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Mémoires hantées, mémoires éclairées |
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Comment traiter les archives de l'histoire toute chaude, singulièrement celle du mouvement ouvrier? Les archives communistes sont l'objet de vives controverses.
Points de vue.
Depuis quelques années, les ouvertures d'archives se sont multipliées de part le monde. Il en est résulté une quantité de travaux de recherche sur l'histoire contemporaine, certains ont connu des versions destinées au grand public. Parmi ceux-ci, l'attention des médias s'est surtout portée vers ceux qui concernent les anciens pays socialistes et le mouvement communiste, car on pouvait les insérer dans le débat politico-idéologique. Cependant, ces archives permettent souvent de porter un regard neuf sur les grands événements de ce siècle (1). On ne s'étonnera pas que nous parlions ici spécialement des archives du mouvement ouvrier, non pour suivre une mode, mais parce que nous nous sentons concernés. A vrai dire il n'y a pas dans ces publications de révélations grandioses, mais les précisions, les éclairages qu'elles contiennent sur les faits et sur les hommes apportent des confirmations ou des démentis, donnent de la chair à l'histoire contemporaine. Nous ne nous arrêterons pas aux polémiques qu'a suscitées entre historiens de diverses tendances le récent livre de Karel Bartosek (2). Mais il nous semble qu'il pose deux séries de problèmes importants: la déontologie de l'usage des archives et, sur le fond, la réalité concrète de ce qu'on appelle le stalinisme et singulièrement des rapports du Parti communiste français avec le monde socialiste et plus précisément encore avec le Parti communiste tchécoslovaque à partir des archives de celui-ci. Quelques idées maîtresses ressortent d'un tout récent ouvrage consacré aux actes d'un colloque sur la déontologie (3). Evoquer la question des archives, c'est poser celle des sources et des méthodes du travail historique et de la position des historiens à leur égard. La plupart prennent appui sur elles sans succomber à l'illusion qu'elles parlent d'elles- mêmes. Ce travers existe pourtant de longue date, c'est celui qu'on a coutume d'appeler d'une manière sans doute approximative le positivisme de l'archive. Selon cette conception ce seraient les archives, après qu'elles aient été mises au jour, qui diraient ce que fut le passé dans tel ou tel domaine. En fait l'historien n'est jamais l'explorateur d'un continent ignoré et l'archive le trésor source de toutes les connaissances. La recherche historique digne de ce nom s'appuie sur des hypothèses et des connaissances préalables qui l'orientent. C'est en fonction de celles-ci que les archives sont d'abord interprétées avant que leur étude proprement dite vienne confirmer ou infirmer les hypothèses antérieures. Cela signifie que les historiens " inventent " en partie les archives dans la mesure où ils sélectionnent, classent et critiquent des documents dont ils hiérarchisent l'importance. Ce sont eux qui exploitent plus ou moins bien les informations et les sens possibles que recèlent les archives. Ainsi l'écriture de l'histoire, en tant qu'elle est un savoir critique et scientifique, implique un dialogue entre les historiens et les archives, notamment celles du mouvement communiste. On ne peut se contenter d'une garantie d'authenticité car l'essentiel est ailleurs: associées à des activités ou parties prenante d'un fonctionnement d'organismes divers, les archives obéissent à des logiques et des ruses qui ne les rendent pas évidentes.
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L'écriture de l'histoire, un savoir critique
Pour en revenir à l'ouvrage de Bartosek, on regrettera une certaine insuffisance de critique de ses sources et de mise en situation politique et subjective des acteurs. Les commentaires parfois peu convaincants auxquels il recourt on ne sait pourquoi (comme d'ailleurs certains de ses détracteurs) sont discutables. Mais, au delà des mises en cause vraiment peu et mal argumentées de tel ou tel participant connu de la Résistance française comme Raymond Aubrac ou Artur London, il reste le fond, qui soulève des questions importantes et les faits qui sont rapportés et dont on peut discuter l'interprétation. Ils sont de deux ordres: les " agents " et l'argent. Concernant les agents, les services de renseignements existent dans tous les pays et pas seulement dans les romans de John Le Carré. Ils ont comme caractéristique que leurs agents et leurs espions sont glorifiés quand ils sont de votre camp et condamnés quand ce sont ceux de vos adversaires ! La notion d'agent employée de façon souvent inconsidérée est tout à fait impropre à rendre compte des phénomènes de proximité, de sympathie et d'engagement au service d'une cause politique. Cet usage abusif vise sans doute à assimiler adhésion au communisme et action au service d'une puissance étrangère. L'argument proprement politique et idéologique, usé jusqu'à la corde, a servi, aux forces de droite, depuis le début des années vingt à discréditer la gauche communiste après avoir servi contre les socialistes qui, tels Jaurès, avaient jusqu'en 1914 tenté de conjurer le déclenchement de la guerre. Pour autant, cela ne suffit pas à récuser une notion qui amalgame volontairement et péjorativement la critique sociale de l'état des choses à la trahison. La dénonciation