Regards Janvier 1997 - Points de vue

Les navettes d'Air France Europe

Par Cécile Morionet


En avril 1997, Air Inter, alias Air France Europe, sera absorbée par Air France. Une fusion qui ne cesse de se préparer dans la douleur. Le 27 octobre était lancée la navette, outil de la déréglementation. Le concept de la navette est érigé en innovation destinée à rétablir une image ébranlée par les grèves et les mauvais résultats comptables depuis 1990. S'ajoute un argument médiatique selon lequel les difficultés actuelles d'Air-France Europe résulteraient de la perte de son monopole et de son incapacité à résister à la concurrence. La réalité, explique l'Union des syndicats des personnels navigants technique (USPNT) est que la compagnie " se trouve dans l'incapacité de poursuivre sa politique de péréquation, qui mettait toutes les régions économiques à égalité devant le coût du transport aérien, et dans l'obligation de recentrer ses activités sur quelques grands axes privilégiés, avec un coût en perte d'emplois non encore chiffré mais qu'on peut estimer à environ cinq mille ".

Le client " privilégié " aurait tout à gagner aux navettes: 8 allers-retours Toulouse-Orly (au lieu de 5) avec des avions plus petits, 9 pour Marseille entre 6 et 9 heures le matin. On prendrait l'avion comme on prend le métro. Séduisant. Mais... Qui dit avions plus petits, dit aussi avions complets, et attente. La compagnie s'était construit depuis 1990 une flotte homogène et jeune constituée de gros porteurs - A330 (412 passagers) et 300 (317 passagers) - ainsi que d'avions plus petits - A319, 320, 321 (de 142 à 207), destinée à répondre aux besoins des différentes régions et aux distorsions du trafic journalier. Avec la navette et la multiplication des fréquences, plus besoin de gros porteurs jugés trop coûteux. Pourtant, des calculs réalisés par l'USPNT montrent que, malgré un coût d'exploitation 1,3 fois plus élevé, l'A330 offre un siège 10% moins cher. Les A300 passeront donc en mars 1997 à Air France, les A330 - amortis à 50% - seront échangés en janvier 1997 contre des A319 à Airbus Industrie. Quant aux autres avions de la gamme airbus, ils seraient remplacés par des B737.200 d'Air France, obsolètes et bruyants. En sursis quant aux normes de bruit en Europe. La multiplication des fréquences et donc des créneaux horaires accordés aux compagnies risquent fort de saturer un trafic aérien déjà fort dense aux heures de pointe. C'est pour récupérer des créneaux que la direction d'Air France a décidé de fermer 3 destinations et 18 lignes. Cependant,certains pourraient bien être repris par la concurrence ! La navette est aussi perçue comme un moyen de réduire les coûts du travail et leurs conditions. Ainsi la réduction du temps d'escale. En trente minutes toutes les opérations - débarquement des passagers, nettoyage de l'avion, ravitaillement, avitaillement, embarquement - doivent être effectuées. De nouvelles réglementations, avec les mêmes effectifs au sol, ont été diffusées aux personnels sans consultations préalables. La sécurité, la sûreté ? L'avitaillement (alimentation en kérosène) est autorisé systématiquement lors de mouvements de passagers. Les équipages gardent leurs responsabilités théoriques, mais se voient dessaisis de leurs prérogatives en matière de sécurité." Plus question de s'occuper de ce qui entre dans nos avions, de ce que l'on charge dans les soutes, de l'état mécanique de l'avion." Qui s'en chargera ?

" La navette, c'est la chance d'Air Inter " disait encore récemment le Syndicat des pilotes de ligne (SNPL). Aujourd'hui, le personnel est partagé. Et la concurrence ? Pour le président de TAT, filiale de British Airways: " C'est vrai que les navettes peuvent faire des dégâts. Mais, pas très longtemps, parce qu'Air France Europe perdra trop d'argent."

 


Jean-Pierre Garnier, Des Barbares dans la cité.De la tyrannie du marché à la violence urbaine.Flammarion, 125 F

retour