Regards Février 1997 - La Cité

L'histoire n'est ni de droite ni de gauche

Par Myriam Barbera


Entretien avec Karel Bartosek *

Il y a une interprétation instrumentale de l'histoire, explique l'auteur des Aveux des archives, il faut se débarrasser des schémas idéologiques

 
Il ne me paraît pas inutile de revenir sur ce que vous avez visé en publiant ce livre.

 
Karel Bartosek : Au moment où les archives se sont ouvertes à Prague, je recherchais des éléments relatifs à l'emprisonnement d'un dirigeant communiste slovaque, Ladislav Holdos, victime des procès staliniens, condamné en 1954, avec Gustav Husak (1). Je recherchais des compléments d'information confirmant ou infirmant les éléments de nos entretiens, dont j'ai préparé l'édition.

Me plongeant dans les archives du Comité central du PCT, lieu de Prague où était concentré le pouvoir, j'ai voulu aller plus loin. J'ai donc examiné la documentation sur les relations entre les partis communistes français et tchécoslovaque. J'ai travaillé sur plusieurs fonds, en particulier sur celui du département international ou du secrétaire du comité central du PCT responsable des relations avec les partis communistes. J'ai également consulté d'autres documents aux archives des ministères des Affaires étrangères et de l'Intérieur. Je n'ai pas terminé ma recherche car certains fonds sont encore assez mal classés. On me reproche de n'avoir pas assez écrit sur tel ou tel autre, c'est simplement parce que j'ai écrit sur ce que j'ai trouvé. J'ai voulu aussi confronter les témoignages aux documents d'archives. Enfin, les amis qui ont suivi mon travail m'ont invité à y intégrer mes études sur la répression qui a touché les non-communistes. Je ne le regrette pas car j'attaque pas mal de légendes qui ont cours ici. L'une d'elle est que l'on évoque les procès de Prague comme ceux des seuls communistes ou des communistes-juifs. Si j'ai réussi à l'ébranler, si les gens comprennent que les victimes de la répression c'étaient surtout, et en écrasante majorité les non-communistes, pas les communistes, je serai très content.

 
On vous reproche pourtant d'en parler peu.

 
K. B.: Je regrette de n'avoir pas ajouté dans les annexes les dernières lettres des non-communistes exécutés. Mais, il y a un certain nombre de pages consacrées à ce sujet. Cela dit, je ne m'attendais pas à l'accueil qu'a reçu mon livre. Il n'était pas facile à éditer ni d'éviter les procès en diffamation car il a d'abord fallu s'assurer qu'il ne soit pas interdit dès sa sortie. Cela a pris un an. J'ai tout de même été surpris par la violence de certaines réactions, comme celle de Semprun. Car mon argumentation est en béton armé et on ne m'oppose que le mensonge!

 
Qu'appelez-vous mensonge?

 
K. B.: Il n'y a pas de message inédit d'Artur London passé à sa femme en 1954. Une grande partie en est publiée dans l'Aveu (2). Le rapport manuscrit " confession " de London a bien été écrit au sanatorium de Ples, alors qu'il n'est plus emprisonné. Je publie, dans le no44 de la Nouvelle Alternative, la citation de l'Aveu qui situe la rédaction de ce texte au sanatorium et la citation du document " confession ", que j'ai trouvé dans les archives de Prague. Lorsque Lise London affirme qu'il y a trois textes écrits par son mari, elle fabule. Il y en a deux. Son " troisième " texte n'existe pas aux archives et il est exclu qu'il se soit " perdu ". Pour comprendre, il faut lire les arguments que je développe dans mon ouvrage..

 
Pourquoi votre livre a-t-il provoqué tant d'émoi?

 
K. B.: Je m'interroge. Je me dis que je connais mal la France, la mentalité politique du pays. Je m'étais dit: les staliniens vont se taire après ces révélations. Je me suis complètement trompé. Autour de moi on pense que j'atteins l'establishment et qu'il y a encore une histoire républicaine de gauche à laquelle il ne faut pas toucher: les Joliot-Curie, Sartre, Aubrac, etc.sont intouchables ! Pour moi l'explication est claire: il y a ici de très forts résidus du stalinisme.

 
Ne pensez-vous pas que les critiques qu'on vous oppose dépassent, de beaucoup peut-être, votre livre et votre personne?

 
K. B.: Je me demande ce qu'est cette affaire. Je suis même accusé de faire le lit de Le Pen! Vous rendez-vous compte! Il y a une vérité de droite et une vérité de gauche. Certains historiens se demandent: " Doit-on croire qu'il y a les bonnes archives, celles qui démontrent les chambres à gaz, et les mauvaises archives sur le communisme? " Pour moi, la ligne de partage est claire: il y a une interprétation instrumentale, idéologique, de l'histoire, qui est soit de gauche, soit de droite. Puis, la recherche de ceux qui essaient humblement d'approcher la vérité, sans se faire l'illusion d'être objectifs.

 
Cependant, on vous reproche d'avoir choisi et plutôt mal entre les informations que vous possédiez.

 
K. B.: Je n'ai pas tout dit et je n'ai pas choisi des informations. J'aurais pu ajouter nombre de documents. Mon livre a un défaut: il n'y a pas parfois assez de commentaires de ma part, et c'est souvent délibéré. J'en avais fait à propos d'Aubrac et je les ai retirés afin de ne pas risquer de procès en diffamation. Je me suis dit que le lecteur était assez intelligent pour comprendre qu'il était un grand " banquier " de l'appareil communiste international. Je sais qu'un nouveau livre paraît à propos du couple Aubrac. J'ai rencontré l'auteur (3). A propos de London, aussi, il y a des informations que je n'ai pas voulu utiliser. Je veux préciser une chose puisqu'on me reproche de régler des comptes: je règle des comptes avec les staliniens qui mentent. C'est vrai.

 


* Historien à l'Institut d'Histoire du temps présent (CNRS).Auteur des Aveux des archives, Prague-Paris-Prague, 1948-1968, Seuil, 1996.

1. Gustav Husak, dirigeant de la résistance slovaque, secrétaire général du Parti communiste de Tchecoslovaquie de 1969 à 1987.

2. Artur London, l'Aveu, Gallimard, 1968.

3. Gérard Chauvy, l'Affaire Aubrac: vérités et mensonges d'un mythe de la résistance.Albin Michel, février 1997.

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