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L'histoire autrement vécue Par Monique Houssin |
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Voir aussi Des mots de jeunes |
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Des élèves, des professeurs, des animateurs vivent chaque année en Seine-Saint-Denis l'aventure du " Passeport citoyenneté ".
Un rendez-vous avec la mémoire à vif.
Les commémorations, particulièrement nombreuses en France, souffrent d'un même mal. Un événement chasse l'autre." Ils ont fêté, et puis après ? " serait-on tenté d'interroger, en chantant sur les notes de Léo Ferré. Justement, il existe parfois un " après " à certains anniversaires. C'est ainsi qu'au moment du bicentenaire de la Révolution française, fut créée, en Seine-Saint-Denis, à l'initiative du conseil général, l'association " Idéaux 89 en 93 " avec son secrétaire général Joël Gouhier. De l'association est alors née l'idée de concevoir le " Passeport Citoyenneté ", programme d'animations proposé aux établissements scolaires, agréé par l'Inspection académique, et abordant des thèmes différents chaque année." Notre mission, explique Madia Tovar, historienne et chef de projet, est d'offrir aux jeunes des collèges et lycées des sujets qui leur permettent de découvrir les valeurs de l'histoire, les idéaux transmis par la Révolution française et de se situer dans le champ de la mémoire. Notre but est de favoriser la réflexion sur le progrès, la connaissance des institutions et de ceux qui ont défendu les idéaux d'égalité, de liberté. Le " Passeport Citoyenneté " y contribue en élaborant des animations qui comportent toujours des aspects vivants, concrets: sorties, rallyes, projection de films avec débat, parfois même des voyages. Beaucoup d'enseignants sont intéressés car ces projets recoupent les programmes d'histoire et d'éducation civique; les activités ont lieu pour la plupart pendant le temps scolaire et les élèves n'ont évidemment rien à débourser. Nous ne nous substituons pas aux enseignants. Professeur moi-même, je ne l'admettrais pas. Tous les jeunes qui participent à ces animations sont récompensés ", souligne Madia Tovar. Si un prix supplémentaire est parfois accordé, ce n'est pas sur les critères de réussite dont ils sont familiers mais sur les qualités de participation, de curiosité et d'initiatives que montrent les jeunes dans l'aboutissement d'une recherche, d'un contact. Des élèves en grande difficulté scolaire se sont ainsi révélés les plus dynamiques. Généralement, ce prix supplémentaire se traduit par un voyage en relation avec le thème de l'année. En sept ans, l'équipe de " Passeport citoyenneté " a conçu, année après année, des dossiers concernant les appels de 1940, la Commune, la République, la démocratie, la Libération de Paris, la Résistance (avec un déplacement dans le Vercors), la justice et, dernier programme en date, les années-culture entre 1946-1948.
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Devenir citoyen, se fabriquer soi-même ses racines
Anne et Lesly, élèves de Terminale à Livry Gargan, se sont passionnées pour la justice. Au cours d'une journée rallye dans Paris qui a conduit leur groupe au Palais de Justice, aux prud'hommes, en passant par l'Ecole Militaire et le mémorial de la Déportation, elles avaient à répondre à un questionnaire, sorte de jeu de piste sollicitant l'observation et la réflexion. Chacun pouvait interroger avocats, juges, conseillers prud'homaux, conservateurs de musée et guides. Encore, fallait-il en avoir l'audace. Au bout du compte, deux élèves ont résumé, dans une chronique écrite, les impressions des uns et des autres. Nadia Quéneudec et Marc Boissonade, animateurs de l'association et cicerones avertis, accompagnent les groupes; tous deux partagent la même appréciation sur la démarche du " Passeport Citoyenneté "." De la justice, certains de ces jeunes ne connaissaient que le principe de la répression. Tout à coup, ils ont découvert aux prud'hommes, l'autre côté des choses. Voilà qu'ils pénétraient dans le monde du travail d'une façon particulière, discutaient avec des conseillers, avec des patrons qui les invitaient à venir donner leur avis à la barre. Cette grande journée dans des lieux prestigieux de la capitale, représentant l'expression de la justice, fut un plaisir rare. Certains de ces garçons et filles ne connaissaient de Paris que les Halles, le McDo ou Tati. Pour autant, nous ne nous transformions pas en guide touristique, nous allions à la rencontre d'une symbolique, de lois, d'une histoire humaine ". Justice sociale aux prud'hommes, justice divine devant la cathédrale Notre-Dame de Paris, justice historique devant le Mémorial juif de Paris avec en poche le questionnaire à rendre en fin de journée. A la fin de l'année, 38 élèves ont participé à un voyage en Allemagne. Un rendez-vous exceptionnel avec l'histoire de la Déportation, Nuremberg et la visite de Buchenwald. Lucien Chapelain, ancien déporté, les accompagnait, racontait durant le voyage en car la vie quotidienne du camp, l'horreur et la solidarité, le contexte historique. Les élèves ne le quittaient plus.
