Regards Janvier 1997 - La Planète

Bruxelles, le poids de la riposte

Par Maurice Magis*


Enfants martyrisés, ministres inculpés, financiers véreux: la Belgique affiche ses plaies. L'Etat se délite. La fracture est béante entre le pouvoir et l'opinion. Mais la Belgique est-elle vraiment un cas à part ?

Voici trois cents ans, un texte français parlait du Hainaut comme de " la terre bénie de Dieu et du soleil ". Aujourd'hui, la province s'étiole au rythme des fermetures d'entreprises. Taux de chômage officiel: plus de 30% ! En Hainaut, en Wallonie, le mot " souffrance " n'a rien d'abstrait quand, par milliers, des familles de SDF se réfugient dans des terrains de camping. La précarité est massive. Les garde-fous de la protection sociale s'affaissent " sous les coups de la crise ". Et quand, traumatisés par d'épouvantables affaires de pédophilie, des centaines de milliers de gens descendent dans les rues de Bruxelles pour réclamer justice, ils réclament aussi une vaste réforme des institutions et des structures.

Voici quelques années déjà, une enquête d'opinion montrait que les Belges avaient peu ou pas du tout confiance dans le Parlement à 57%. Ils se méfiaient de l'opinion publique à 58%, doutaient des tribunaux à 55%, de l'armée à 68%, du grand patronat à 50%, des syndicats à 63%. Cependant, 77% d'entre eux étaient attachés à la sécurité sociale. En septembre dernier, 19 citoyens sur 100 seulement se disaient satisfaits du gouvernement de M. Dehaene et de la coalition social-chrétienne. Corruption politique, inefficacité économique, chômage de masse, insécurité, démagogie, montée en puissance de l'extrême droite ont exercé leurs ravages. Tétanisés par les " affaires", les partis traditionnels, longtemps calfeutrés dans les replis de la pensée économique dominante, ont été incapables de prendre les problèmes à bras le corps. Face aux résultats électoraux de l'extrême droite fascisante, le premier ministre proposait, en 1991, un " contrat avec le citoyen " qui sombra dans l'oubli. Là-dessus, trois ministres socialistes furent cités dans des affaires de corruption et de financement illicite de leur parti. Un de leurs amis flamands, secrétaire général de l'OTAN, dut démissionner pour les mêmes raisons. A Liège, des responsables politiques, flamands et francophones, sont mouillés dans différents scandales. Au Parlement, les commissions spéciales d'enquête se succèdent. Mais jamais, les massacres collectifs du début des années 80 n'ont été élucidés. Les " tueurs du Brabant " courent toujours (1). Et le cancer brun projette ses métastases.

C'est dans cette ambiance que le pays bascula dans l'horreur à la fin du mois d'août. Après la découverte des corps des enfants martyrs, stupeur, révolte puis colère saisirent le pays tout entier. La police, la gendarmerie, la magistrature, non sans raisons, furent mises en accusation. On parla de scandaleuses protections. Le pouvoir politique, soucieux de calmer le jeu, évoqua des " dysfonctionnements ". Il chargea le pouvoir judiciaire et invoqua...la politisation des services publics. Le ridicule le dispute à l'incroyable.

 
Les syndicats en perte de crédibilité

D'autres parlent de mécontentement. C'est peu dire quand, spontanément, 300 000 personnes descendent dans la rue. Pour une meilleure justice. Mais aussi pour plus de justice sociale. Personne ne s'y est trompé. Pour Jean Louvet, dramaturge: " Cette marche répond d'abord à une peur, à cette mort d'enfant qu'il faut venger. L'assassinat des enfants, cette justice défaillante, s'inscrivent dans un fond de crise économique... On est dans un phénomène de déstabilisation économique et d'identité, de déstabilisation d'institutions. La faiblesse des pouvoirs pour répondre à des crises aussi graves surchauffe tous les problèmes." Raymond Coumont, responsable du syndicat chrétien: " Les gens ne supportent plus la contradiction entre les discours et les actes. Les problèmes éthiques ne s'arrêtent pas aux réseaux de pédophilie. Est-ce éthique qu'on puisse acheter et vendre des travailleurs comme des marchandises ? "

