Regards Janvier 1997 - La Planète

La France contestée au Burundi

Par Francine Perrot


Entretien avec Grégoire Birihanyuma*
Voir aussi Les racines de la violence

Le Front démocratique du Burundi (en opposition) juge sévèrement le choix de Paris de soutenir le major Buyoya, chef de l'armée putschiste au pouvoir.

Le Président élu du Burundi, Cyprien Ntaryamira, a péri, victime du même attentat que son collègue du Rwanda, en avril 1994. Six mois plus tôt, son prédécesseur, Melchior Ndyaye, également élu, avait été assassiné lors d'une tentative de coup d'Etat avec un ministre, le président et le vice-président de l'Assemblée nationale, tous membres du Front démocratique du Burundi (FRODEBU). A peine mises en place, les institutions démocratiques étaient ainsi décapitées. Or, le président élu était hutu, pour la première fois. Fin 1993, dans le pays, des paysans hutus tuèrent des Tutsis pour venger la mort du président; à la suite de quoi l'armée, majoritairement tutsie, a opéré des représailles. Plus de 50 000 personnes ont péri sur 6 000 000 d'habitants et 800 000 autres se sont réfugiés dans les pays voisins, Rwanda, Zaïre, Tanzanie.

Le 25 juillet 1996, un coup d'Etat militaire a assuré à la minorité tutsie le contrôle du pouvoir, dépossédant complètement le FRODEBU démocratiquement élu. Il gouvernait pourtant avec l'UPRONA, l'ancien parti unique, battu aux élections, pour désamorcer la spirale de violence. Depuis, le major Buyoya, chef de l'armée putschiste au pouvoir, doit faire face à un blocus imposé par les pays voisins. Grégoire Birihanyuma, représentant du Front démocratique du Burundi en France (FRODEBU), nous livre son analyse de la situation.

 
Grégoire Birihanyuma : La Tanzanie, la Zambie, l'Ouganda et le Zaïre appliquent l'embargo contre le Burundi. Le Rwanda pratique un double langage: tout en proclamant son accord avec ces Etats, il laisse entrer du carburant. Cependant, l'embargo gêne le pouvoir car le FRODEBU a appelé ses sympathisants à la grève des impôts et à ne pas alimenter les marchés urbains, à appliquer un embargo interne en quelque sorte. Les razzias de l'armée auprès des populations civiles prouvent qu'elle est aux abois sans qu'on puisse dire combien de temps elle peut tenir. Des pourparlers sont engagés entre le pouvoir militaire, le Comité national de défense démocratique (CNDD), le FRODEBU pour les forces politiques burundaises d'une part, et d'autre part, les présidents Nyerere et Museveni, pour les pays voisins. Le FRODEBU, seule force réellement représentative du peuple burundais, préconise de revenir à la situation antérieure au coup d'Etat. Le FRODEBU a en effet la confiance d'une majorité politique (et non pas ethnique) de la population qui a voté pour lui.

 
La situation qui prévaut à l'est du Zaïre a-t-elle directement des implications sur le Burundi ?

 
G. B.: Directes et tragiques. Il y avait en effet des réfugiés de notre pays au Zaïre, notamment des élus du FRODEBU. Sous les pressions du pouvoir zaïrois, qui a décrété la chasse aux " non-originaires ", et des rebelles, qui paraissent s'être entendus avec le pouvoir putschiste, ces démocrates burundais ont été livrés à Buyoya qui en a exécuté une partie.

Plus généralement, l'assassinat du Président élu en 1993, en sonnant le glas du processus de transition démocratique, a ouvert la voie aux autres événements tragiques de la région. Dans la mesure où la communauté internationale (mais existe-t-elle vraiment?) a laissé faire.

Comment déclarer d'un côté qu'il faut finir avec les coups d'Etat, les putschs et toutes les transitions violentes, indignes, et en même temps donner une forme de légitimité internationale - en invitant le major Buyoya au sommet franco-africain de Ouagadougou - à l'un des acteurs principaux du renversement du pouvoir légitime au Burundi ? Quel mépris pour le peuple burundais ! Quel soutien pour la junte qui, selon Amnesty International, a déjà éliminé 10 000 Burundais depuis juillet dernier ! Les dirigeants français semblent incapables d'accepter les décisions de peuples souverains et préférer composer avec des assassins. Après sa victoire électorale en juin 1993, le FRODEBU avait demandé la révision des accords de coopération avec la France, notamment pour constituer une véritable armée nationale. Il avait essuyé un refus et la France a donc continué à équiper une armée mono-ethnique (tutsie), qui tient davantage de la soldatesque et a depuis éclaté en milices partisanes et criminelles. La France a choisi son camp, le FRODEBU ne l'oubliera pas.

 


* Représentant en France du parti Front démocratique du Burundi (FRODEBU).

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Les racines de la violence


Colette Braeckman, retourne aux racines de la violence en Afrique de l'Est (le sous-titre de son ouvrage l'annonce) et dénoue les fils d'un écheveau emmêlé par les années de colonisation. Elle montre comment Allemands et Belges surtout, puis Français, ont transféré leurs problèmes et leurs conflits, en même temps que leurs intérêts dans cette région. Le lecteur est conduit jusqu'aux massacres successifs et au génocide de 1994. Mais, l'auteur rappelle la situation économique du Rwanda: la forte baisse des cours du café s'ajoutant aux effets de l'ajustement structurel, ont joué également un rôle essentiel. Montrant que le devenir des trois Etats est commun, au sens où toute solution doit tenir compte des trois situations, Colette Braeckmann traite de leur spécificité dans un va-et-vient entre l'histoire propre de ces sociétés et l'interférence du jeu des grandes puissances, passant du niveau local à celui du continent, aussi souvent que nécessaire. Quant à Mobutu, " pompier pyromane ", il est récompensé de sa ténacité, puisqu'il est parvenu à apparaître comme partie prenante des solutions négociées. Herman Cohen, l'ancien chargé des affaires africaines pour les Etats-Unis, Jimmy Carter et sa " Fondation pour la démocratie ", ainsi que les Français, soutiennent le dictateur en raison d'intérêts opposées. Les peuples de la région sont ainsi devenus les otages d'enjeux qui les dépassent, mais qui sont un élément de la politique extérieure de la France. A ce titre, les citoyens français ont à les connaître pour pouvoir interpeller leurs dirigeants; ce livre y aide.n F. P.

Colette Braeckmann Terreur africaine, Burundi, Rwanda, Zaïre, Fayard, 345 pages, 130F, 1996.

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