Regards Janvier 1997 - Les Idées

Le racisme à l'épreuve de la science

Par Jean-Claude Oliva


Entretien avec le professeur Axel Kahn*

Plus de 600 scientifiques s'élèvent contre les affirmations de Jean-Marie Le Pen, le leader du Front national, sur l'inégalité des races humaines. Le professeur Axel Kahn, un des éminents signataires de cet appel, souligne la nature idéologique et anti-scientifique du racisme. Il critique les courants scientifiques comme la sociobiologie et l'héréditarisme qui alimentent l'idéologie raciste et propose un matérialisme résolument humaniste.

 
Comment les sciences peuvent-elles appréhender le racisme, le discours selon lequel les races sont inégales ?

 
Axel Kahn : Il faut s'entendre sur ce que veut dire " races inégales ". Faut-il entendre que des groupes ethniques sont inégaux dans certaines de leurs aptitudes physiques ? Cela va de soi. Comparez un Viking à un Pygmée, ils ne vont pas aussi vite, ils ne sont pas aussi forts. Il y a en moyenne, dans ces groupes ethniques, une diversité et une certaine inégalité des capacités physiques, des aptitudes à réaliser certaines choses. Ce qu'entendent les racistes, c'est l'inégalité des aptitudes intellectuelles, des qualités dans l'ordre de l'humanité, considéré comme celui de la pensée, de la créativité. Il est vrai qu'il serait tout à fait ridicule d'affirmer qu'il existe une démonstration scientifique de l'égalité des aptitudes des différents groupes ethniques. De la même manière, il n'y a aucune validité à tous les travaux pseudo-scientifiques qui ont tendu à démontrer le contraire. Pourquoi n'y a-t-il pas de démonstration scientifique de l'égalité des aptitudes ? Parce qu'il s'agit d'une notion d'ordre philosophique ou éthique qui ramène à la notion de dignité humaine. Les croyants et les non-croyants dans la plupart des civilisations se retrouvent sur la notion de l'égalité en dignité des individus. Tous les hommes naissent égaux en droit et en dignité.

Qu'est-ce qui fonde la dignité ? Il s'agit d'une question philosophique compliquée. Au départ, ce qui fonde la dignité des hommes, ce n'est pas leurs droits, puisque ceux-ci sont fondés sur leur dignité...à la reconnaissance de laquelle ils ont droit. De toutes les espèces vivantes, les hommes sont les seuls qui ont eu des capacités particulières leur permettant de se poser eux-mêmes rapidement la question de leurs droits et de leur dignité. Cette magnificence de l'être capable de se poser ces questions constitue le fondement d'une dignité qui n'est pas scientifiquement quantifiable. On peut ainsi fonder la dignité sur l'aptitude à se poser la question de la dignité, c'est-à-dire sur les capacités mentales: ces extraordinaires facultés de création, d'imagination, l'aptitude de l'être humain à bâtir en dehors de lui un monde de la culture, à le léguer aux générations futures, à ses proches. Mais on est obligé d'étendre la protection à laquelle donne droit cette dignité, à ceux qui n'ont pas les mêmes capacités. Si on ne le faisait pas, un retardé mental grave ne serait plus protégé par la dignité puisqu'il n'aurait pas été capable lui-même de se poser la question de ses droits et de sa dignité. On en arrive à une notion d'une dignité telle, qu'elle transcende ses bases pour s'étendre à ses avatars - dans le cas d'un retard mental très grave - voire à ses projets - dans le cas de la protection du projet de personne qu'est l'embryon. On est, on le voit, en plein discours philosophique.

Ce raisonnement s'applique à la diversité des capacités mentales des différents groupes ethniques, fondant leur dignité. On peut considérer que tous ces individus où qu'ils soient, ont manifesté, dans des catégories éventuellement différentes, une aptitude dont on ne voit pas comment on pourrait la hiérarchiser, à la création de beauté et de culture et à leur transmission, à tout ce monde dont on a vu qu'il fondait la dignité. Tous les groupes d'hommes semblent donc avoir les capacités sur lesquelles sont fondées leurs droits à la dignité.

 
Quels sont les arguments scientifiques que l'idéologie raciste a tenté de reprendre à son compte ?

 
A. K.: Si l'on veut regarder les arguments de ceux qui ont prétendu d'une façon pseudo-scientifique qu'il y avait des différences de capacité intellectuelle entre les différents groupes ethniques, il faut observer que ce discours est complètement antérieur au discours scientifique. Le discours d'exclusion et de racisme est extrêmement ancien et remonte probablement aux oppositions tribales entre les premiers groupes humains. Il s'agit d'une idéologie, c'est-à-dire une idée préconçue qui utilise le prestige d'une science à son bénéfice.

Au siècle dernier ou au début du siècle, cela s'est fondé sur un principe morphométrique. Il s'agissait de comparer les volumes crâniens des hommes, des femmes, de différents peuples, des différentes " races " comme on disait à l'époque. Cela a donné des résultats tout à fait contestables. L'un des résultats très clairs était que les femmes avaient un cerveau plus petit que les hommes. Chacun en concluait que cela n'était pas étonnant car il était admis que les femmes étaient en moyenne moins intelligentes. Cette notion a complètement disparu - ce qui ne veut pas dire que le machisme, le sexisme aient disparu. Dans tous les tests psychométriques apparus par la suite, plus aucun discours n'affirme que les femmes sont inférieures aux hommes. Dans la même période, les tests de morphométrie ont conduit Anglais et Allemands à montrer que le développement crânien maximal était celui des Anglo-Saxons et des Germaniques, et que celui des Français était un peu inférieur. Mais les études françaises ont conduit à l'observation inverse. Clairement, ces résultats ont une base complètement idéologique qui n'a rien de scientifique.

