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Les voix de la banlieue Par Evelyne Pieiller |
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Il y a bien, bien longtemps, les pauvres étaient considérés comme les favoris du Seigneur.
Mais, quand François d'Assise entreprit de distribuer tous ses biens, cette exaltation du dépouillement n'était déjà plus dans l'air du temps.
Les pauvres étaient devenus des paresseux-péché.
Ou des bons à rien-disgrâce, méprisables.
Et dangereux.
On se préoccupa d'enfermer les plus démunis, et de surveiller ceux qui, tout en travaillant, étaient toujours à la limite de la survie.
Jacqueries et émotions populaires diverses rythmèrent les siècles.
Du pauvre, il fallait décidément se méfier.
Au XIXe siècle, au long de l'épanouissement de la seconde Révolution industrielle, le pauvre devient un problème insistant. Et le peuple devient la masse, la plèbe, la populace: un monstre informe et redoutable, imprévisible, brut et brutal, gorgé de vin et vierge de savoir, proche de la bête. A cet égard lire, entre autres, hélas, entre autres, les lettres de Flaubert au moment de la Commune. Il est absolument survolté de haine. Evidemment, tout le monde ne peut pas être Rimbaud, Vallès ou Hugo, le vieil Hugo dont Flaubert trouvait les Misérables un pauvre et ennuyeux naufrage. Ah, être du côté des gueux, de la canaille, de la racaille, c'était hardi... Aujourd'hui, on ne parle plus des faubourgs, pas plus que de la zone ou des fortifs chers à Carco. On ne parle plus des " classes laborieuses ", assimilées aux " classes dangereuses ", pour reprendre le titre du grand classique de Louis Chevalier (Plon, 58, Hachette-Pluriel, 84). On parle des " banlieues " et des " jeunes ". De Khaled Kelkal aux Suprême NTM, de Vaulx- en-Velin à Mantes-la-Jolie, de bavures policières en échauffourées diverses, il y a comme un persévérant malaise, et on n'en finit pas de chercher la solution. Banlieues 89, ministère de la Ville, stages en tous genres, la banlieue angoisse. Il n'est pas tout à fait sans intérêt de regarder d'un peu près les analyses qu'on en fait. C'est à quoi s'emploie Jean-Pierre Garnier, urbaniste de formation et ingénieur de recherches au CNRS, dans un ouvrage tonique, énervé et méchamment froid, Des Barbares dans la cité, où il examine à la fois les discours des quinze dernières années sur " les exclus " et les actions engagées. C'est quelque peu effondrant. Car cette " pensée " qui cherche à " panser " les maux de la banlieue par l'amélioration du site ou l'embauche de " grands frères " comme vigiles, mais qui ne remet jamais en question la " fatalité " du chômage, a tout de l'hypocrisie des bonnes oeuvres victoriennes et de leur inutilité. Forts de la conviction que le capitalisme dit libéral est la destinée de l'Histoire, que la lutte des classes a disparu, les représentants de " l'élite " ne peuvent voir que la " haine " des gamins de banlieue est une réponse à la violence qui leur est faite par un monde qui ne leur propose que l'argent comme valeur. Garnier ne propose pas de solution, il explicite et commente des discours et leur idéologie. Pour totalement apprécier, quelques réserves qu'on puisse éventuellement avoir, la radicalité nécessaire de son propos, il est éminemment souhaitable d'en prolonger la lecture par celle de quelques oeuvres tétanisantes, pure fiction, mais oui, bien sûr. Car curieusement, ce thème des Barbares, des affreux qu'il va falloir canaliser, ou utiliser, après avoir été très longtemps l'un des favoris de la SF, hante aujourd'hui le roman policier: furieusement. Hier, c'était Prudhon, avec l'éblouissant Banlieue grise (Série noire). Aujourd'hui, c'est Bastid, avec l'horrifiant Notre-Dame des Nègres, qui imagine une France sous contrôle de l'extrême droite, et en proie au vertigineux désir d'éliminer tous les " rats ": les pauvres, les colorés, les " Autres " (Série Noire). C'est Gregory Mac Donald, naguère auteur de la série des Fletch, polars impertinents et rigolards, et qui écrit avec Rafael, derniers jours, une oeuvre bouleversante mettant en scène un jeune " Barbare ", alcoolique, analphabète, qui accepte de tourner, et de mourir, dans un snuff-movie, pour que sa famille soit à l'abri et qui se fait, bien sûr, escroquer; et qui, bien sûr, meurt quand même. C'est aussi plus " populiste ", un roman tout court, Kérosène, de C. Frédric (Michalon), qui conte la vie d'un groupe de misérables au verbe haut, squattant en bout des pistes de Roissy... La banlieue a désormais ses voix, aussi bien que ses mots. Ce n'est pas le " Nirvana ", pour citer la chanson exactement poignante de Doc Gynéco, mais c'est peut-être bien le moment où le fantasme commence à faire entendre sa vérité. |
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Jean-Pierre Garnier, Des Barbares dans la cité.De la tyrannie du marché à la violence urbaine.Flammarion, 125 F |