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La justice, un temps fort des animations
L'émotion en arrivant à Buchenwald avec Lucien ? Géante. Le Tribunal de Nuremberg parut ensuite à Anne et Lesly minuscule. Comme si la tragédie humaine qu'elles venaient de rencontrer ne pouvait être enfermée dans cet espace institutionnel." Lucien est une personnalité qui a beaucoup de charisme, commentent Anne et Lesly. Il disait les choses normalement et il s'est établi entre lui et nous du respect et une grande liberté de contact. A Buchenwald, nous avons réalisé que l'intelligence pouvait être mise au service du mal. On s'est senti bizarre, effrayé à l'idée qu'Hitler aurait pu gagner la guerre, et surtout, on se demandait: comment a-t-on pu cacher si longtemps ces choses horribles ? Les mots de Lucien, ce n'est pas la vérité écrite dans les livres, c'est la vérité ". Des mots qui suscitent ce commentaire de Nadia et Marc: " Lucien, comme témoin vivant, pose le problème de l'information, de la façon aseptisée dont on lit l'histoire ou dont on présente l'information, notamment à la télévision. Lucien, ce fut l'écran contre cette aseptisation de l'information qui traite tous les événements, sportifs, culturels, sociaux de la même façon. Le récit de sa lutte, ses souvenirs, tout cela offrait un miroir." Une preuve par le sensible. Certains élèves disaient ensuite: " Nous aussi, on va se battre ". Car si l'on écoute Anne, qu'entend-on ? " Si des horreurs semblables risquaient de revenir, je crois que grâce à nous, mais surtout à Lucien qui a si bien su nous faire partager son histoire, nous pourrons éviter que cela se reproduise. Et puis, on pourra raconter tout cela à nos enfants ". Nadia, animatrice depuis deux ans, peut déjà faire le bilan de ces actions.2 200 élèves ont participé aux animations concernant la justice." Nous n'avons pas la prétention de changer la vie des cités mais nous offrons, dans une relation de liberté entre les professeurs, les élèves et les animateurs, un espace d'expression. Après une sortie, les rapports sont différents. La justice fut un temps fort de nos animations, les jeunes y sont particulièrement sensibles." Certains élèves ont d'ailleurs choisi, dans la foulée, d'ouvrir à nouveau un procès. Ce fut le cas pour l'affaire Dreyfus, le pull-over rouge, l'assassinat de Jaurès ou l'affaire Touvier. Il fallut alors rechercher des journaux, une iconographie, trouver des témoins, se transformer à la fois en journaliste, en investigateur. Là, comme dans les autres animations, on ne leur demande pas d'être les meilleurs mais de " faire ". |
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Des mots de jeunes
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Ils ont été nombreux à remercier leur ami Lucien par écrit. Voici quelques extraits de leurs lettres: " Toute la classe a été très touchée par votre force, votre humilité et simplicité. Je n'avais jamais rencontré quelqu'un comme vous et je crois que j'avais manqué quelque chose " (Lionel)." (...)Nous vous admirons tous et nous vous remercions de tout notre coeur d'avoir partagé avec nous tant d'émotion. Lucien, vous êtes super admirable. Merci de la part de tous les élèves du lycée Jean Rostand." " Nos coeurs se sont joints au vôtre lors de cette émouvante matinée pendant laquelle vous nous avez rappelé ce que solidarité veut dire, même dans des conditions difficiles " (Christine)." Félicitations pour votre bravoure. On ne croise pas tous les jours un héros, un de ceux qui transforment le cauchemar en rêve. Dommage qu'il y ait ici-bas plus de croque-morts que de magiciens tels que vous ! " (Robin)." Merci pour votre courage, le courage de raviver les souvenirs douloureux et la mémoire des camarades morts. Sachez que cet effort n'est pas perdu, nous nous souviendrons toujours et militerons à notre tour pour la paix et la tolérance " (Marion). Et cette confidence de Catherine: " (...) Je n'ai plus la chance d'avoir un papy...permettez de le rester tout au fond de mon coeur..." |