Regards Janvier 1997 - La Planète

Sous les pieds des réfugiés, un des plus riches sous-sols d'Afrique

Par Francine Perrot


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Trois pays de la région des grands lacs d'Afrique, le Zaïre, le Burundi et le Rwanda ont destin lié. L'origine des conflits qui jettent des milliers de pauvres gens sur les routes est moins ethnique qu'il n'y paraît. Le sous-sol extrêmement riche du Sud et de l'Est zaïrois attire les rivalités - fort peu humanitaires - des Etats-Unis et de la France.

Zaïre, Burundi, Rwanda. Une origine commune, la proximité, les oppositions et les haines accumulées, expliquent que tout événement se produisant dans l'un des pays a immédiatement des répercussions chez les deux autres. En avril 1994, à la mort du président du Rwanda, victime d'un attentat, un génocide est perpétré: entre 500 000 et un million de Rwandais, essentiellement du groupe de population appelé les Tutsis, sont massacrés, avant que le Front Patriotique Rwandais (FPR), - à majorité tutsie et dont les membres vivaient en exil en Ouganda où il a reçu soutien et aide - parvienne à chasser l'armée et les milices hutus, auteurs du génocide, et prenne le pouvoir.

 
Avec le soutien des militaires français

Dans les troupes du FPR se trouvaient également alors des Zaïrois. Chassés quelques temps plus tôt de leur pays, présents depuis plus de 200 ans au Zaïre, mais ayant des ancêtres rwandais, ils avaient été déchus de leur nationalité et expropriés par le régime mobutiste. Ils avaient choisi la fuite vers l'Ouganda où certains ont rejoint les camps d'entraînement du FPR. Le sort fait à ces populations au Zaïre était directement lié à la conception mobutiste de la " démocratisation". Menacé par la vague de libéralisation qui traversait l'Afrique au début des années 1990, le maréchal Mobutu avait entrepris de la piloter lui-même ! Ainsi furent créés plusieurs centaines de partis, répliques caricaturales de l'ancien parti unique, et pour beaucoup, fondés sur des allégeances ethniques. C'est dans ce contexte qu'a commencé la chasse aux " non-originaires", marquée par les massacres de Masisi, une ville du Nord-Kivu, et par l'exil forcé de ces populations vers l'Ouganda.

Comble de l'ironie, le général Mobutu alors mis au ban de la communauté internationale, allait saisir l'occasion des tragiques événements du Rwanda pour se refaire une légitimité. Avec le soutien des militaires français, il accueillait au Zaïre les réfugiés hutus - auxquels s'étaient mêlés les responsables des massacres programmés - fuyant l'avancée de l'armée du FPR. Pendant deux ans, dans des camps de fortune, avec la complicité de l'armée zaïroise, les assassins se sont abrités derrière des populations prises en otage et empêchées de rentrer au Rwanda par la peur et le chantage. Le nouveau pouvoir rwandais essentiellement tutsi (3 ministères sont tenus par des personnalités indépendantes du FPR; le président, Pasteur Bizimungu, est un Hutu, membre du FPR) affirmait vouloir assurer la sécurité des réfugiés qui rentreraient dans leur pays. C'est pourquoi, en alliance avec divers groupes zaïrois et par accord tacite avec le gouvernement rwandais, ces exilés zaïrois ont, sous le nom de Banyamulenge, repris les armes pour tenter de faire d'une pierre deux coups: se débarrasser de Mobutu et sécuriser la frontière du Rwanda et du Burundi.

Les intérêts contradictoires des Etats, que l'on rencontre dans bien d'autres régions du monde, mais aussi la parenté des populations des trois pays, et l'errance des réfugiés lient inextricablement les problèmes les uns aux autres. La grille de lecture ethnique de la situation, insuffisante, peut conduire à des considérations simplistes. Certes, les différences ont le plus souvent été intégrées en termes ethnique par les populations: ce sont bien les Tutsis qui ont été massivement visés en avril 1994, au Rwanda et il y a bien eu génocide. Mais les Hutus progressistes, favorables à une répartition des pouvoirs, sur une base non ethnique précisément, ont été parmi les premières victimes.

