Regards Janvier 1997 - Les Idées

Le sport, des aptitudes naturelles à l'entraînement intensif

Par Patrick Mignon*


La domination exercée par des athlètes africains ou afro-américains dans de nombreuses épreuves d'athlétisme a fait resurgir la question des aptitudes " naturelles " à pratiquer tel ou tel sport. Certains, mal intentionnés, tentent d'utiliser l'existence de ces dispositions liées à une culture dans un but raciste.

Le modèle classique d'explication spontanée de nombreux faits, spécialement dans le sport où les résultats sont liés à la mise en oeuvre des qualités physiques des individus, prend un tour plus grave quand s'y ajoutent des discours qui prétendent y voir la preuve de l'inégalité fondamentale des races. Les Jeux Olympiques sont depuis longtemps des lieux où se comparent, outre les champions, les nations et les idéologies, et où se démontre la supériorité de tel ou tel système. Mais la montée des idéologies racistes dans les dernières décennies a pour conséquence de faire de nouveau porter sur le sport le regard de celui qui veut démontrer l'inégalité des races. Quelques articles publiés avant Atlanta nous ont rappelé que même avant Hitler et les JO de Berlin, les Jeux Olympi-ques de Saint-Louis avaient été l'occasion de discuter du mérite athlétique des différentes races. Jusqu'à Jesse Owens, la supériorité de la race blanche était totale: elle était athlétique et intellectuelle. Les choses ont, semble-t-il, changé depuis et certains reconnaissent comme preuve du caractère subordonné des Noirs le fait qu'ils courent vite ou, de façon plus euphémisée, qu'il y a des spécialisations athlétiques ou sociales fondées sur l'appartenance raciale: la course (et quelques sports) pour les uns, le pouvoir politique ou intellectuel pour les autres.

On ne peut nier l'existence d'une forme de génie psychomoteur, comme disent certains spécialistes, ou de dispositions physiques liées à l'habitude de l'altitude, de la marche ou de la course et qui sont liées à une culture. Il est sûr que les Kenyans ou les Ethiopiens sont souvent impressionnants dans les courses de demi-fond, de même que les livreurs de lait ou de journaux faisaient d'excellent cyclistes dans les années 30-40. Certaines spécialisations (des métiers ou, en Afrique, des métiers liés à une ethnie particulière) et des modes de vie permettent le développement d'aptitudes physiques transférables aisément dans un sport. Mais on peut dire que cette époque est révolue, par la disparition de ces modes de vie spécifiques et par la rationalisation des modes d'entraînement: les Japonais ne sont plus automatiquement champions de judo, les All Black ne s'appuient plus sur les fermiers pour former leur équipe, il ne suffit même plus d'être montagnard pour être champion de ski, etc. A notre époque où l'entraînement des sportifs s'est fortement rationalisé, les qualités de la préparation - et on n'évoquera pas ici la question du dopage - relativisent la question du poids déterminant des aptitudes " naturelles " de l'individu. Autant que les dispositions physiques des athlètes, le sport mesure aussi les qualités des technologies d'entraînement. Ce qui est intéressant dans la finale du cent mètres des JO, c'est que les coureurs, quelles que soient leurs nationalités, soient souvent étudiants d'universités américaines.

Envisageons maintenant un autre aspect de la question des qualités " naturelles ", celui des dispositions morales, de ténacité ou de courage, ce qu'on aimait appeler les " vertus de la race ". Sans doute, dans le rugby, les All Blacks bénéficient-ils des vertus de la culture guerrière des Maoris, toujours présents dans l'équipe mais beaucoup plus peut-être depuis que le rugby s'est professionnalisé (avant même qu'il ne le soit officiellement), c'est-à-dire qu'il devienne un moyen d'ascension sociale. Il faut donc prendre en compte, à côté de dispositions venant de l'appartenance à une culture, le fait que ces cultures sont aussi des groupes sociaux qui cherchent à définir leur place dans la société. Aristocratique ou bourgeois à l'origine, le sport se démocratise. Les valeurs de l'exercice corporel et de l'excellence physique se répandent dans la société comme élément de la sociabilité, mais aussi comme moyen, grâce au professionnalisme, de réussite sociale. Mais ce sont d'abord des sports durs: la boxe, le cyclisme, le jeu à XIII, dont on peut dire qu'il y a des affinités avec l'expérience sociale des Portoricains, des Maghrébins, des petits paysans ou des mineurs. L'ethos désintéressé survit un temps dans les sports amateurs, comme l'athlétisme, avec un recrutement social plus varié mais se modifie quand ce sport devient aussi un sport professionnel, ce qui signifie, outre des revenus provenant du sport, une concurrence accrue entre les athlètes pour les podiums. Un sportif de haut niveau, quel que soit le sport, n'est plus un dilettante ou quelqu'un qui joue sur ses qualités naturelles: c'est quelqu'un qui a travaillé et a fait des sacrifices pour atteindre la place qu'il occupe. Et sans doute faut-il venir du bas ou avoir quelque chose à démontrer pour réussir, aussi bien dans le football américain, le basket ou maintenant l'athlétisme.

 
Quand on propose le sport comme moyen d'insertion sociale

Car le recrutement des sports renvoie aussi à la hiérarchie des groupes dans la société qui essaient de remettre en cause ce classement (comme en d'autres domaines, l'Université par exemple). On peut ici mettre en avant différents mouvements. Le recrutement des différents sports peut renvoyer à la montée des identités ethniques ou de nouvelles identités sociales dans les sociétés occidentales: le basket constitue pour les jeunes Noirs des ghettos et pour une partie des habitants des banlieues une force d'identification fantastique. Le cricket, en Angleterre, est un enjeu pour les Indiens, les Pakistanais ou les Jamaïcains pour manifester leur volonté d'appartenance (et souvent leur accès) aux classes moyennes. La présence forte de certaines minorités signifie que pour elles les enjeux sont plus forts. Mais la présence forte de certaines minorités dans le sport peut aussi refléter les perceptions que le groupe dominant se fait des autres: ainsi, en Grande-Bretagne, le sport apparaît souvent comme une issue pratique pour les enseignants confrontés à des enfants en difficulté scolaire, surtout s'ils sont d'origine antillaise. La part des jeunes Jamaïcains parmi les footballeurs (20% des professionnels) s'explique en partie par cette orientation précoce et par le fait que cette carrière apparaît du coup plus normale et plus valorisante que le chômage pour les plus jeunes. Peut-être s'apercevrait-on de la même chose en ce qui concerne les jeunes d'origine irlandaise. Et puisqu'on parle d'orientation, peut-être peut-on aussi y voir un effet des politiques publiques (principalement en France et en Grande-Bretagne) qui proposent le sport comme moyen d'insertion sociale et professionnelle: ici, comme l'ont montré les statistiques sur l'école où, à situation sociale égale, les enfants d'immigrés réussissaient mieux que les autres, il en sera peut-être de même pour le sport proposé dans ce cadre.

 


* Sociologue à l'INSEP (Institut national du Sport et de l'Education physique), a publié de nombreux articles et rapports dont " la Société du samedi " édité par l'IHESI.On lira aussi avec intérêt Sport de rue et insertion sociale par Pascal Duret et Muriel Augustini aux éditions de l'INSEP.

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