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Les controverses demeureront Par Myriam Barbera |
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Entretien avec Alexandre Adler * |
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"Ce qu'on ne veut pas entendre, c'est que le conflit entre démocratie et son contraire est interne au communisme " déclare l'historien.
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Votre article du 15 novembre dernier dans le Monde critiquait fortement le livre de Karel Bartosek, qui a suscité d'autres réactions.
Comment voyez-vous la suite de la polémique ?
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Alexandre Adler : Elle va continuer car on annonce la publication d'autres livres dont un sur le couple Aubrac.
Mais au fond, je serais plutôt optimiste car on commence par se précipiter vers ces archives, parfois avec une sorte d'excitation.
Certains, même, dans le but de régler des comptes.
Mais, quand tous auront connaissance des mêmes données, les historiens sérieux parviendront à un consensus, au moins sur ce que disent ces archives.
L'histoire est à la fois une science classique, expérimentale, et une branche de la philosophie.
A ce titre, les archives n'éteignent jamais les controverses.
Depuis 1946 on fait l'histoire de la Deuxième Guerre mondiale à partir d'une masse d'archives incomparable.
Cependant, grâce à des historiens comme l'Anglais Kershaw, on voit que l'interprétation du nazisme reste très discutée.
Les archives soviétiques ne feront pas davantage disparaître les grands problèmes d'interprétation. Par exemple, qu'est-ce qui a poussé Staline à la collectivisation ? Qu'est-ce qui a motivé le pacte germano - soviétique ? Quelles ont été les perceptions de la guerre froide ? Toutes ces questions resteront ouvertes, même lorsqu'on connaîtra tout des périodes concernées. En revanche, on ne peut revenir ni sur les chambres à gaz, ni sur le nombre des victimes car maintenant on connaît précisément cette réalité.
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Aussi précieuses soient-elles, n'y a-t-il pas une sorte de sacralisation des archives ?
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A.
A.: Il est des actes importants qui ne se trouveront jamais dans les archives.
Dans les polémiques soviéto - polonaises, Eltsine a présenté l'enregistrement d'une réunion du bureau politique du PCUS.
Quelques jours avant la proclamation de l'état d'urgence par Jaruzelski, en décembre 1981, chaque membre du bureau politique indique qu'il n'est pas question d'intervenir en Pologne.
Mais, évidemment les vrais débats ont eu lieu auparavant.
Cette réunion est un moment de synthèse, non d'élaboration mais d'enregistrement d'un accord préalable.
Evidemment, Staline n'a jamais laissé un ordre écrit recommandant de faire tuer Trotski !
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Venons-en aux interprétations diverses des mêmes faits.
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A.
A.: Dans le communisme aussi il y avait une grande part d'illusion puisqu'il sélectionnait des faits et en occultait certains.
Une fois ces faits rétablis, le sens général n'a pourtant pas changé.
Ce n'est pas parce qu'on admet aujourd'hui qu'il y a eu une démarche pour republier l'Humanité auprès des autorités allemandes dans les premiers jours de l'occupation, qu'on a compris la politique du parti communiste pendant la période précédente.
Aurait-il reconnu plus tôt cette initiative, qu'il aurait plus aisément prouvé que ses actions de résistances sont antérieures au 22 juin 1941.
Je pense par exemple à la manifestation des étudiants du 11 novembre 1940, notamment initiée par François Lescure et Francis Cohen, à la grève des mineurs qui suivit au printemps suivant, etc.
Surtout, il est des choses que des monceaux d'archives ne livreront jamais, c'est le sens d'un grand événement historique.
Tout le monde sait comment a eu lieu la bataille de Waterloo, dans le détail, mais comprendre le sens de l'événement napoléonien demande un peu de talent, de culture, de réflexion.
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Vous avez surtout souligné une sorte de volonté de déformer la réalité de la Résistance.
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A.
A.: Dans le contexte culturel français, il se passe deux choses d'une gravité exceptionnelle.
On essaie de présenter l'Union soviétique et le communisme, réalité fondamentale de l'histoire de l'Europe occidentale et de la France, comme une conspiration criminelle à laquelle on peut rattacher l'espionnage, etc.
Cette tentative est excessive et elle n'aura donc pas un succès total.
Mais une autre se dessine, tout aussi épouvantable, qui consiste à dire qu'au fond, la résistance c'était effectivement le communisme et comme le communisme n'était pas bien beau, les gens " calmes ", les vichystes n'étaient pas plus mal.
Cela conduit à dire " il n'y a pas de héros ". Certes, tous les hommes sont égaux, mais ils ne font pas tous la même chose de leur vie. Quand Jean-Pierre Timbaud crie " Vive le Parti communiste allemand " avant d'être fusillé, c'est quelqu'un qui prouve, non seulement un courage qu'on peut trouver chez d'autres, mais aussi une capacité de penser son action très au dessus du commun. L'admiration qui entoure de tels hommes sert à préserver quelque chose de très précieux dans une société. Les communistes sont aujourd'hui visés par ça. D'autres le seront. Il devient criminel d'avoir été communiste. Pour ma part, je ne le suis plus. On fait comme si je l'étais toujours. A juger ainsi cette expérience, on joue les apprentis sorciers. C'est d'autant plus grave qu'il y a en France un parti fasciste, qui a 15% des voix et qui essaie en permanence de légitimer les " valeurs " de Vichy. C'est très dangereux. Comme la jeunesse ne connaît plus ces réalités, on peut lui faire avaler n'importe quoi. Elle découvrira ensuite qu'on a travesti des événements fondamentaux. Il y aussi une subversion profonde de l'histoire que nous avons vécue. Il est des épisodes fondateurs pour la France, la résistance en est un. L'attaquer, attaquer Jean Moulin, le couple Aubrac, Arthur London, c'est à dire les résistants communistes de la MOI (main-d'oeuvre immigrée, NDLR), et tout ce qui a fait les raisons de l'enracinement communiste après la guerre, tout ça sera payé très cher.
