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Le penchant allemand du Vatican Par Gerard Streiff |
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Entretien avec Annie Lacroix-Riz * |
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Archives, mémoire, histoire: ces sujets font volontiers la " Une ".
L'opinion d'une historienne qui vient d'avoir quelques démêlés avec la censure.
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Votre ouvrage le Vatican, l'Europe et le Reich est sorti, non sans mal, à la mi-octobre.
Pourquoi ce livre ?
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Annie Lacroix-Riz : J'ai beaucoup travaillé sur les relations européo-américaines et la question allemande.
C'est la problématique essentielle de mes vingt dernières années de recherche.
Au cours de ce travail, je me suis aperçue que le Vatican jouait un rôle absolument décisif dans le processus de restauration, lors du deuxième après-guerre, des élites bousculées par la radicalisation de la crise puis par la guerre.
Au départ, j'ai eu le sentiment que ce rôle était avant tout idéologique.
C'était l'hypothèse la plus probable ou en tout cas la plus visible ou la plus apparente.
Mais je me suis heurtée, ces dix dernières années, à quelques problèmes.
J'ai notamment été conduite à mettre en cause le seul primat antibolchevik du Vatican.
Je me suis aperçue en particulier que les rapports avec la Pologne, de très longue date, bien avant la Seconde Guerre, avaient été détestables.
Or la Pologne était catholique, on ne peut plus catholique.
D'où l'hypothèse centrale de mon ouvrage: est-ce que la catholicité est un critère suffisant pour être un allié du Vatican ? Depuis une bonne dizaine d'années, j'ai donc commencé à travailler plus systématiquement sur le Vatican et j'ai eu envie de creuser cette hypothèse que la Pologne était détestée aussi bien quand elle était catholique qu'impie.
Je suis allée donc très en amont, en 1914, et ensuite jusqu'à la fin du XIXe siècle.
Cela m'a permis d'aborder une problématique cohérente, à savoir la période précise au cours de laquelle le Vatican est passé d'une fidélité avant tout autrichienne à une fidélité allemande, ce moment clé où il perçoit que les Habsbourg sont morts et où il passe alliance avec l'Allemagne.
Cela intervient avant même 1914.
Il s'agit donc d'une étude sur le temps long.
J'observais que lorsqu'on saisissait la question au XIXe siècle, on la retrouvait tout au long du XXe.
Ce fut un jalon très important dans ma propre recherche.
En d'autres termes, la problématique de la guerre froide ne me paraissait guère opératoire: après la Seconde Guerre mondiale, l'évolution de la situation ne s'explique pas seulement par l'idéologie ni même par l'émergence en 1945 de certaines questions.
En utilisant le long terme, on saisissait les problèmes dans leur continuité; on était tenté de donner à l'idéologie un rôle second par rapport au rôle qu'elle occupait dans la production historiographique française de ces trente dernières années.
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Quel écho a rencontré votre livre ?
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A.
L.-R.: Ou un très bon écho, ou le silence absolu, ou les vociférations des intégristes.
Les échos de nombreux collègues sont très favorables.
Ce livre, me dit-on, propose une nouvelle thèse, il a été fait avec un scrupule maximal.
A l'étranger aussi, les échos sont bons.
Les critiques qui paraissent sont également favorables.
Mais il y a aussi des silences.
Là, deux hypothèses possibles: il s'agit d'un gros livre qui porte sur un demi-siècle d'histoire et pratiquement sur un continent et il demande du temps pour être lu.
Bien.
Autre hypothèse: j'ai abordé de manière originale, par rapport à l'historiographie française, un domaine tabou: le Vatican.
La religion, les problèmes catholiques sont devenus une spécialité des historiens catholiques, au sens institutionnel du terme, c'est-à-dire liés à l'Eglise.
Or il est clair que je rentre là dans un domaine difficile.
Je suis livrée à un tribunal monocolore.
Et qui semble souvent soucieux de défendre l'honneur de l'Eglise, ce qui est tout de même particulier dans le champ scientifique.
Je trouve ça plein de charme.
On a fait longtemps grief aux historiens communistes de faire une histoire très hagiographique de leur parti et, au fond, on leur déniait le droit d'en faire une histoire scientifique puisqu'on estimait que leurs liens avec ce parti les empêchaient d'avoir le recul nécessaire, de faire un effort d'objectivité, etc.
Mais on ne s'est pas aperçu que, bien plus gravement, on se heurte à ce butoir concernant l'histoire de l'Eglise.
Je considère qu'il n'y a pas de sujet qui relève des catholiques, que l'Eglise n'est pas un sujet particulier, qu'il ne faut pas être catholique pour comprendre l'Eglise de l'intérieur.
Je revendique pleinement le droit de considérer l'Eglise comme une institution politique pleinement matérielle, temporelle.
