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Réflexions d'après congrès Par Nicole Borvo |
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Les choix du XXIXe Congrès du PCF ouvrent de nouveaux chantiers et posent de nouvelles questions pour la pratique politique.
Les communistes français attachent beaucoup d'importance à une donnée confirmée depuis des mois: leur parti rencontre la sympathie de plus d'un tiers de la population. Ils savent qu'ils le doivent à la fois à leur choix de rester communistes et à l'énorme effort amorcé pour affronter leur histoire et faire du neuf. Ils savent aussi que la sympathie ne suffit pas. Le PCF doit reconquérir toute sa place dans la nation française pour qu'un changement politique réel soit possible. Le XXIXe Congrès est tendu vers cette reconquête. Il a confirmé la mutation communiste, c'est-à-dire des conceptions profondément renouvelées des fins et des moyens de la transformation de la société, et du rôle du Parti communiste lui-même. Ce travail de renouvellement a déjà deux décennies. Vingt ans pendant lesquels les communistes ne se sont pas reniés - ni leurs idéaux, ni leurs luttes, ni leurs solidarités. Ils se sont dégagés non seulement d'une expérience historique qui a échoué, mais de toute conception " modélisée " de la révolution. Ils ont su renouer le fil qui lie le communisme français à l'ensemble du patrimoine révolutionnaire de notre pays et à ses acquis démocratiques. Ce congrès lui-même a joué un grand rôle: transparence de la discussion pour tous les communistes, expression de leur diversité, écoute de la société sont des choix qui ont prévalu pendant sept mois de préparation et au Congrès lui-même à la grande Arche de la Défense. Au terme d'un débat sans concessions, l'idée s'est imposée d'un parti communiste au rythme de la vie, des mutations de la société et du monde; la novation communiste a pris de la force, de la cohérence, de la visibilité. La France est profondément malade. En janvier, 40 personnes y sont mortes de froid. Mais entre 1984 et 1995 les revenus des placements financiers ont plus que doublé; depuis 1970 les dividendes versés aux actionnaires ont augmenté onze fois plus vite que les salaires et le niveau de vie des moins de 25 ans a baissé de 20% par rapport à 1989. Les Français supportent de moins en moins cette situation: les credos de la modernité capitaliste, des contraintes économiques mondiales, de l'Europe maastrichienne sont en crise. Le mouvement social s'est renforcé, il peut imposer des revendications. La question du changement est dans toutes les têtes. Du coup, le projet communiste peut de nouveau rencontrer les aspirations populaires. Les orientations politiques du congrès tirent leur force de l'idée d'une société humaine, solidaire, libérée de toutes les dominations. Elles sont soutenues par les possibilités actuelles humaines, scientifiques, techniques, et par les besoins et aspirations populaires, aujourd'hui contredits par la logique financière et ses monstrueux gâchis. Il n'y a pas à sous-estimer pour autant la difficulté de la tâche. Pour créer des emplois durables, relancer de manière significative l'économie sur la base d'un mieux-être social, développer les services publics, il faut le courage politique de s'attaquer aux marchés financiers, et la force de nouvelles conquêtes populaires. Le choix du PCF c'est de faire tout ce qui est en son pouvoir pour être utile à cet objectif. Or, les exigences qui naissent de ce choix ont émergé comme autant de nouveaux chantiers et de nouvelles questions pour la pratique des communistes.
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Révolte
Invitée au congrès, Julia Kristeva a bouleversé les communistes, par son histoire, son regard sur le communisme. Le fait qu'elle attende du PCF qu'il soit " l'endroit du questionnement éthique, de la révolte ", car, ajoute-t-elle, " sinon qui d'autre le fera " les a marqués, parce qu'elle rejoint leur propre questionnement. Sont-ils porteurs de la révolte qui naît des souffrances de la société ? Capables de se remettre en cause dans leurs rapports à la société ? L'expérience du soutien à la lutte des sans-papiers et ce qu'en a tiré le Parti communiste pour sa réflexion sur l'immigration a été comme un symbole des attentes à son égard. Il doit porter la parole des plus pauvres sur la scène politique parce qu'il refuse l'opposition entre " inclus " et " exclus ". Il doit être présent là où la destruction sociale fait ses ravages et où la politique paraît aujourd'hui hors jeu. L'expérience concrète montre que des solidarités sont possibles, que bien des forces existent pour relever la tête. Il en va de la capacité du PCF à reconstruire du lien social, à faire évoluer les rapports à la politique, pour faire reculer le lepénisme. C'est un engagement du congrès.