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Lorsqu'on recherche la vérité y a-t-il des domaines réservés ? Les héros sont-ils infaillibles ? Ne doit-on pas tout regarder en face ?
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A.
A.: Il le faut.
D'ailleurs, les éléments vrais évoqués par Karel Bartosek doivent être intégrés aux biographies concernées.
Que nous apprend une biographie ? Que les hommes sont des hommes.
C'est-à-dire qu'il n'existe pas de héros au regard de l'éternité.
Examiner les parts d'ombre, les faiblesses, nous apprend que, justement, ces gestes qui nous frappent par leur côté hors du commun, s'inscrivent dans une humanité, la nôtre.
Pour ma part, je suis pour qu'on juge London sur tous ses actes.
Sa grande faiblesse est d'avoir cru à des choses qui n'étaient pas ce qu'il croyait être.
C'est l'histoire de tous les communistes.
Celle de London, comme celle de Bartosek et de tous ceux qui ont été communistes.
A des degrés divers, nous avons tous cru et encouragé des choses condamnables.Ça a été payé, au comptant.
Arthur London, jugé inapte au combat parce qu'il était tuberculeux, travaille au premier niveau de la sécurité militaire en Espagne, il le dit dès son premier livre. Il n'a commis aucun crime. Malgré son handicap, il participe aux combats de 1938 jusqu'à la dissolution des brigades internationales. En France, c'est la résistance dans les groupes d'immigrés de la MOI, puis l'horreur...à Mauthausen. En 1945, à nouveau tuberculeux, il est soigné jusqu'en 1948. De retour en Tchécoslovaquie, en 1949, vice-ministre des Affaires étrangères, il connaît de petites opérations clandestines. On lui dit qu'on soupçonne Vladimir Clémentis alors ministre des Affaires étrangères. Il se renseigne auprès d'amis français. Il est de bonne foi mais il ne se pardonnera jamais de l'avoir fait, même s'il n'a rien pu " prouver " contre Clémentis, qui sera ensuite pendu avec les accusés du procès Slansky. C'est pourquoi il évoque Clémentis dans l'Aveu. Sa période stalinienne dure un an et demi jusqu'à ce qu'il soit à son tour arrêté, emprisonné, interrogé, en 1950. Finalement il " avoue ", pour sauver sa famille, sa vie. Mais que peut-on faire de plus que de se déclarer coupable de ce qu'on n'a pas fait ? Il est sauvé, in extremis, probablement par le Parti communiste français (L'intervention de Raymond Guyot qui était son beau-frère a été évoquée, NDLR). Aujourd'hui, on le soupçonne d'avoir écrit l'Aveu sur commande du PCF. Hélas pour le PCF, c'est faux, car il aurait commencé à se transformer bien plus tôt s'il avait pris de telles initiatives.
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Les communistes ne furent pas les seules victimes des répressions staliniennes.
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| A. A.: Oui, mais ce n'est pratiquement pas dans le livre de Karel Bartosek. Il est incontestable que la répression a frappé surtout ceux qui n'étaient pas communistes. N'empêche que les grands procès politiques en Tchécoslovaquie d'après guerre, c'est le procès Slansky, c'est celui de la direction du parti tchèque, et pas celui du social-démocrate Hoffmann. Pourquoi ? Tout simplement parce que toutes les révoltes démocratiques qui ont eu lieu à l'Est, même les plus mal " inspirées " comme en Hongrie, ont été dirigées essentiellement par des communistes. C'est ainsi. Certains ne peuvent pas supporter le fait que la force politique de ces sociétés était communiste. Pourquoi ? Comment ? Il faut étudier ça. Il faut expliquer par exemple pourquoi le peuple polonais s'est rassemblé derrière Gomulka et les communistes nationaux contre ceux d'entre eux qui étaient pro-soviétiques en 1956 et comment ça a ouvert la voie à la démocratisation polonaise. Il faut expliquer comment Solidarnösc n'a pas été créée par le Pape mais par les enfants de résistants communistes dont les parents avaient tous été écartés en 1967-1968. Il faut expliquer surtout le " Printemps de Prague " conduit par des communistes et par un parti communiste. Les procès staliniens, ce n'est pas le théâtre de l'absurde. Ils expriment de vrais conflits politiques. La tentative d'escamoter leur nature ôte aussi l'honneur à leurs victimes. Car, bien entendu, Slansky ou ceux qui à Moscou étaient visés par ces arrestations se battaient pour une conception plus ouverte du régime que ceux qui les mettaient en prison. La déstalinisation est venue de là, d'une guerre entre deux tendances, deux caps, deux conceptions. Ce que l'on ne veut pas entendre, c'est que le conflit entre démocratie et anti-démocratie est interne au mouvement communiste depuis très longtemps. |
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* Historien.Journaliste. |