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Flânerie sur le Malecon Par Christian Kazandjian |
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Voir aussi Vu de Washington , La presse dans l'oeil du cyclone |
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L'introduction du dollar dans la société cubaine modifie les mentalités et les habitudes.
Réaction à la loi américaine Helms-Burton, le sentiment anti-yankee reste fort, comme la volonté de décider ici de son sort.
Flânant dans La Havane, des vieux quartiers à la place de la Révolution où s'élève le mémorial à José Marti, on sent vibrer la ville. Et comment, arpentant la langue de béton que lèche la mer, ne pas avoir le souvenir des milliers de balseros se jetant, à âme perdue, dans de fragiles embarcations, sur les flots transparents. Terribles images de fuite; douloureux sentiments d'échec pour ces Cubains qui tentent de rejoindre un Eldorado nommé Etats-Unis, situé à quelques encablures. L'été 1996, selon les " sources bien informées en provenance de Miami ", devait, à l'occasion des jeux olympiques d'Atlanta, régaler le monde des mêmes scènes de migration sauvage. Or, à l'exception de quelques poignées de candidats à l'exil, rendus à leur pays par les autorités nord-américaines, rien de semblable à ce qui s'était passé durant l'été 1994. Aujourd'hui, les seuls radeaux visibles depuis le Malecon sont les barcasses des pêcheurs de barracudas. Et le boulevard de front de mer reste, à la tombée de la nuit, le rendez-vous des familles, des amoureux, et, aux abords des hôtels, des jineteras, les cavalières, prostituées, en quête, comme d'autres jeunes Havanais, d'une pincée de dollars. Le sacro-saint billet vert est en passe de supplanter, comme dans le reste de l'Amérique latine, la monnaie locale, le peso. Les rapports d'amour-répulsion entre le géant yankee et Cuba, s'en trouvent retissés. La grande île a, plus que jamais, sort lié à celui de son encombrant voisin. Un accord migratoire a mis fin, début 1996, aux tentatives de fuite des naufragés du socialisme, qui ayant réussi à traverser le détroit se jettent, le plus souvent, sans l'avoir désiré, dans les griffes de la mafia cubaine de Miami. Ce traité, loin d'apaiser les tensions, s'accompagne d'un regain d'agressivité de la part des Etats-Unis. La loi Helms-Burton a durci le blocus contre Cuba, en prétendant frapper de sanctions les entreprises, quelle que soit leur nationalité, investissant à Cuba. Cette loi a isolé les Etats-Unis des pays occidentaux. De plus, monte, dans le continent latino-américain, un sentiment anti-yankee latent. Dans l'île même, le diktat brutal a renforcé le patriotisme d'un peuple rebelle dès l'origine. Le pays qui n'est pas sorti du tunnel de la " Période spéciale " navigue sur un océan gros d'écueils nouveaux apparus sur les décombres de l'URSS.
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Toujours dans le tunnel de la " période spéciale "
L'introduction du dollar dans l'économie domestique, la politique de vérité des prix, ont plongé les familles cubaines dans la spirale du doute et des difficultés, qu'aggrave le blocus: les matières premières, les sources d'énergie, le papier, les médicaments manquent, les coupures d'électricité persistent. La chasse aux devises est devenue le lot quotidien; les magasins d'Etat assurent mal le ravitaillement en denrées de base: souvent, font défaut le savon, la pâte dentifrice, l'huile, les fruits frais. On peut se les procurer dans les magasins en devises, et, pour les fruits et légumes, au marché libre des producteurs, en pesos. L'introduction du dollar dans la société (tout Cubain peut aujourd'hui s'en procurer, au cours officiel de 22 pesos pour un dollar), modifie, peu à peu, les mentalités et les habitudes. Le " jineterisme ", quoique vigoureusement combattu dans Juventud rebelde, journal de la Jeunesse communiste, fait partie du paysage, au même titre que les hôtels luxueux, véritables pompes à devises pour le pays, et les paladares, petits restaurants familiaux qui donnent à Cuba, avec les kiosques de boissons et de restauration rapide, l'aspect de tout pays de soleil voué au tourisme.