Au Burundi, le Front démocratique (FRODEBU) s'il est majoritairement hutu (à l'image de la population burundaise) comprend aussi des Tutsis adversaires du pouvoir précédent. Aussi les règlements de compte, tant après l'assassinat du président Ndyaye qu'après le coup d'Etat, touchent les deux communautés. On voit combien l'approche ethnique empêche de poser les problèmes réels et peut donc servir d'alibi aux détenteurs de pouvoir peu désireux de le lâcher. Mobutu jette des groupes minoritaires en pâture à la vindicte de son peuple épuisé par des décennies d'exploitation, pour mieux garder un pouvoir patrimonial ou même familial. Tactique éprouvée et maniée par les dictateurs depuis l'indépendance. Le recours ethnique ou clanique est également le refuge des faibles et des innocents que ne protègent pas ou plus les autorités, quand elles ne sont pas elles-mêmes responsables des massacres (1).

 
Pour éteindre les incendies allumées par les politiques

L'explication ethnique des événements rassure les opinions publiques occidentales, que l'idée d'une violence atavique des ethnies africaines conforte dans leur vision du continent, et qui, en ce domaine, font toute confiance au rôle de l'humanitaire, appelé à éteindre des incendies allumés par les politiques. L'ethnicisation permet aussi de ne jamais poser les questions en termes de règlement durable et elle occulte la responsabilité des grandes puissances. Ainsi la chute des cours du café, seule ressource d'exportation des deux Etats, programmée dans les Etats du Nord, est-elle généralement ignorée; or elle produisit une rage des paysans qui s'est traduite sur le plan ethnique. Par ailleurs, le Burundi, comme précédemment le Liberia et la Somalie, bénéficiait, avant 1993, d'un soutien au développement massif que l'aide humanitaire est venue remplacer. Il y a une forme de pathologie des anciens clients des grandes puissances: " On l'a constaté dans beaucoup de pays mais c'est particulièrement vrai pour le Burundi et le Rwanda: la distribution prolongée de nourriture est extrêmement nuisible à l'économie locale. Ces deux pays étaient parmi les rares en Afrique à être autosuffisants sur le plan alimentaire. Ils effectuaient deux à trois récoltes par an. Or, on les habitue à vivre de l'aide alimentaire. Peu à peu, ils perdent donc le réflexe de cultiver plus et, parallèlement de nouvelles habitudes alimentaires se créent (...). Or il est évident qu'on ne résoudra pas le problème du sous-développement en Afrique en distribuant à tous ses habitants des rations alimentaires".(2)

 
Dans la logique de sélection de " zones utiles " en Afrique

A l'époque de la guerre froide, le Zaïre était un élément essentiel du camp occidental sur le continent africain. Situé au centre géographique de l'Afrique, il a des frontières avec 11 pays et ouvre aussi bien sur l'Afrique Australe, sur la Corne à l'est, que sur l'Ouest pétrolier. Et surtout, il regorge de minerais de toutes sortes, en quantité inégalée ailleurs. Soutier des occidentaux, le maréchal Mobutu tient depuis plus de 30 ans le pays, à coup d'exactions et de pillage organisé du territoire. Le changement des années 1990 l'a rendu moins utile et moins fréquentable, voire encombrant. Les Etats-Unis et la Belgique l'ont abandonné, et ont stoppé l'aide financière. Privé des subsides du FMI, Mobutu utilise pour gouverner sa fortune personnelle qui se confond largement avec les finances zaïroises. La France s'est démarquée de l'attitude de ses alliés, et a continué de le soutenir, renforçant son rôle dans la région en s'implantant militairement au Rwanda au début des années 1990. Son projet, jamais vraiment avoué: constituer un pôle francophone face à un possible pôle anglophone avec ses relais tutsis (Ouganda, Kenya, Burundi). Débarrassés de la menace soviétique, les Occidentaux peuvent laisser libre cours à leur concurrence. Les Etats-Unis ont affirmé qu'il n'y avait plus de chasse gardée en Afrique et la succession du maréchal Mobutu ouvrira la question de la mainmise sur le pactole zaïrois. Les Etats-Unis ont tissé un réseau d'alliances dans cette région: le président ougandais Yoweri Museveni, s'est rapproché des deux régimes pro-américains du Nord, l'Erythrée et l'Ethiopie; l'aéroport de Kigali et le réseau routier rwandais représentent un point d'appui militaire de première importance en Afrique de l'Est et pour l'ouverture sur l'océan Indien; le vice-Président du Rwanda, Paul Kagame a été formé aux Etats-Unis (3).