du complot anarchiste puis communiste a été une constante de certains milieux conservateurs français dans l'entre-deux-guerres, comme une thèse récente consacrée à ce sujet l'a bien montré(4). L'anticommunisme viscéral de certains services de répression s'est ainsi déployé sous le régime de Vichy en faisant de chaque militant arrêté un agent du Komintern et de l'URSS. Cette même logique était d'ailleurs à l'oeuvre dans les chefs d'inculpation dressés en URSS contre des dirigeants communistes russes ou internationaux accusés d'être à leur tour des agents de "l'hitléro-trotskisme". Après la guerre, les procès intentés à certains des leaders des partis des démocraties populaires obéissent à la même démarche sauf que cette fois les accusés sont devenus des agents au service de l'impérialisme américain. Evoquer cette tradition ne suffit cependant pas à régler le problème sur le plan historique. Cela permet simplement de signaler qu'il faut procéder avec beaucoup de prudence et de souci critique quand on s'appuie sur des documents d'archives dont on ne peut ignorer le contexte. Qu'ils soient restés confidentiels n'implique pas, par exemple, qu'il faille accorder un large crédit à telle ou telle de leurs indications. Cette prudence nécessaire que bon nombre d'historiens ont l'habitude d'avoir à l'égard des archives de police, il faut également l'étendre à toutes ces archives politiques issues des organisations étatiques et politiques qui se réclamaient du communisme. Que des communistes aient individuellement, par inclination idéologique, participé à des activités de renseignements, quoi d'étonnant ? Mais cela s'est, en règle générale, produit en dehors de la vie du PCF lui-même. On imagine volontiers d'ailleurs que les services des pays socialistes étaient bien plus intéressés à trouver des espions dans d'autres milieux. Concernant l'argent, la question est d'importance. Il y a eu assez de campagnes sur l'or de Moscou pour s'en convaincre. Les archives soviétiques avaient déjà livré des traces de transferts d'argent. Bartosek en a trouvé d'autres dans les archives du PC tchécoslovaque. On peut les considérer comme des faits établis. Qu'en penser ? L'aide financière et matérielle entre alliés politiques ou idéologiques est sans doute aussi vieille que les relations internationales elles-mêmes. Sans remonter à l'aide de Louis XVI aux révolutionnaires antibritanniques d'Amérique, on en trouverait d'innombrables exemples. Quand il s'agit d'organisations appartenant à la même Internationale, de telles aides du centre aux sections et des plus riches aux plus faibles sont en quelque sorte institutionnelles. Le PCF a aidé, ce n'est pas un mystère, des partis plus pauvres, en particulier ceux qui étaient réduits à la clandestinité. Il est possible que les sommes retrouvées dans les archives aient été, pour une part, utilisées à des transferts.
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Le Parti communiste et la référence au modèle soviétique
Le phénomène de financement est indéniable et ouvertement évoqué dans les premières années de l'Internationale communiste. L'aide financière procurée aux jeunes organisations communistes fut, au même titre que d'autres soutiens d'ordre idéologique ou propagandiste, d'une certaine efficacité pour implanter et faire vivre des activités. Une analyse comparée à l'échelle européenne et internationale montre qu'elle ne constitue pas l'explication centrale de la réussite politique du communisme à tel moment dans tel pays. La comparaison entre l'aide apportée aux Anglais et aux Français dans l'entre-deux-guerres est tout à fait instructive de ce point de vue. Concernant l'aide matérielle apportée après 1945, l'un de nous, Francis Cohen peut parler de son expérience. Correspondant de l'Humanité à Moscou tout de suite après la guerre, il ne payait ni son logement, ni sa secrétaire, ni sa femme de ménage. Il vivait grâce à des chroniques à la rédaction française de Radio Moscou et à des traductions qui étaient évidemment fournies à la demande du PCUS. L'URSS achetait un certain nombre d'exemplaires de l'Humanité et d'autres journaux de la presse communiste (Bartosek souligne ce fait à propos de la Tchécoslovaquie). C'était certes une aide mais les Russes francophones étaient ravis de trouver ce journal. Il faut ajouter que cette aide matérielle n'était assortie d'aucune consigne ou demande rédactionnelle. Si ce qu'il écrivait concordait le plus souvent avec les vues soviétiques, c'était dû à la nature orientée des sources dont il disposait (essentiellement la presse) et à ses convictions. C'est essentiel. Si le PCF s'est si longtemps référé au modèle soviétique et à une analyse de la situation internationale du même type que celle de l'URSS, ce n'est pas qu'il était dépendant financièrement. Le poids de l'aide a toujours été relativement faible et le PCF s'en passe aujourd'hui. Il y a eu, pour une part, la discipline de l'Internationale communiste tant qu'elle a existé, puis l'influence idéologique confortée par l'existence d'objectifs communs de transformation sociale. Bien entendu, tout n'est pas à rejeter de ce passé mais beaucoup reste à éclaircir. Pourquoi, au lieu de les dédramatiser tranquillement, les directions du parti ont-elles nié, par exemple, ces fameux transferts financiers ? Mais cela est une autre histoire. Plus précisément, l'histoire qu'il reste à écrire. Cela devient une tâche urgente.