Je trouve très saugrenu par exemple l'argument selon le-quel je négligerais la dimension spirituelle, comme l'a dit un critique catholique lors de l'émission " Panorama " sur France Culture.
Je serais très heureuse qu'un courant historiographique puisse se dégager, qui fasse reculer cette tendance monocolore, que les historiens non catholiques se sentent libres de travailler comme ils l'entendent sur cet objet historique comme sur n'importe quel autre.
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La revue d'histoire Etudes et documents, éditée sous l'égide du ministère de l'Economie et des Finances, a refusé récemment la publication de votre étude sur la collaboration des industriels français avec le Reich.
Vous fondant sur les archives, vous y évoquiez notamment la participation du groupe français Ugine à la fabrication du gaz zyklon B.
Cette censure portait moins sur le cas de Ugine que sur la problématique de la collaboration.
Elle a ému la presse.
L'Humanité, le Monde s'en sont faits l'écho, respectivement les 8 et 10 octobre 1996.
Où en est ce dossier ?
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A.
L.-R.: Le texte va paraître finalement sous sa forme initiale.
D'autre part, la dénonciation de la censure a eu un certain écho et il est question d'un projet de livre sur l'histoire de la collaboration économique, qui pourrait paraître dans deux ans.
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On reparle beaucoup ces temps-ci d'Histoire et d'accessibilité aux archives.
Qu'en pensez-vous ? Peut-on parler d'un besoin nouveau d'Histoire, de mémoire ?
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A.
L.-R.: Une envie nouvelle d'Histoire ? Je l'imputerais aux frémissements de la réalité sociale, c'est-à-dire à cette sorte de réaction face à ce que j'ai coutume d'appeler le robinet d'eau tiède qui a coulé pendant ces quinze dernières années.
C'est la conjoncture actuelle, l'amorce de réplique à la crise qui font que l'Histoire, avec ses aspérités, sa brutalité, sa violence, revient plus à la surface.
Les années 80, période d'exaltation de l'entreprise, ont été fatales à l'Histoire à beaucoup d'égards, y compris du point de vue méthodologique.
J'en viens aux archives.
Il n'y a pas eu de blocages véritables ces dernières années.
Au contraire, globalement, j'ai tout de même l'impression que l'accès aux archives s'est amélioré.
Mais ce qui me semble avoir posé beaucoup de problèmes, c'est la méthodologie.
Pendant ces années 80, époque d'une histoire consensuelle, on a fini par réhabiliter des sources qui ne peuvent pas avoir fonction de source.
J'ai été très frappée, par exemple, en ce qui concerne l'histoire de la collaboration économique, par le fait qu'un certain nombre d'articles, de travaux ont été publiés, qui négligeaient les archives proprement dites de la période 1940-1944 ou qui érigeaient des mémoires a posteriori en documents qui avaient la même valeur que les archives.
Cela pose problème.
Je considère qu'on ne peut pas faire l'histoire de la politique financière de ces années-là avec les mémoires des responsables français qui ont présidé à cette politique, ou alors il faut les confronter aux documents de 1940-1944.
C'est tout de même la tendance qui s'est beaucoup affirmée ces temps-ci, accompagnant un autre phénomène, lui aussi grave: les " dépendants ", c'est-à-dire les thésards, les maîtres de conférence, se sont trouvés dans une situation de moindre défense par rapport à leurs supérieurs hiérarchiques.
La pression mandarinale s'est exercée à plein.
C'est moins la censure que l'autocensure qui a fait des ravages ces quinze dernières années.
Ce problème de l'autocensure est tellement implanté que, comme toute bonne autocensure, il n'est plus perçu.
On n'ose pas dire, pas penser, pas émettre certaines hypothèses.
Bref, il y a un problème de liberté de la recherche scientifique en histoire contemporaine.
Ce papier qu'on m'a censuré n'aurait pas posé de problèmes il y a dix ou quinze ans.
Maintenant, c'est différent.
Mais, en dépit de la conjoncture, je revendique la possibilité de traiter mes archives comme je les traitais auparavant.
Insensible au sens du vent, je me suis fait taper sur les doigts.
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En même temps vous n'avez pas l'impression que les choses commencent à changer ?
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| A. L.-R.: C'est vrai qu'il y a une petite évolution. Ainsi les retentissements, dans la presse, de l'affaire de la censure. Les choses vont bouger parce que la société va bouger. Elle a été verrouillée dans ces années 80. L'idéologie dominante était alors tellement hégémonique qu'il paraissait presque impossible d'en transgresser le cadre. Le rosissement des joues du mouvement social, s'il se confirme et s'accentue, va nous faire bénéficier d'une liberté beaucoup plus grande dans le champ historique. |
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* Historienne, elle est notamment l'auteur de l'ouvrage le Vatican, l'Europe et le Reich.De la première guerre mondiale à la guerre froide, Armand Colin, 540 p,180 F. |