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L'émergence d'une véritable nouvelle bourgeoisie
Selon le vice-président Carlos Lage, 40% de la population ont accès aujourd'hui au dollar, et 10% en vivent largement. Cette émergence d'une véritable bourgeoisie fait grincer bien des dents, dans la rue, au Conseil des ministres, ou dans le Parti communiste. Les hommes et les femmes qui travaillent pour 148 pesos (salaire de base d'un ouvrier), enseignent et soignent pour 300 pesos ont conscience que les sacrifices qu'ils ont consenti et continuent de consentir sont mal récompensés. Le salaire qu'ils perçoivent, de 7 à 15 dollars, ne permet plus l'accès à tous les produits; auparavant le carnet de ravitaillement, la " libreta", assurait l'indispensable et permettait d'épargner. Privé d'industrie légère de transformation, pauvre en pétrole, Cuba, après la disparition de ses partenaires socialistes, a vu se dégrader son économie. Si 1996 marque un redressement, il ne saurait voiler la chute des années de " période spéciale". Carlos Lage notait, en juillet, que le PIB avait augmenté de 9,3% en un an; il ne rattrapait cependant pas le retard accumulé depuis 1993: 34,8%. Ballotté dans le maelström des échanges inégaux à l'échelon planétaire, Cuba paie plus cher les matières premières et biens de consommations (plus 13% en moyenne) et vend moins cher ses produits, essentiellement agricoles, tabac et sucre (moins 7% en moyenne). Le gouvernement a fait le choix du tourisme à tout crin. Depuis 1991 les chiffres du tourisme représentent une augmentation de 17%, malgré un solde négatif en 1995 lié à la crise des " balseros". La construction de nouveaux ensembles luxueux peut choquer le visiteur, quand les immeubles coloniaux du quartier historique de " Habana vieja " sont en partie en ruines. La question du logement est une des plus aiguës notamment dans la capitale (pour 23% de jeunes c'est le problème no1). Près d'un million et demi de logements ont besoin d'être réhabilités, quand la construction n'atteint que 40 000 logements neufs par an. Dans ce pays où la chaleur humaine, la joie de vivre malgré les difficultés, le courage, l'amitié se déclinent, des heures durant en conversations, devant un verre de rhum ou un jus de mangue, sourd parfois le mécontentement, chez les jeunes, et le désenchantement pour les plus âgés, ceux qui avaient vingt ans en 1959. La question du changement ne s'exprime pas tant dans un bouleversement dont on perçoit les méfaits à l'Est, mais dans une libéralisation de l'économie et du régime, avec notamment la possibilité de voyager, bien que déjà se fassent sentir les effets négatifs de l'introduction du dollar. Quant à Fidel Castro, peu nombreux sont ceux qui envisagent sa disparition prochaine, tant l'avenir du pays, dont il incarne le passé et le présent de lutte contre le géant nord-américain, des Caraïbes jusques à la cordillère des Andes, et au-delà en Afrique, apparaît incertain.
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Ni le paradis sous les tropiques ni l'enfer
Il est cependant nombre de Cubains pour qui le futur se situe sur l'autre rive du détroit, dans une Floride que l'on croit deviner en scrutant l'horizon depuis le Malecon. Ils sont ainsi 430 000 a avoir émis le souhait d'émigrer légalement (au terme des accords de janvier 1996, les Etats-Unis accueillent 30 000 émigrants l'an).430 000 de 11 millions d'habitants: ce chiffre ne laisse pas de troubler ceux qui regardent, débarrassés des oeillères du conformisme qui consiste à partager, comme au temps de la guerre froide, le monde en deux camps, l'expérience cubaine avec intérêt, admiration, colère parfois. Cuba n'est pas le paradis sous les tropiques. Ni l'enfer. Le pays ressemble à toutes les îles des Caraïbes, senteurs lourdes mêlées après l'orage, murs lépreux et accents de salsa en écho. Mais sans les bataillons de gosses illétrés, affamés, en haillons, mendiant, même si, ici et là, est sollicité le touriste. Dans cette île de métis où les dieux africains cohabitent avec celui des Espagnols, avec Marx et Lénine, rien n'est uniformément noir ou blanc. Tout peut changer en quelques heures ou évoluer en douceur. Une chose toutefois est certaine: les Cubains n'aiment pas se voir imposer, de l'extérieur, ce qu'ils ne désirent pas. |
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Vu de Washington
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La loi Helms-Burton prétend sanctionner, sous couvert de promouvoir la démocratie à La Havane, les entreprises qui y investiraient.