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De grandes luttes politiques à mener
Le mouvement social de décembre 1995, ses récents développements, commencent à mettre en cause des questions politiques " lourdes ": la flexibilité du travail, qui ne produit aucune embauche, les liquidations d'emplois dans des entreprises dont les actions grimpent, la privatisation " à tout va " du patrimoine public et national. L'Europe ultralibérale est mise en cause. Des résistances se font jour dans nombre de pays européens et le passage à la monnaie unique, qui paraissait " acquis " suscite, pour le moins, des interrogations. A tel point qu'en janvier, 61% des Français souhaitaient être consultés par référendum sur ce sujet, comme le demande le PCF et d'autres maintenant à gauche. La consultation doit avoir lieu, et fournir l'occasion d'un grand débat sur l'avenir de l'Europe où les citoyens interviennent et décident. L'objectif est réaliste parce que les forces politiques favorables à la monnaie unique sont en difficulté. Il exige cependant une bataille politique forte et concrète. La construction européenne de coopération, de progrès social, de paix et d'aide au développement du monde, que propose le PCF, a besoin de prendre sens pour plus de monde. Cette Europe-là est en phase avec les aspirations des peuples européens. Il en est de même pour l'emploi. De nombreuses catégories de salariés commencent à s'occuper de la question. La lutte des routiers pour la retraite à 55 ans, la réduction du temps de travail avec embauche de jeunes, font école. Citons encore des actions naissantes, comme celle des enseignants de tel établissement pour refuser les heures supplémentaires imposées et revendiquer la titularisation des maîtres-auxiliaires. Les propositions du Parti communiste français - la réduction massive du temps de travail sans diminution de salaires; la transformation des emplois précaires en emplois stables; le contrôle de l'utilisation des fonds publics prennent de la crédibilité. L'idée du droit à la sécurité d'emploi et de formation pour tous, donc de travailler autrement et mieux, correspond à des aspirations réelles dans la population. De nouvelles possibilités s'ouvrent pour le débat et la mobilisation, en particulier dans la jeunesse, de plus en plus scolarisée et formée, mais première victime de la précarité et en quête de reconnaissance et de dignité.
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Un fil conducteur, l'intervention citoyenne
Sans intervention citoyenne, aucun changement ne peut l'emporter. C'est la leçon que les communistes tirent de l'échec historique de l'Est, de l'échec de l'expérience de la gauche en France après 1981. Ceux qui avaient lutté pour des changements, le peuple de gauche qui avait tant espéré, sont restés aux portes du pouvoir. Les conséquences de cette dépossession oblige à repenser les rapports du peuple à la politique et aux forces politiques. Il s'agit qu'en permanence et dès aujourd'hui, les citoyens expriment leur détermination et leurs exigences à l'égard des partis et conquièrent de nouveaux droits dans les institutions, dans tous les domaines où se prennent les décisions. Il s'agit de réconcilier luttes et politique. Cette démarche est en phase avec ce qui émerge, concernant la crise profonde de la politique que connaît le pays. Nombre d'enquêtes d'opinions montrent que s'il y a rejet de la politique politicienne, si les repères politiques mêmes sont assez flous, il n'y a pas dépolitisation dans l'ensemble de la population, ni dans la jeunesse. Le politologue Stéphane Rozès avance l'idée que " le constat de la négation de l'apport de chaque citoyen [est] insupportable ". Le mouvement social a montré, à sa façon, une volonté grandissante des participants à décider eux-mêmes, à ne pas être " récupérés ". La méfiance à l'égard des forces politiques sous-tend, pour une part, la crainte que la gauche recommence ce qui a échoué. Le PCF a engagé, début 1996, avec la tenue de forums pluralistes, une démarche de longue haleine résolument novatrice. On peut en mesurer la portée si elle prenait force: les citoyens se sont fait entendre, et les partis politiques qui y ont participé - outre le PCF, le PS, les Verts, le MDC, les Radicaux, la Ligue communiste - ont pu constater la profondeur du débat politique à gauche et ses points d'achoppement. Le sentiment d'urgence grandit à l'évidence, les effets désastreux et à venir de la politique actuelle et la colère à l'égard des détenteurs du pouvoir mettent la gauche au pied du mur. Le mouvement populaire a déjà bousculé quelques dogmes. C'est à coup sûr à son crédit qu'il faut mettre l'évolution du Parti socialiste vers des positions nettement plus sociales qu'il y a un an. Il n'empêche que les choix en matière d'emploi, de politique salariale, de fiscalité, indispensables à une politique réellement de gauche, obligent à " faire sauter " les verrous de la financiarisation de l'économie générés par la logique européenne actuelle. Ils sont de taille. Ce sont évidemment les résistances actuelles à une politique - qui veut plier la France à un projet de société étranger à son histoire et à sa mentalité - qui créeront une dynamique populaire capable de lever ces obstacles. Et c'est à construire cette dynamique que les communistes s'engagent dans les mois qui nous séparent de l'échéance électorale de 1998. Rien ne s'arrête avec un scrutin, mais chacun sent bien la force et la légitimité des attentes populaires. Ces dernières doivent s'exprimer de telle sorte que " les forces de gauche ne soient pas livrés à elles-mêmes ", comme aime à le dire Robert Hue. Le Parti communiste français prend la responsabilité de les aider à en trouver les moyens, par des initiatives politiques visibles sur les grandes questions en débat à gauche, par des rassemblements multiples pour résoudre des problèmes concrets, qui permettront aux citoyens d'exercer mieux leurs droits.
