Regards Janvier 1997 - Points de vue

Godard renoue avec Godard

Par Franck Cormerais


Je pense donc je suis." Quelle différence y a-t-il entre le " je " qui pense et le " je " qui est ? Cette question est au centre du dernier film de Jean-Luc Godard, Forever Mozart. La jeune fille qui la pose s'apprête à partir pour Sarajevo où elle veut monter sur scène On ne badine pas avec l'amour de Musset. Acte gratuit, voire stupide au regard de son entourage. Prenant au pied de la lettre la maxime de Descartes, le cinéaste se place aux côtés de son héroïne. Pour la première fois depuis longtemps, le politique refait son apparition dans son oeuvre. Il affronte directement le réel et abandonne le style métaphorique de " Nouvelle vague " ou d'" Hélas pour moi ". Par delà les années, Godard renoue avec Godard. Celui du Petit Soldat ou de la Chinoise. Entre-temps, sa réflexion s'est épurée. Il a abandonné son radicalisme rageur. Peut-être est-il devenu, tout simplement, plus humain ? Si le cinéma a acquis une importance aussi essentielle en matière de politique, il le doit à Eisenstein, Lang, Rossellini, mais également à l'auteur de Pierrot le Fou. Il a replacé le septième art dans son époque (les années soixante) en le dépouillant de ses appâts fictionnels. Quelque part, Godard a juste repris la leçon des frères Lumière: enregistrer le réel. En revoyant les films de cette période, on est frappé par la maîtrise du cinéaste à être en symbiose avec les revendications étudiantes (Week-end annonce Mai-68 avec un an d'avance) ou syndicalistes (la dénonciation du capitalisme dans Tout va bien). Même si Godard a continué, à travers sa collaboration avec le groupe Dziga Vertov dans les années 70, à vouloir mettre au premier plan ses revendications politiques, la suite de sa carrière l'a conduit à privilégier une autre forme de discours. Son cinéma s'est transformé - on pourrait faire l'analogie avec un peintre qui traverse différentes périodes - et est devenu moins signifiant. Le sens naît de la confrontation du spectateur avec ce qu'il voit sur l'écran. Cette interpellation subsiste encore dans Forever Mozart. Mais elle est plus lisible. Le cinéaste abandonne son statut d'artiste pour s'installer dans la cité. Il s'interroge sur les raisons d'un conflit comme celui de l'ex-Yougoslavie. Ses attaques prennent une considération historique. Il part des exactions serbes pour revenir sur les accords de Munich ou la guerre civile espagnole. Il traque les erreurs des gouvernements occidentaux, leur impuissance, leur lâcheté. Si tout a une signification, ces personnes qui partent au fin fond de l'Europe pour jouer du Musset en ont une. Godard ne cherche pas à faire une reconstitution exacte. Ses miliciens parlent français et citent Michelet. Il est conscient de la veulerie de l'homme et ne peut l'accepter. Ce cri de désespoir est une traduction du trouble qui l'habite. Forever Mozart illustre la fin, non pas de la politique, mais d'une certaine forme de politique. Le temps de la réflexion est dépassé. Si personne n'agit, notre civilisation court à la catastrophe. L'action est le seul remède possible. Godard est également très sensible au social. L'un des personnages qui décident d'aller à Sarajevo est au chômage. Sans tomber dans le mysticisme, Godard s'attache aux pauvres qui, selon lui, ont un pouvoir sur notre société. On côtoie presque, dans ces moments-là, l'idéal des croisades... Une grande émotion se détache de ces scènes où le cinéaste semble prendre le spectateur par le bras pour lui dire: " Regarde ce que nous devenons. Mon pouvoir est minime. Je suis juste un illusionniste. Si mes images peuvent te toucher, tant mieux. Si elles peuvent te faire réfléchir, ce sera parfait." Jean-Paul Sartre ne déclarait-il pas que " l'essentiel n'est pas ce qu'on a fait de l'homme, mais ce qu'il fait de ce qu'on a fait de lui " ?

 


* Journaliste.

1. Paul-Marie de la Gorce, le Dernier Empire: le XXIe siècle sera-t-il américain?, 244 p, 118F, Grasset, novembre1996.

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