Regards Janvier 1997 - Points de vue

Réécrivons la page ensemble

Par Jean Vautrin *


extrait de son intervention à un débat à Pau le 7 novembre 1996

[...]Je dis clairement aux hommes communistes que je les attends avec espoir. Que leur tâche est immense mais qu'ils sont le sel de demain pourvu qu'ils fassent table rase du passé. Marx bouge toujours pourvu que vive en eux le souffle de la solidarité et un nouvel idéalisme militant. Ils sont les secoueurs de conscience d'une gauche bien pusillanime et le seul parti du changement de système. Fasse l'Histoire qu'ils n'oublient pas leur vocation révolutionnaire ! Pour faire bouclier à l'unique voie dessinée par l'impérialisme américain, il est urgent, il est nécessaire, il est thérapeutique, que se forge une autre conviction. Il est urgent qu'à l'heure du métissage des influences, nous ne vivions pas dans la perspective d'une pensée unique. Sinon nous adopterons les tics des autres, nous les singerons. MacDo à tous les coins de rues. Nous aurons du sucre plein les dents. Nous deviendrons moutonniers. Nous oublierons notre propre richesse d'expression, l'originalité de notre peuple, nos grands principes libertaires. Nous ne serons plus qu'une patte d'un mille-pattes capitaliste.

Il faut " revolvere " la société de profit en une société de partage. Ce n'est pas une mince affaire ! C'est une utopie qui passe par une prise de conscience collective. C'est une révolution qui doit replacer la fraternité de l'homme pour l'homme au-dessus de toute spéculation. Les communistes auront besoin des autres pour la réaliser mais je leur prédis que nous serons nombreux à les accompagner par le vote et par les écrits pourvu qu'ils l'entreprennent. Je leur prédis aussi qu'ils seront ceux que nous cherchons s'ils savent donner à la société civile des gages de leurs nouveaux engagements citoyens, s'ils admettent davantage la responsabilité individuelle, s'ils apparaissent moins monolithiques, s'ils tolèrent que leurs compagnons de route soient aussi des compagnons de Doute. A ce prix, ils seront le fer de lance contre le fascisme et le recours contre les pieuvres de l'argent.

J'ai moi-même la tentation de leur compagnonnage. Je le dis sans détour, et j'ai toujours pensé que l'intégrité incarnée par certains de mes amis communistes était la meilleure cuirasse dont puisse rêver un parti. Nous sommes nombreux à avoir emporté un bon souvenir du trop court passage des ministres communistes au service de la République. Un homme comme Jack Ralite est certainement le meilleur ministre de la Culture possible de nos jours en France.

Les hommes de culture ont certainement un rôle à jouer dans cette affaire. Nous devons reprendre la parole. Nous devons nous dresser à nouveau. Que des voix s'élèvent ! Que du neuf se fasse ! Qu'un esprit citoyen resurgisse ! Une rage d'un monde différent ! Que ressuscite l'enthousiasme de Jules Vallès ! La rigueur militante de Louise Michel ! Et toi, Jeunesse, énerve-toi ! Jeunesse, politise-toi ! Mobilise-toi ! La guerre fait rage. Elle est là. Elle est partout même si tu ne la vois pas. Même si tu ne l'imagines pas à 18 ans. Elle mousse à nos portes avec son cortège d'horreurs et avec ses morts ! C'est la guerre économique ! Monte à la barricade, gamin ! Les pauvres de la République sont les nouveaux blessés de l'argent-roi. La cohorte des exclus, des sans-le-sous, des sans-logis, des sans-travail a le même visage exténué que les Africains de l'exode rwandais. Les Versaillais de la politique dressent les tentacules des pieuvres multinationales contre le peuple des petits ! Des écrasés, des étranglés. De ceux qui ont eu la faiblesse ou l'insouciance d'accepter la fatalité d'une société de profit, de crédit, d'endettement. Chacun espérant tirer sa courte paille. Chacun acceptant de marcher au pas pressé de la consommation. Tous espérant s'en sortir ou devenir plus aguerris, plus malins que leurs voisins.

Communistes, nous serons avec vous pourvu que vous tourniez la page et que vous nous demandiez de la réécrire ensemble !

[...] Vous me répondiez qu'un peuple qui a faim, qui croule sous le chômage et les inégalités sociales ne songe pas à sa culture. Je vous répondrai que mon grand-père ne vous comprendrait pas. Mon grand-père était mineur. Il était socialiste dès 1905. A 16 ans, il était descendu sur le carreau de la mine de Lens. Il en était remonté chef porion. C'était un homme usé. Il n'a pas profité de sa retraite. Pourtant, grand-père était un colosse. Il portait lavallière pour sortir le dimanche. Il s'habillait propre pour aller al'ducasse, jouer aux fléchettes. Il coiffait un feutre noir, à larges bords. Il était capable de boire douze demis sur les douze coups de midi. Il croyait au progrès et à l'éducation. Comme il aimait les filles, il a voulu la plus belle. Comme il croyait à l'éducation, il a épousé une institutrice. Ses fils ont fait des études. Et c'est sans doute à Jaurès que je dois d'être écrivain.

Sur le point de se présenter devant l'officier du ciel, mon père m'a légué, sur son lit de mort, la médaille du travail de mon grand-père. Elle est chaque jour en face de moi, sur mon établi. Je veux dire sur mon bureau d'écrivain, avec la montre du mineur. La montre du dimanche. Son coeur bat toujours.

Elle m'aide aujourd'hui où il fait sombre. Elle me rappelle que c'est le poids de l'homme de ne pas renoncer au clair de lune.

Elle me répète, à l'automne de mon âge, qu'il ne faut jamais désespérer de l'esprit de la Commune, que ce dont manque cette fin de siècle c'est plus d'instinct, d'enthousiasme et de bon sens, de solidarité et de passion que de calculs ou de méfiances, de bureautique, de prospectives d'énarques ou de spéculations de Bourse.

L'homme de la fin du XXe siècle a besoin de trouver sa vraie place à côté de la machine. Il a besoin de reprendre le dessus sur l'automatisme, sur le prévisionnel, sur la robotique et de faire entendre haut et fort la liberté de son corps, la force de son âme, les accidents de sa pensée, bref il a besoin pour respirer les bienfaits du progrès de redire au besoin par la force, sa volonté du partage des biens et des services, son droit universel à la nourriture, à l'instruction, à la retraite, à la culture et à la paix.

 


* Ecrivain

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