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Les communistes d'aujourd'hui
Travailler à modifier les rapports entre les citoyens et la politique signifie, pour le PCF, travailler ses propres rapports avec les citoyens et la vie politique de ses organisations. Les communistes ont tourné une page. Ne plus concevoir leur parti comme un guide, c'est accepter de ne plus être ceux " qui savent " et qui " expliquent aux masses ". Ils ont, depuis le XXVIIIe Congrès, fait l'expérience qu'ils pouvaient se passer du centralisme démocratique, sans succomber obligatoirement à des tendances organisées derrière des chefs de file. Le XXIXe Congrès a été un moment important de la vie du PCF d'un double point de vue. Les sept mois de discussion ont montré l'efficacité de la diversité communiste, désormais devenue le mode d'existence normal de la vie des organisations à tous les niveaux. Mais le PCF a aussi innové en mettant en oeuvre pour élaborer sa politique ce qu'il considérait comme essentiel, l'écoute de la société. De nombreuses personnalités intellectuelles et du mouvement social ont non seulement donné leur avis dans sa presse - les lecteurs de Regards l'ont constaté - mais ont participé à des rencontres nationales et locales et pendant le congrès. Les militants qui ont participé à ces rencontres, loin de se sentir dépossédés de leur " souveraineté ", ont constaté combien de valeurs les unissaient étroitement à nombre de personnes. Cela donne plus d'efficacité à l'idée d'une " force communiste " qui compte. Ils ont aussi fait l'expérience de l'apport irremplaçable " des autres " à la réflexion et à l'action transformatrice. Ce choix est irréversible. Il s'agit maintenant de transformer l'essai. Ceux qui regardent de nouveau vers le Parti communiste français attendent le déploiement, dans la vie quotidienne, de ces nouvelles pratiques. Cela est particulièrement sensible chez les intellectuels. Le Parti communiste français a besoin de rapports nouveaux à tous les domaines de la connaissance, des idées et donc avec les individus qui y travaillent. Il s'est dégagé - et ce depuis longtemps - d'une conception " instrumentale " des intellectuels, au service ou allié de la classe ouvrière, donc, finalement, du parti. Il doit développer des formes de confrontation et d'échange, aujourd'hui à peine en gestation, et en inventer de nouvelles. C'est une question vitale, parce que la politique du PCF a besoin, pour être utile à l'ensemble des forces qui peuvent agir pour changer la société, de s'élaborer en liaison étroite avec ce qu'il y a de plus neuf dans le champ de la connaissance et des idées. La même exigence s'impose sans aucun doute dans les rapports des communistes avec les acteurs du mouvement social, dans leur diversité. Le XXIXe Congrès a donné des signes unanimement remarqués: la présence politique des femmes dans le débat, leur accession en nombre aux responsabilités départementales et nationales, ou encore la présence au congrès de jeunes adhérents de quelques mois. Poursuivre efficacement, c'est maintenant faire la démonstration que le collectif - l'organisation - peut trouver lui-même les formes nécessaires à des avancées politiques indispensables, par exemple la parité et le renouvellement normal des générations. Ces questions concernent les rapports entre les militants et leurs directions. Là aussi une page est tournée: les communistes ont " désacralisé " les dirigeants. Ils ne considèrent plus qu'il appartient aux " chefs " de décider et aux militants d'expliquer ces décisions. Mais il reste encore beaucoup à gagner d'une pratique plus libre des communistes avec leurs responsables. Un parti résolument tourné vers la société doit être capable de débattre en toute clarté des choix des femmes et des hommes qui vont exercer telle ou telle responsabilité, de leurs qualités politiques et humaines. Libérer l'initiative de chaque individu communiste pour que la créativité de tous décuple, est un choix exigeant à tous les échelons. A la grande Arche de la Défense, le XXIXe Congrès du PCF s'est tenu sans l'imposante tribune dont se parent tous les partis politiques en France. L'immense salle était construite en carré à l'image de celle de la Constituante. Le symbole porte loin. |
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* Historienne, elle est notamment l'auteur de l'ouvrage le Vatican, l'Europe et le Reich.De la première guerre mondiale à la guerre froide, Armand Colin, 540 p,180 F. |