français actif sur huit.
Les mêmes journaux annonçaient qu'une " nouvelle dégradation de l'emploi était prévue pour 1997 ".
La veille, lundi 30 décembre, la direction du Crédit Lyonnais faisait connaître la solution qu'elle avait trouvée pour sortir du mauvais pas dans lequel l'avait mis son imprévoyante (c'est un euphémisme) politique antérieure d'attribution de crédits à des margoulins de tous gabarits: elle allait proposer à chacun de ses trente-six mille employés une baisse annuelle de 0, 6% de leur salaire, pour, disait-elle, éviter que sept mille d'entre eux, désignés comme " volontaires pour une réduction du temps de travail " subissent une bien plus lourde perte de salaire. Comme le mot est à la mode, on baptisa cette arnaque " impôt de solidarité ". L'avant-veille, dimanche, deux cent cinquante Basques étaient " montés " à Paris. Ils manifestaient, comme ils le font depuis six ans en cette époque de fêtes, pour la libération de manifestants nationalistes emprisonnés. Chants, danses du pays devant la prison de Fresnes, défilé bon enfant devant le Palais de Justice, entre les deux bras de la Seine, jusqu'ici cela se passait plutôt calmement. Cette année, le gouvernement, décidé à sévir contre les nationalistes qui ont l'impudence de sortir sans cagoules et sans armes, donna ordre à la police de charger. Arrestations, conduite au poste mains derrière la tête. Parmi ces dangereux agitateurs, un gamin de quatorze ans s'obstinait à répondre en basque au commissaire qui l'interrogeait. Il portait en écharpe un keffieh palestinien." Ça vient d'où, les Basques ? Du Maghreb ? " lui demanda un policier, qui arracha la pièce de tissu, ajoutant, au cas où l'on n'aurait pas compris en quelle estime il tenait lesdits Maghrébins: " Enlève ton truc de bougnoule. Tu es un rat, toi, hein ? " Et, comme il n'aimait pas les rats, il le gifla. Le soir du 31 décembre, à la télévision, le président de la République annonçait que le pays " sortait d'une longue période d'immobilisme ", ajoutant: " Nous voulons construire une France apaisée, une société où l'on se parle. Une France apaisée, c'est une France qui dialogue." En effet. L'hôtel de l'Iroise, à la pointe du Raz, n'est plus. On dirait qu'on est écologiste, chez nous, comme on fut bétonneur. Sans nuances. Il y avait autrefois, sur la côte languedocienne, un désert appelé la Grande Motte: une ferme entre dunes et marais, du sable fin poussé par tous les vents qui se croisaient là, au fond du golfe du Lion. Et des moustiques. On y allait à pied du Grau-du-Roi, ou de Carnon, par le bord de mer. C'était le seul accès, et les gamins des colonies de vacances y ramassaient des coquillages comme on n'en trouvait plus ailleurs. On sait ce qu'est devenue la Grande Motte: bétonplage, avec des retraités qui veillent sur le bac à sable de leur résidence des Flots bleus. Plus tard, lorsque le mal fut fait, de Nice à Argelès, on s'avisa qu'il n'était pas du meilleur effet, ce " mur de la Méditerranée " qui, au contraire de celui de l'Atlantique, n'avait pas vocation à repousser l'envahisseur. On se fit, en haut lieu, écologiste et l'on créa le Conservatoire du littoral. C'est lui qui vient de décider la démolition de l'hôtel de l'Iroise, pour rendre cette extrême pointe de la France à sa sauvagerie première. Soit. Mais n'était-ce pas, justement, cette bâtisse vieillotte plantée sur une lande du bout du monde qui soulignait l'âpre beauté de ces terres désolées ? Cette demeure hitchcockienne aux bleus passés entre roc nu et ciels tourmentés, quel plus bel effet de " collage " pouvait-on trouver ? Après avoir tant massacré, jusqu'où ira-t-on, pour retrouver la " nature naturelle " dans des paysages que sans cesse l'homme a modelés ? Jusqu'à allumer les nuits de tempête, à la pointe des Trépassés proche, de grands feux pour que les navires trompés viennent se fracasser sur les écueils ? Ce fut autrefois une occupation naturelle dans un pays aux maigres ressources. Dans un article de 1958 publié aujourd'hui en France à la suite du scénario de la Strada (édition bilingue, collection " Point virgule ", au Seuil qui édite, dans les mêmes conditions, Huit et demi), Fellini écrivait: " Je n'arrive pas à être objectif devant mes films, pour une raison très simple: je ne me considère pas comme un metteur en scène professionnel, c'est-à-dire que mes films ne sont que l'expression de quelqu'un qui exerce un métier; je crois vraiment être un " cantastorie ". Un cantastorie, c'est-à-dire un " chanthistoire ", un de ces gens qui allaient de foire en foire déclamant leurs complaintes." Ce qu'il prouve dans un autre livre qui vient de paraître en même temps, dans la même collection: Faire un film. C'est une autobiographie, si l'on veut, pleine de digressions, autour des (Liliana Betti, qui l'a aidé à rassembler les matériaux de ce livre et à le composer, écrit: " à l'ombre des...") films qu'il a réalisés. Tout à fait par hasard, tente-t-il de faire croire avec la solide assurance du menteur qui sait qu'il ne sera pas cru. De même que c'est comme par inadvertance qu'il est entré dans ce qu'il n'appellera jamais une carrière: parce que, journaliste, il poussa un jour la porte d'un studio, et qu'il ne sut plus trop comment en sortir. Enfin, quelque chose comme ça ou presque, et voyez à quoi ça tient, une vie bien remplie. Ce livre, à vrai dire, est un autre film de Fellini. Un livre de " cantastorie " dont l'auteur, hospitalisé au début des années quatre-vingt après avoir " cru mourir ", laisse revenir doucement à lui la vie et à chacun de démêler là-dedans le vrai du faux, de décider si cet ami qui vient de Rimini exprès pour lui a bien existé ou s'il n'est là, petit bout de fiction, que pour l'aider à tirer le fil des souvenirs, pour le conduire de sa province natale à Rome et au cinéma. Parlant de son premier film, co-réalisé avec Alberto Lattuada, les Feux du music-hall, il écrit: " Il y avait dans ce film des souvenirs, certains véridiques, d'autres inventés, de l'époque où je faisais le tour de l'Italie avec une petite troupe de music-hall." On est prévenu: il y a dans ce livre pas mal de souvenirs inventés. C'est bien ce qui fait son charme. |
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* Directeur de l'Unité 431 de l'INSERM (microbiologie et pathologie cellulaire infectieuse).Membre, de 1991 à 1994, de la commission immunologie et immunopathologie de l'INSERM, il fait actuellement partie du comité d'experts sur les encéphalophathies subaiguës spongiformes transmissibles (ESST) et les prions, présidé par Dominique Dorment. 1. Maladies infectieuses qui se développent à l'hôpital et qui concernent environ 20% des personnes traitées.Il s'agit d'une composante importante de la mortalité hospitalière (ndlr). 2. A propos de la vache folle, voir " Enquête sur une molécule au-dessus de tout soupçon " par Jean-Pierre Liautard, dans le no 17 de Regards d'octobre 1996 (ndlr). 3. Suppression des défenses immunitaires de l'organisme; caractérise le sida mais existe aussi de façon transitoire dans le cas de rougeole, de mononucléose infectieuse, ou de certains soins, greffes, chimiothérapie anticancéreuse, etc.(ndlr).
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