Ce faisceau de circonstances conduit la diplomatie française à continuer à jouer contre vents et marées la carte Mobutu. Cela explique son insistance à réclamer une intervention militaire pour préserver l'intégrité du Zaïre. Paris craint le décrochage de trois régions riches, dont le Kivu agricole - voire pétrolier et gazier - qui jouxte le Burundi et le Rwanda. Mais aussi le Shaba (ex-Katanga) et le Kasaï qui regorgent de ressources minérales (cuivre, cobalt, diamants, etc.). Dans la logique de la sélection de " zones utiles " en Afrique, des regroupements tels que les réalisent dans les faits les Banyamulenge avec leurs alliés tutsis du Rwanda ne sont pas impensables. On est ici bien loin d'une solution durable et admissible pour tous. En revanche, l'éclatement d'un pays comme le Zaïre (200 groupes ethniques ! " un mille-feuilles de populations " selon Colette Braeckmann) ouvrirait une ère de souffrances extrêmes pour les populations.

Depuis 1993, l'ancien président tanzanien, Julius Nyerere travaille en concertation avec presque toutes les parties à trouver un accord possible. Les accords dits " d'Arusha " ont été anéantis par le génocide de 1994 et les événements qui ont suivi. Cependant, dans le même esprit, le partage des pouvoirs, à l'africaine, (obtenu par la négociation et tenant compte des différences), le principe de l'intangibilité des frontières, et le retour de tous les réfugiés chez eux sont des conditions incontournables pour un réglement acceptable. Au contraire, le jeu des divisions des grandes puissances souffle sur les braises d'un feu mal éteint, attisé par les massacres récents.

 


1. Politique africaine, premier trimestre 1996, notamment l'article de D.Bangoura " Etat et sécurité en Afrique ".

2. La Démocratie pyromane, livre d'entretien entre Ahmedou Ould Abdallah et Stephen Smith, Calmann Lévy, 1996

3. Bonnie Campbell analyse, dans Politique africaine du premier trimestre 1996, la reconceptualisation de l'Etat par les organismes de financement multilatéraux et l'United States Agency for International Developpment.

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Aperçu géo-politique


Le Rwanda et le Burundi sont des pays dont la superficie est proche de 250 00 km2. Kigali et Bujumbura, leurs capitales respectives, se trouvent à près de 100km des villes les plus proches du Zaïre, Goma et Bukavu. Les deux pays sont cent fois moins étendus que le géant zaïrois: 2 345 000 km2, soit près de cinq fois la France, et dont la capitale, Kinshasa, est située à 1 500km de Bukavu. Dans le quadrilatère Goma-Bukavu-Bujumbura-Kigali, et un peu au-delà, vivent des peuples voisins, parents, qui mettent en valeur de façon complémentaire une nature généreuse: les plateaux voués à l'élevage sous le mont Karisimbi (4 507m) source du Congo et du Nil; les basses terres à l'agriculture vivrière et d'exportation (thé, café); l'ensemble accueillant et nourrissant des populations d'une densité inégalée en Afrique (1). Des sociétés divisées depuis longtemps en pasteurs (Tutsis) et agriculteurs (Hutus) auxquels s'ajoutent les Twas (au Rwanda) d'origine pygmée. Cette différenciation sociale est marquée certes, car, historiquement, seuls les Tutsis étaient les guerriers, donc les détenteurs du pouvoir. Mais les colonisateurs allemands et surtout belges l'ont " ethnicisée ", pour mieux contrôler le pays, même après la décolonisation (2). Le tracé colonial et postcolonial des frontières, ici comme ailleurs en Afrique, traversent des peuples ou les regroupent selon une logique incertaine: il y a des Tutsis minoritaires et des Hutus majoritaires au Rwanda et au Burundi, mais également des Tutsis au Zaïre.n F. P.

1. En 1989, François Bart, géographe, dans une thèse intitulée La paysannerie rwandaise, a étudié une haute terre tropicale densément peuplée. Il y a souligné le remarquable système de production, capable de subvenir à l'essentiel des besoins alimentaires du pays, et le poids que faisait peser sur ces campagnes la forte croissance démographique. Le gouvernement rwandais tentait alors de maintenir le prix payé aux producteurs de café malgré la baisse des cours mondiaux. La croissance du PNB était de 4,9% par an et les importations de produits alimentaires, minimes.

2. Terreur africaine (Burundi, Rwanda, Zaïre, les racines de la violence), Colette Braeckmann, Fayard, 1996.

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