Regards Février 1997 - La Cité

A quoi servent les banques ?

Par Brigitte Dareau *


Le système bancaire et financier français se restructure pour faire le poids face à ses rivaux sur le marché de capitaux mondialisés. Mais les salariés n'entendent pas en faire les frais.

Depuis des mois, les luttes se multiplient dans les banques, les assurances et les institutions financières contre la restructuration du secteur. Elles ont imposé que la privatisation du CIC et celle de la Marseillaise de crédit ne soient pas parvenues à leur terme. L'inquiétude des personnels et de l'opinion publique est très vive devant les dégâts de la financiarisation et de la mondialisation sur l'emploi (1), les conditions de travail et les missions de service public. Peut-on inverser ces choix ? Beaucoup en doutent. Mais la mobilisation a permis d'élargir et d'approfondir le débat. Il est désormais mieux perçu qu'une autre politique en faveur de l'emploi qualifié, du développement des capacités humaines implique une conception radicalement différente de la place, du rôle des banques, des assurances, de leurs utilisateurs et un effort sans précédent de démocratie. Dès février 1996, des salariés de 12 établissements économiques et financiers semi-publics, groupés autour de 40 organisations ou sections syndicales, ont donné le ton. Les mobilisationscontre la privatisation du CIC, groupe bancaire de l'assureur public GAN et pour préserver le Crédit Foncier ont suivi. Le 25 novembre, près de 100 représentants syndicaux et militants débattent avec les sénateurs communistes. L'intersyndicale de la Caisse d'épargne a interpellé tous les partis politiques et a rencontré le PCF dont les parlementaires ont déposé une question écrite auprès du gouvernement.

La grande restructuration du système financier français a, en effet, commencé. Après la mainmise du Crédit agricole sur Indosuez, la fusion UAP/AXA déclenche une onde de choc face à laquelle les autres institutions financières françaises et européennes, toutes plus ou moins liées au nouveau géant de l'assurance par des relations d'alliance, de rivalité ou les deux à la fois, ne manquent pas de réagir. C'est que, du point de vue des milieux financiers, il y a urgence. Non seulement la place financière de Paris n'est pas sortie de la crise immobilière où banques et assurances ont englouti leurs réserves au tournant des années 90 et qui oblige aujourd'hui encore à provisionner des sommes colossales pour faire face à des créances irrécouvrables, mais elles paient aujourd'hui l'échec d'une libéralisation à marche forcée qui a débouché, comme vient d'en attester le rapport d'une commission parlementaire (2), sur l'affaiblissement des banques, sur la crise du Crédit Lyonnais et sur la déstabilisation de toutes les institutions financières investies d'une mission d'intérêt général, comme le Crédit Foncier, le Comptoir des Entrepreneurs ou le CEPME. Face aux banques et assurances anglo-saxonnes, allemandes, suisses ou néerlandaises, les institutions financières françaises ne font pas le poids, du moins selon les critères en vigueur sur les marchés de capitaux " mondialisés ". Et elles abordent avec un lourd handicap le processus de concentration du secteur financier que stimule déjà le passage prévu en 1999 à une monnaie unique qui ferait disparaître le franc, le mark et quelques autres monnaies nationales et qui exacerberait la guerre entre les places financières européennes et mondiales.

 
Le changement des critères d'affectation de fonds

D'où les exhortations répétées des autorités - Commission bancaire, ministre des Finances, Parlement - pour imposer la poursuite des privatisations, la " banalisation " des Caisses d'épargne et la suppression des particularités du système bancaire français, telles que la gratuité des chèques ou les statuts professionnels des employés des banques et des assurances. Car c'est bien pour supprimer tout obstacle sur la voie de cette fuite en avant que les acquis sociaux sont systématiquement contestés. Il s'agit en même temps de donner plus de facilités aux marchés financiers et de remodeler en profondeur toute la société française. Comment ne pas rapprocher la constitution d'un géant de l'assurance AXA/UAP des fonds de pension promis par Alain Juppé et sur lesquels l'Assemblée nationale vient de légiférer ?

Quel visage aura le système financier français au XXIe siècle ? Celui des banques assurant un drainage toujours plus efficace de l'argent disponible pour les marchés financiers ? Ou bien l'intervention citoyenne prendra-t-elle une dimension suffisante pour imposer une maîtrise démocratique de la création, de la circulation et de l'utilisation de l'argent pour répondre aux besoins sociaux ? Beaucoup dépendra des liens qui pourront se tisser dans l'action syndicale et politique entre le mouvement social dans son ensemble et les 600 000 salariés des banques et des assurances pour leur emploi et pour l'avenir de leurs institutions. Déjà, la détermination des employés, des cadres du Crédit Foncier, du CIC, de la BFCE et du Crédit national, des Caisses d'épargne, de la Banque de France, du Crédit Lyonnais et d'autres ont contribué, depuis quelques mois, à mettre un coup d'arrêt à quelques-uns des projets les plus dangereux du pouvoir et du patronat bancaire et à remettre au centre des débats une question qu'on aurait pu croire occultée par quinze ans de libéralisation financière effrénée: à quoi servent les banques et les assurances ? A qui va profiter une monnaie unique dont les critères de réalisation exigent tant d'abandons ?

C'est le moment de poursuivre et d'approfondir la réflexion sur l'avenir des institutions financières. Comment pourraient-elles transformer leur fonctionnement, leurs critères d'affectation des fonds pour favoriser le développement de l'emploi, de la formation ? Comment coopérer à l'échelle régionale, nationale, européenne et internationale pour partager les coûts informationnels et financiers et s'affranchir de la tyrannie des marchés ?

Les communistes soumettent au débat de grandes orientations pour une véritable politique de gauche: une autre utilisation de l'argent; un véritable service public du crédit, impliquant la nationalisation ou la renationalisation, la rénovation et la démocratisation des grands instruments financiers et permettant des coopérations entre secteurs financiers public, semi-public, privé, favorisant l'emploi et l'investissement productif et résistant aux conceptions de guerre économique en France, en Europe.

 


* Collaboratrice du secteur entreprises du PCF.

1. Plus de 28 000 suppressions d'emploi pour les banques adhérentes à l'Association française de banque.

2. " Banques: votre santé nous intéresse ", rapport d'information de la Commission des Finances du Sénat par Alain Lambert, sénateur-maire d'Alençon.

retour