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Coup de froid Par Philippe Breton* |
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A en croire les journaux télévisés, le froid tue.
Une évidence qui fait bon marché de la réalité sociale.
La vague de froid qui a marqué les débuts de l'hiver a été accompagnée, on le sait, d'un nombre important de décès, en France et en Europe, qui ont été attribués par les médias " au froid ". Ainsi les informations télévisées ont-elles été ponctuées de messages qui avaient tous la même structure: " le froid a encore tué..." Ces informations concernaient essentiellement les sans-abri, ou ceux qui logent dans des conditions précaires, dignes d'un autre âge. On ne doutera pas ici de la bonne volonté des journalistes qui ont choisi d'insister sur ces nouvelles et souvent de les mettre en première place dans l'ordre de passage des informations. Il est vrai que la période pendant laquelle tout cela se déroulait était plus propice aux faits divers. Mais, malgré la loi médiatique qui veut que, lorsque les gens sont en vacances, ils ne s'intéressent justement pas à autre chose, on ne peut douter de la sincérité des rédactions, soucieuses d'attirer l'attention sur un phénomène jugé par beaucoup intolérable. La question n'est pas là. Elle est plutôt dans ce petit lien logique suggéré et répété qui fait du froid la cause de la mort de ces personnes. Ne confond-on pas là la cause médicale du décès et sa cause sociale ? Même sur le plan médical, force est de constater que l'hypothermie intervient souvent sur un état général très affaibli du fait des privations, de la mauvaise nourriture, du manque de soin, du stress psychologique. Ce n'est donc même pas tellement l'hypothermie en tant que telle qui tue dans ce cas. Ce froid-là, curieusement, ne tue pas les gens en bonne santé.
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Le refus d'une embellie provisoire
Derrière la dimension proprement médicale, il y a, bien évidemment, des causes sociales profondes. Notre société s'est accoutumée à laisser pour compte des fractions de plus en plus large de la population. Bien sûr, ces appels médiatiques, ces numéros d'urgence, ces institutions de derniers secours que sont les SAMU sociaux, sont importantes, nécessaires, comme de jeter une bouée de sauvetage à quelqu'un qui est tombé à l'eau. Mais, en l'occurrence, une fois la bouée jetée, on laisse dans l'eau ceux à qui on a offert cette aide d'urgence. Ce qui explique d'ailleurs que certains ne veulent pas d'une embellie qu'ils savent être provisoire. Tout cela est connu et ceux qui ne s'accommodent pas d'une société libérale dans laquelle la loi du marché et de la concurrence se paye au prix de l'humain le savent plus que d'autres. Mais devons-nous accepter qu'en plus de cela la réalité du phénomène soit atténuée par le fait que, progressivement, on déplace les causes de la misère, de la marginalité, de l'exclusion ? C'est tout l'enjeu de cet énoncé qui veut que " le froid ait encore tué ". Ne sous-estimons pas le poids de la répétition médiatique sur nos consciences, même les plus averties. Non, ce n'est pas le froid qui tue ! C'est bien cette société-là, où la richesse se nourrit du chômage, où l'accroissement du capital se paie aussi, n'ayant pas peur de le penser et de le dire, de la mort de ceux qui sont à l'extrême marge en plus de la misère matérielle et morale de beaucoup d'autres. On peut nous priver provisoirement de la capacité d'action suffisante pour renverser ce régime mais qu'au moins on nous laisse penser - et faire savoir - que c'est bien lui, et non l'anticyclone sibérien, qui glace les misérables dans la nuit. |
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* Chercheur en communication au CNRS. |