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La réflexion sur ce qui s'est passé au nom du communisme
L'ouverture des archives du PCF, depuis deux ans, est un élément positif qui doit être apprécié compte tenu des habitudes des différentes forces politiques françaises en ce domaine. Il faut distinguer les archives d'avant 1945 et d'après. Les premières, microfilmées, récupérées progressivement à Moscou et qui faisaient partie des archives de l'Internationale communiste. Ces archives, qui couvrent la période allant de la fondation du parti à la fin de l'Internationale communiste en 1943, regroupent les documents liés à l'activité de la direction, Bureau politique et comité centraux, sections de travail mais aussi des documents concernant l'activité communiste sur le plan départemental et municipal. Elles contiennent enfin des documents qui touchent aux relations entre l'Internationale communiste et le PCF qui en était une section nationale. Conservées à la Bibliothèque marxiste de Paris, ces archives y sont depuis longtemps consultables moyennant les problèmes techniques importants que cela pose notamment dans le domaine des inventaires sans lesquels il est très difficile de s'orienter dans cette masse documentaire. Quand on évoque l'ouverture des archives du PCF, on évoque surtout celles qui concernent la période d'après guerre. Elles sont désormais accessibles selon le principe de la règle trentenaire en vigueur dans les archives publiques. La mise à la disposition du public qui désire les consulter, au siège du PCF, est actuellement liée au travail de collecte, de conservation et d'inventaire qui est en cours. Dès maintenant cependant les procès verbaux, les comptes-rendus ou les sténogrammes des réunions du Bureau politique et du Comité central sont accessibles et ont été consultés par un grand nombre de chercheurs. Cette mise à disposition des archives n'exclut pas, bien au contraire, un travail documentaire qui reste à entreprendre. Le 29e congrès du PCF vient d'adopter un amendement à son document politique qui dit: " Affirmer la modernité communiste implique que la réflexion soit poursuivie sur ce qui s'est passé au nom du communisme et sur les empreintes du stalinisme sur notre propre histoire." Ce n'est évidemment pas, compte tenu des positions qui dominent dans le parti communiste, une invitation à écrire une nouvelle histoire officielle. Mais c'est, on peut l'espérer, un encouragement à la recherche historique et un engagement. Ne convient-il pas par exemple, de rassembler et publier des séries documentaires, de stimuler le dépôt d'archives personnelles et la rédaction de mémoires sincères, de façon à donner à un public plus large que celui des spécialistes, l'occasion et la possibilité de prendre connaissance d'archives précieuses pour réfléchir à l'histoire du parti communiste. |
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1. Par exemple: l'ouvrage de Paul-Marie de la Gorce 39-45, Une guerre inconnue, Flammarion, 1995. 2. Karel Bartosek, Les aveux des archives, Seuil, 1996. 3. Sous la direction de Serge Wolikow, Une histoire en révolution.Du bon usage des archives de Moscou et d'ailleurs, Editions Universitaires de Dijon, 1996, diffusion Belles Lettres. 4. Frédérick Monnier, l'Apparition du complot communiste en France, 1920-1932, Université Paris-X Nanterre, 1995.(à paraître) * Journaliste, spécialiste de l'ex-Urss. ** Prof.d'histoire à l'Université de Dijon..
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A livre ouvert
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Karel Bartosek, ancien opposant et victime de persécutions dans la Tchécoslovaquie des années 60 et 70, est aujourd'hui chercheur à l'Institut d'histoire du temps présent.
Il a conduit de vastes investigations dans les archives ouvertes du Parti communiste tchécoslovaque et d' autres organismes officiels.
Son livre est une contribution incontestable - hors histoire officielle justificatrice ou accusatrice - à l'histoire du communisme de 1948 à 1968.
Il abonde en documents et témoignages qui, sans apporter de très importantes révélations, précisent la connaissance que l'on a des mécanismes et des relations internes du mouvement communiste international.
On aurait seulement aimé que l'auteur en fasse une utilisation plus critique sans les prendre au pied de la lettre.
Après avoir utilement souligné que " la répression des non-communistes constitue le trait fondamental de l'après-février 48 en Tchécoslovaquie ", Karel Bartosek se tourne vers les rapports entre les partis communistes français et tchécoslovaque.
Il relève les traces de l'aide financière et matérielle du second au premier, soit sous forme directe, soit par la coopération avec les " entreprises soeurs " du PCF.
Il s'attache particulièrement au rôle de quelques personnes, tels Raymond Aubrac et Artur London, qu'il dépeint, d'une façon qui a été largement contestée dans la polémique suscitée par le livre, comme de simples commis obéissants.
Il montre enfin le rôle de plaque tournante de Prague, où passaient de nombreux militants et où siégeaient des organisations internationales de la mouvance communiste.
MARC LEPETIT
Karel Bartosek Les Aveux des archives Seuil 1996, 469 p., 160 F
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