Regards Janvier 1997 - Passions

Marina Vlady. Quelques recettes magiques en guise de mémoires

Par Françoise Colpin, Joss Dray


Simple coïncidence: bavarder avec Marina Vlady de son dernier livre Du coeur au ventre, au cours d'un repas en tête à tête. La chance aussi d'un moment privilégié. D'une rencontre. Un peu comme si j'écrivais pour moi toute seule un chapitre supplémentaire. Je n'aurai pas cette prétention. Tout de même. Car ce livre n'est pas un récapitulé de recettes. Pas du tout." A dire vrai, dit-elle, comme je fais la cuisine au pif, je serais bien incapable de donner une recette. En fait, ces plats que j'évoque sont prétexte, comme un fil conducteur, à livrer certains de mes secrets, à parler de ma vie, des rencontres, des personnages, des pays, des circonstances et de retrouver par la magie de la mémoire les amis, les proches, le plaisir, la gaîté, bref, la vie." Peut-être aussi une petite vengeance sur ce paradoxe qui opposait son goût pour la nourriture et la nécessité du métier qui imposait d'être stricte au niveau de la nourriture et de la boisson. Peu importe, le thème majeur de notre conversation fut sa passion de la vie qu'elle décompose sans hiérarchie dans une globalité vitale. Je lui laisse la parole.

 
Passion de son métier.

C'est une constante depuis la toute petite enfance. Une passion familiale. Surtout, celle de la scène. Naturellement, le cinéma a été un très large détour. Quand on est une jeune première et qu'une carrière brillante s'annonce au cinéma, on quitte les planches. Quatre-vingts films pour tous les goûts. Les grands personnages comme la princesse de Clèves ou les sorcières qui ont fait rêver les filles. Attention, j'ai joué aussi les salopes et les putes sinon cela aurait été bien ennuyeux. Puis la télé avec la Chambre des dames. Finalement, j'ai touché plusieurs générations que je retrouve dans les signatures de mes livres. Malgré cela, et autant que faire se peut, je retourne au théâtre comme je m'y prépare actuellement. Mais j'ai vécu des moments compliqués après mon retour de Russie et ma vie entre les deux pays. Je devais être totalement disponible pour cet homme, le poète et chanteur Vissotsky, qui m'appelait sans cesse au secours.

 
Passion amoureuse.

Sans aucun doute, Vladimir Vissotsky a été la grande passion amoureuse de ma vie. Ce qui n'empêche pas d'autres amours, mais l'amour-passion, c'était lui. Cela correspondait d'ailleurs à cet âge, entre 30 et 40 ans, de la féminité, de la pleine maturité des besoins amoureux et sexuels. Une période où l'on possède déjà une certaine expérience, où on se sent prête pour comprendre, recevoir et donner; ce qui n'est pas le cas lorsque l'on est plus jeune. L'âge de la plus grande générosité en amour avec encore la capacité de la passion juvénile. Dans l'épanouissement des grandes passions, même si elles ne sont pas contrariées comme l'était la nôtre, il faut beaucoup de forces. Cela demande une énergie gigantesque et c'est à cet âge que l'on est en pleine puissance de tous ses moyens. Après, on les vit autrement, avec d'autres nuances. Mais je ne conçois pas une vie de femme sans vie amoureuse.

 
Passion de l'indignation.

Cela a toujours existé chez moi, mais encore plus aujourd'hui où tellement de gens ont besoin qu'on les écoute. Je viens de vivre la lutte des sans-papiers. De gens plongés dans une situation sans issue. La vie est déjà difficile pour ceux qui ont une place dans la société, mais quand on est noir et que l'on perd d'un coup tous ses droits à cause de lois absurdes et dangereuses, cela m'a révoltée. La passion de l'indignation, cela existe heureusement car c'est fondamental. La mienne était à son comble à propos de ces familles, des enfants séparés de leurs parents. J'ai passé plus d'une semaine, jour et nuit, parmi eux à l'église Saint-Bernard. Ce groupe a donné une leçon à tout le monde. Ils étaient soudés. Ils ont pris leurs décisions. Des femmes extraordinaires toujours préoccupées de leur aspect, de la tenue impeccable de leurs enfants, de la propreté du lieu où nous vivions. Une leçon de dignité qui n'a pas failli pendant des mois. En plus une joie et un rire permanents. C'était bouleversant. Jusqu'à la prise d'assaut de l'église par les garde-mobiles armés comme si nous étions nous-mêmes armés jusqu'aux dents . Et ça continue. Rien n'est réglé. Ni leur logement, ni leur droit au travail. En fait, le plus terrifiant reste que ces gens sont venus travailler parce qu'on les a appelés dans les années 70-80. Pour l'essentiel, ils travaillent et ne prennent le boulot de personne. La majorité silencieuse qui écoute Le Pen et engrange ses slogans parce qu'ils sont eux-mêmes désespérés peuvent croire que ce qu'il dit est vrai. Et on le laisse parler ! Les sans-papiers n'ont pas été pour moi une lutte ponctuelle. Je me bats plus directement auprès des jeunes SDF dans un comité de sans-logis. Ils n'ont pas 25 ans et vivent dans un monde d'une dureté terrible. Le monde de l'argent. Je vois ce qui se passe en URSS. C'est hallucinant. J'y ai vécu dix ans et personne ne peut me taxer de pro-soviétisme. J'ai toujours dit clairement ce que je pensais du régime. Je vivais avec un homme qui était vraiment à la marge. Ce que je vois maintenant ! Des enfants qui fouillent dans les poubelles. Des mendiants. La caricature de notre monde. Le fric. L'arrogance du dollar. Certes, tout était critiquable parce que médiocre. Maintenant, il y a ceux qui ont tout et ceux qui n'ont plus rien du tout. Le bouillonnement intellectuel que j'ai connu n'existe plus. Chacun pour soi. Il ne faut pas s'arrêter de s'indigner, de s'intéresser aux autres, de tendre la main, d'être à l'écoute. Je refuse la peur, la haine. Tout ce qui fait qu'on ne sourit plus aux autres.

 
Passion de la création.

Je vais jouer une pièce qui est l'objet de toutes mes pensées, de toutes mes terreurs et de toute ma passion actuelle. La pièce d'une grande poétesse russe, Marina Tsvetaïeva. Je serai Marina, personnage de femme extraordinaire qui évolue dans le contexte de l'époque stalinienne. La pièce se jouera à partir de la mi-février chez Marcel Maréchal au théâtre du Rond-Point dans une mise en scène d'Ivan Moral. Alors, j'ai besoin de m'isoler, de faire un travail sur moi-même, de m'approprier le personnage. Marina Vlady a, dans tous les domaines, ce besoin de s'impliquer à fond, de se passionner. Elle partait signer son livre qui fait un tabac, m'a-t-elle dit, à la fête de l'Huma. Et elle me lance mi-ironique, mi-interrogative: " Alors, ce parti communiste, il bouge vraiment." Rien ne la laisse indifférente..

 


* Sociologue à l'INSEP (Institut national du Sport et de l'Education physique), a publié de nombreux articles et rapports dont " la Société du samedi " édité par l'IHESI.On lira aussi avec intérêt Sport de rue et insertion sociale par Pascal Duret et Muriel Augustini aux éditions de l'INSEP.

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