Regards Février 1997 - La Cité

L'héritage médiéval arabe

Par Ahmed Djebbar *


Voir aussi Le jardin des remèdes

Elle assimile les savoirs grec, indien et babylonien. Elle innove dans d'autres disciplines. Elle se transmet enfin à l'Europe. La science arabe médiévale est un exemple de synthèse brillante.

La tradition arabe dont la période féconde s'étend du IXe au XIIIe siècle, a été un moment décisif de l'aventure scientifique humaine. Elle s'est élaborée, en assimilant d'abord une partie de l'héritage grec, indien et babylonien puis en le revivifiant et en l'enrichissant par des contributions originales. La science arabe n'aurait pas eu l'impulsion et la vigueur qu'elle a eues à ses débuts sans l'existence d'un certain nombre de foyers scientifiques à l'intérieur des territoires contrôlés par le pouvoir musulman bien avant son avènement. Parmi les centres intellectuels sur lesquels il nous est parvenu quelques témoignages, figure Alexandrie. Contrairement à la légende, les premiers cavaliers arabes arrivés à Alexandrie, en 642, n'ont trouvé aucune trace de sa prestigieuse bibliothèque, mais il y avait encore à cette époque des bibliothèques privées plus modestes dont certaines ont, semble-t-il, perduré jusqu'au IXe siècle.

Le second foyer scientifique de la région en activité à la veille de la conquête musulmane était la ville de Gundishapur, qui doit son dynamisme à la volonté de son fondateur, le souverain sassanide Khusru Anusharwan (531-579), de développer une tradition scientifique persane. Mais elle le doit aussi aux apports des savants grecs et syriaques. La ville d'Edesse a également joué un rôle important dans la préservation de la science et de la philosophie et dans leur transmission aux Arabes, même si cette transmission a été indirecte car le centre n'existait plus au VIIe siècle. La ville sera relayée, au VIe siècle, par d'autres centres comme Nisibe et Antioche ou par des monastères comme celui de Kenesrin. Ces foyers perpétuent une tradition: filiation de maîtres à élèves, utilisation du syriaque, continuité dans l'étude de disciplines comme la théologie, la philosophie, la logique, la grammaire et les sciences exactes. Les traductions en arabe ont commencé avant le VIIIe siècle et se sont poursuivies, au gré des découvertes de manuscrits, jusqu'au début du XIe siècle. Plus d'une centaine de traducteurs sont répertoriés par les biobibliographes arabes. Ces traductions se rattachent aux traditions grecque, persane, indienne, syriaque et même babylonienne pour certains écrits astrologiques.

 
Traductions et bibliothèques

Ce phénomène de traduction a été favorisé par la constitution de bibliothèques. Dès le début de la dynastie omeyyade, un certain intérêt pour les livres s'est manifesté chez les califes et les princes, concrétisé par le financement des traductions d'ouvrages de médecine, d'astrologie et d'alchimie. C'est avec l'avènement du califat abbasside, en 750, que le phénomène de traduction va connaître sa véritable impulsion, en particulier dans le cadre de la Maison de la Sagesse, première institution d'Etat, créée, semble-t-il, par le calife Harûn ar-Rashid (786-809) et qui a réuni des savants de différentes disciplines et opinions. A ses débuts, la Maison de la Sagesse a fonctionné comme une bibliothèque dont le fonds était alimenté par les traductions d'ouvrages grecs, persans et indiens. Sous le règne du calife al-Ma'mûn (813-833), ses activités s'orientent vers la traduction. Ce qui va favoriser, d'abord à Bagdad puis dans les métropoles régionales de l'empire, d'autres initiatives du même type, mais à caractère privé, concernant la collecte de manuscrits, leur traduction et leur copie.

La traduction, élément moteur de la nouvelle dynamique scientifique à partir de la fin du VIIIe siècle, ne doit pas occulter d'autres facteurs non négligeables dans l'avènement de la science arabe. Nous savons, grâce aux études comparatives, que, bien avant la découverte des manuscrits scientifiques et philosophiques grecs et indiens, une pratique scientifique locale existait pour la détermination du temps, la répartition des héritages, l'arpentage, les transactions commerciales et l'enseignement de la médecine. Cet ensemble de savoir-faire ne va pas être balayé, du jour au lendemain, par le nouveau savoir issu des traductions . Dans certaines disciplines, des connaissances et des pratiques antérieures étaient tellement familières aux utilisateurs que des auteurs les ont intégrées au nouveau savoir, ou leur ont consacré des manuels indépendants.

Dans la première période, au VIIIe siècle, le mécénat princier et khalifal a contribué à la naissance d'une dynamique scientifique; mais, à partir de la fin du règne de Harun ar-Rashid, trois autres données accélèrent ce processus complexe qui aboutit, aux IXe-Xe siècles, à une floraison scientifique, d'abord dans le Croissant fertile puis dans d'autres régions de l'empire. Le premier facteur est culturel. A ses débuts, la dynamique scientifique arabe n'était qu'une composante d'un phénomène intellectuel plus large qui s'est d'abord manifesté par des recherches antérieures aux traductions et donc indépendantes d'elles. Ces recherches ont concerné d'un côté les sujets qui ont un lien direct avec la langue arabe, comme la linguistique, la grammaire, la lexicographie ou la métrique et, de l'autre, le corpus religieux constitué par le Coran et les propos du Prophète. Le second facteur est lié au développement économique des IXe- Xe siècles: avec le contrôle du commerce international par le pouvoir musulman, la capitale du califat, Bagdad et les autres grandes villes de l'empire connaîtront très vite une relative prospérité et deviendront les lieux d'une intense activité intellectuelle et artistique. Le troisième facteur est matériel.