Cet argument ne saurait masquer les véritables motivations de l'administration nord-américaine, si soucieuse de droits de l'Homme, qu'elle s'accommode de la corruption, de la violence des dirigeants d'Amérique latine qu'elle soutient après avoir, dans les années soixante dix, aidé des dictatures à s'installer.
Le but de l'embargo, renforcé sous la pression des Républicains, vise notamment à interdire aux entreprises non originaires des Etats-Unis d'investir le marché cubain.
Une façon de préserver ce qu'ils continuent de considérer comme leur pré-carré, un terrain économique vierge dans l'attente d'un hypothétique changement radical dans l'île.
Et Washington de marteler que Cuba refuserait toute évolution, même si la réalité le dément: de l'affaire des avionettes abattues pour avoir violé l'espace aérien de l'île au retard mis par CNN à s'installer à La Havane bien que le gouvernement cubain l'ait accepté.
Il en est de même des points marqués par Cuba lors des récents sommets, ibero-américain, de Santiago du Chili, qui a condamné le renforcement de l'embargo américain contre l'Ile, et celui de la FAO, à Rome, où le président cubain accusait " les lois sauvages du capitalisme de tuer tant de gens dans le monde "; jusqu'à sa visite au pape avec invitation officielle à se rendre à Cuba, suivie d'un premier geste ouvrant la possibilité à quarante prêtres étrangers d'exercer à Cuba.
Notons enfin le rejet massif de la loi Helms-Burton, par les pays industrialisés et les pays du tiers-monde.
L'administration Clinton récolte là les fruits amers de sa volonté hégémonique.
N'est-ce pas pour cela qu'elle a obtenu que le premier ministre espagnol, José-Maria Aznar (que Castro accuse de devoir son avènement aux plus extrémistes des exilés cubains à Miami), relaie la pression américaine contre Cuba auprès des Quinze, et freine leur ardeur à refuser l'embargo anti-cubain ? Mais, gageons que ce soutien - suicidaire pour l'Espagne qui devrait être un des premiers partenaires naturels de Cuba - ne suffira pas à renverser la tendance qui grandit à refuser l'isolement de la Grande île.
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La presse dans l'oeil du cyclone
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La presse écrite, principal média d'Etat, n'a pas échappé aux pièges de la " période spéciale ". Granma dont le tirage est passé de 700 000 à 450 000 exemplaires (aussi est-il difficile de se le procurer dans les kiosques) ne paraît plus que 5 jours par semaine; le dimanche il est remplacé par Juventud rebelde, journal de la Jeunesse communiste, le lundi par Trabajadores, journal de la centrale syndicale CTC, quotidien que le manque de papier a transformé en hebdomadaire. La pagination a également été réduite. Les quotidiensrégionaux qui avaient disparu, entre 1989 et 1996, sont à nouveau publiés deux fois par semaine, tout comme Zunzun, magazine pour la jeunesse: signe d'un léger mieux. Dans les pires moments, le choix a été fait de protéger l'emploi des 3 000 journalistes: les mutations se sont opérées de la presse écrite vers les médias audiovisuels. Les deux chaînes publiques de télévision, de même façon, ont été frappées: elles n'émettent qu'en fin d'après-midi, et produisent peu, choisissant d'acheter moins cher des programmes venus des Etats-Unis (films et dessins animés), du Mexique ou d'Argentine (films et séries). |