C'est bien le débat que les forces politiques traditionnelles veulent éviter. Durant sa campagne électorale, M. Dehaene, peu décidé à prendre la mesure de la défiance qui règne dans l'opinion, n'hésita pas à se présenter comme le " guide expérimenté". Promettant à la Belgique de la sueur et des larmes pour réduire un déficit budgétaire creusé par une crise économique persistante et d'incessants cadeaux au grand patronat, il annonça alors au bon peuple de grands projets en matière d'emplois et de modernisation de la sécurité sociale. Et pour mettre son gouvernement à l'abri des protestations populaires, il se fit attribuer des pouvoirs spéciaux par sa majorité parlementaire, caporalisée. Aux citoyens qui lui reprochèrent son absence prolongée quand, à la fin de l'été, s'imposaient des réponses fortes, il assena cette gifle maastrichtienne: " Il fallait d'abord terminer l'assainissement des finances publiques, cadenasser ce dossier, libérer tout notre temps et toute notre énergie pour le reste. Si on n'avait pas assaini, cela nous aurait sauté à la figure. On aurait payé cash la perte de confiance des marchés financiers " (2).

Commentant le budget de 1997, le ministre concerné en a rajouté: " Il n'y a pas d'indicateur plus objectif de la crédibilité de la politique menée par un pays que l'opinion que s'en font les marchés financiers " (3). Alors que se multiplient les privatisations, les aides publiques aux entreprises et les réductions de charges patronales, le gouvernement déclare: " Ce sont de loin les dépenses de consommation publique, c'est-à-dire les dépenses de personnel et de fonctionnement des administrations et d'investissements publics qui ont payé le plus lourd tribut à l'assainissement des finances publiques... Les prestations sociales ont également été freinées dans une mesure importante" (4).

Ces propos ne témoignent que partiellement de la violence sociale qui déstabilise le pays, et singulièrement les sous-régions les plus touchées par le marasme économique. Pendant plusieurs années, le gouvernement a bloqué de façon autoritaire les salaires tout en manipulant l'indice des prix au détriment des revenus du travail. Il entend maintenant les verrouiller. Une loi prévoit de plafonner les hausses salariales à la moyenne des augmentations admises en France, en Allemagne et aux Pays-Bas.

Dans ce cadre étroit, les organisations syndicales ont été invitées à négocier un accord national interprofessionnel avec la Fédération des entreprises de Belgique. En perte de crédibilité, les directions syndicales ont choisi des voies divergentes. La Confédération des syndicats chrétiens, contestée par une bonne partie de sa base, s'accommode de la modération salariale au nom de l'emploi. La Fédération générale des travailleurs de Belgique (FGTB) pose la question de la réduction du temps de travail et exige une revalorisation des salaires minimaux. Mais elle hésite entre cogestion de l'austérité et actions volontaristes.

Côté patronal, la stratégie est limpide. Dans la région sinistrée de Charleroi, la multinationale Caterpillar a attaqué " à l'américaine", exigeant une réduction des coûts salariaux de 15%. Pour l'Union wallone des entreprises (patronales), " la responsabilité première d'une entreprise n'est pas l'embauche; c'est de mettre sur le marché des produits rentables et de gagner de l'argent."

 
Côté patronal, la stratégie libérale

Faut-il préciser que les profits financiers sont à la hausse et la richesse de plus en plus concentrée en de moins en moins de mains ? Dans son mémorandum sur la conférence intergouvernementale européenne, le texte adopté par la majorité parlementaire commence par ces mots: " Par suite de la mondialisation accrue et de la circulation des capitaux, des personnes et de l'information, les différents Etats ne disposent souvent pas des instruments dont ils ont besoin pour mettre en oeuvre leur politique, notamment en matière économique, monétaire, sociale, écologique, fiscale et d'infrastructure." Suivent une série de voeux sur " l'Europe sociale, démocratique et pacifique". La Belgique navigue dans d'ingérables contradictions. Lentement, trop lentement certes, l'exigence de choix alternatifs mûrit dans une opinion de moins en moins dupe et de plus en plus exigeante. La riposte sociale, dans le privé, dans la fonction publique, dans le mouvement associatif, se cherche des voies novatrices. Les lieux de débat se multiplient. Mais à cet égard, la Belgique est-elle vraiment un cas à part ?

 


* Rédacteur en chef d'Avancées (belge).Responsable des relations extérieures du Parti communiste Belge.

1. A cette époque, des hommes cagoulés ont massacré des clients devant des grandes surfaces.Sans raisons apparentes.On a parlé de tentative de déstabilisation de l'Etat.Les tueurs usant de méthodes militaires, la gendarmerie et des courants ultra de l'armée ont été mis sur la sellette.Sans suite.

2. Le Soir du 26 octobre 1996.

3. Exposé introductif au budget 1997.

4. Ibidem.

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