Il s'agit, dès le IXe siècle, sous le califat d'al-Ma'mûn, de la naissance de l'industrie du papier, avec la construction des premières fabriques, d'abord à Samarcande puis à Bagdad. La diffusion large de ce nouveau produit a favorisé la multiplication et la circulation des ouvrages traduits et de ceux qui commençaient à être rédigés et dont le nombre allait augmenter à partir du Xe siècle. Les premiers travaux scientifiques originaux sont apparus dès le début du IXe siècle et sans attendre la fin de la période de traduction. Les savants de la première phase partent des écrits grecs et indiens et des pratiques d'origine babylonienne ou locale, assimilent leurs contenus, les commentent, les révisent et parfois les critiquent. Puis, ils réalisent des développements techniques ou théoriques pour des sujets classiques et ils s'attaquent à la résolution de nouveaux problèmes.

 
Premiers travaux scientifiques originaux

Pour les sciences exactes, les savants, après avoir assimilé les écrits auxquels ils ont pu accéder, font un premier travail de synthèse qui ouvre la voie à des extensions techniques et théoriques et à des innovations importantes. En mathématiques, ce sont la science du calcul, l'algèbre et l'analyse combinatoire. En astronomie, les scientifiques améliorent ou inventent de nombreux instruments de mesure, d'orientation ou d'observation. Il élaborent aussi de nouveaux modèles planétaires et enrichissent progressivement les premiers outils trigonométriques indiens. On peut en dire autant au sujet de la physique, où l'innovation concerne en particulier l'optique, sans parler de la médecine au point que des noms de grands savants arabes furent gravés sur le fronton de certaines universités européennes du Moyen Age.

Il est courant d'entendre que le plus grand mérite des Arabes du Moyen Age fut de transmettre la science grecque à l'Europe. Cette affirmation est inexacte: la transmission n'a pas été le fait des Arabes et n'a même jamais été une de leurs préoccupations. Ce sont des intellectuels européens qui, à partir du XIIe siècle, se déplacent d'abord à Tolède puis dans d'autres villes, à la recherche de manuscrits à traduire. La science transmise ne s'est pas limitée au corpus scientifique grec puisque la majorité des ouvrages traduits est constituée de traités ou de manuels d'auteurs arabes. Une grande partie de la matière scientifique arabe s'enracine profondément dans la tradition grecque, mais une partie importante traite de sujets globalement étrangers à cette tradition. C'est le cas, par exemple, du calcul indien et de l'algèbre en mathématique, ou de la trigonométrie sphérique en astronomie.

Pendant la longue phase de traduction (en latin et en hébreu) d'une partie du corpus gréco-arabe, les premiers scientifiques européens s'engagent, selon un processus semblable à celui des IXe-Xe siècles, dans des activités d'assimilation et d'enseignement de ce qui leur était parvenu au hasard des traductions. Puis, dans une seconde phase, ils produisent des ouvrages qui porteront longtemps la marque de la tradition scientifique arabe.

 


* Maître de conférences de mathématiques à l'Université Paris-Sud, chercheur en histoire des mathématiques, membre de la Commission internationale d'histoire des mathématiques, correspondant de l'Académie internationale d'Histoire des Sciences.

retour

 


Le jardin des remèdes


L'exposition " Au temps des califes, la médecine " (1), que présente l'Institut du monde arabe, nous offre un panorama richement illustré de la science médicale arabe. Ce fut la première et la plus accomplie entre le IXe et le XIIIe siècles, bien que cet héritage prestigieux soit presque oublié aujourd'hui. Les théoriciens de la médecine arabe lui fixait pour but de conserver la santé autant que de guérir la maladie.ils considéraient comme fondamentale l'harmonie de l'homme avec son environnement et jugeaient que le bien-être passe par la santé de l'âme autant que celle du corps. L'exposition donne à voir diverses facettes de cette science et de cette pratique: les méthodes de soins, du " jardin des remèdes " composé de minéraux, végétaux, épices, parfums...aux outils de la chirurgie - qui faisait partie de la médecine alors que le monde occidental la méprisait et la laissait aux barbiers -; l'hôpital et le système de santé; la bibliothèque recélant les ouvrages des plus célèbres des médecins d'exception d'alors, parmi lesquels Avicenne et Averroès. Les images et les objets réunis sont superbes; un régal pour les yeux...

Par Jackie Viruega

1. Jusqu'au 2 mars 1997, avec le concours de la Bibliothèque nationale de France, du Figaroscope et de Sciences et vie Junior. Institut du monde arabe, 1 rue des Fossés Saint- Bernard, 75005 Paris, tél.: 01 40 51 38 38. Catalogue: A l'ombre d'Avicenne, la médecine au temps des califes, 320 pages, 250F (version brochée).

retour