Quelques années plus tard, au début du siècle, parallèlement mais indépendamment de la redécouverte de la génétique, apparaissent les tests de quotient intellectuel (QI). En 1906, Alfred Binet, un sociologue travaillant à la Sorbonne pour l'Education nationale met au point les tests de QI pour essayer de détecter précocement des enfants en échec scolaire auquel il faudrait apporter un soutien personnalisé. Toute autre utilisation de cette échelle de Binet serait illégitime. D'emblée, Alfred Binet met en garde: il ne s'agit pas de mesure d'intelligence. Pourtant, dès 1911, 1912, les tests psychométriques selon l'" échelle de Binet " sont repris par les Américains et transformés sur une base complètement héréditariste. C'est-à-dire comme un moyen de démontrer - là encore la base idéologique - que les groupes ethniques sont génétiquement différents quant à leurs aptitudes mentales. Des psychologues américains convainquent le Congrès de faire subir un test de QI à la totalité des recrues américaines qui vont être envoyées en 1917 sur le front européen. Cela se fait dans des conditions effroyables vu le nombre de personnes à tester. Le QI moyen d'un Blanc anglo-saxon protestant (WASP) n'est pas brillant, on dirait aujourd'hui qu'il est de 95, 96 sur une échelle 100. Les recrues ne savent pas ce qu'on leur demande, ils sont terrorisés, ils ne savent pas si cela ne va pas être utilisé pour les envoyer au front à un endroit dangereux... Les Noirs ont un chiffre inférieur, puis viennent les étrangers; les Européens du Sud ont un chiffre inférieur aux Européens du Nord. Et les Européens du Nord ont un chiffre inférieur aux anglophones installés aux Etats Unis depuis longtemps. Parmi les Européens du Sud, ceux qui sont installés aux Etats-Unis depuis peu ont un QI inférieur à ceux qui y sont depuis longtemps. L'explication logique est simple: malgré tous les efforts pour l'éviter, ces tests ont un contenu culturel important, nécessitent la familiarité avec la langue (même si certains tests ne nécessitent pas l'utilisation de l'anglais), une familiarité avec le contexte culturel des testeurs. Quelqu'un qui habite aux Etats-Unis depuis vingt ans, même originaire d'Italie, est plus familiarisé que celui qui vient d'arriver et ne comprend pas un mot. Mais à l'époque, on en tire les conclusions que les capacités intellectuelles moyennes des Européens du Sud sont inférieures à celles des Européens du Nord, et que, de plus en plus, les Européens envoyés aux Etats-Unis appartiennent à la lie de la société ! Il s'agit encore une fois d'une structure complètement idéologique et anti-scientifique de l'appréciation de ces tests. L'explication de bon sens n'est pas retenue: on retient la confirmation de ce dont on était déjà convaincu, une différence des capacités mentales qu'on peut quantifier. Sur la base de ces tests, le Congrès vote une loi en 1920 qui limite très sévèrement l'immigration en provenance des pays d'Europe du Sud.

 
Peut-on raisonner de la même façon aujourd'hui ?

 
A. K.: Le livre publié en 1992 aux Etas-Unis, la Courbe en cloche parvient, avec des moyens moins grossiers, aux mêmes conclusions erronées. Dans la société régie par la méritocratie, ce qui compte, ce sont les capacités intellectuelles; il est connu que le mérite intellectuel, le QI, est à 80% déterminé par la génétique, on cherche donc s'il y a une inégalité de répartition génétique de ces aptitudes. On fait des tests de QI et on obtient 108 chez les Blancs, 110 chez les Asiatiques, 100 ou 102 chez les Hispano-Américains, et 98 chez les Noirs. Conclusion: comme on l'a toujours dit, il y a une inégalité importante des aptitudes mentales des différents groupes ethniques. Et comme cette capacité mentale est génétique, constitutive, les efforts pour développer ces communautés, pour l'enseignement, la promotion sociale, ne servent vraiment à rien. Il faut plutôt leur créer des conditions de vie - des réserves, adaptées à leur capacité mentale inférieure car vous ne changerez pas leurs gènes et, de toute façon, ils n'arriveraient pas à s'élever à des rangs importants dans la société.

Première critique: ces tests ont naturellement la prétention de s'affranchir de l'influence culturelle, mais ce n'est pas possible ! A la naissance, le cerveau humain est humanisable: il va pouvoir être formé et exercé pour acquérir toutes les capacités mentales, mais il n'est pas exercé. Il sera exercé selon l'environnement culturel, familial, affectif, social dès les premiers jours de la vie. Quoi que l'on fasse, il n'est pas possible de s'affranchir, dans un test effectué plusieurs dizaines d'années après, des conditions dans lesquelles ce cerveau a été exercé. C'est comme si, à partir d'une image imprimée sur une plaque sensible, vous vouliez retrouver les propriétés intrinsèques fondamentales de la plaque sensible. Dans la qualité de l'image, il y a probablement la qualité de la plaque sensible, mais aussi son histoire, la lumière qui l'a impressionnée. Avec ces tests, il n'est pas possible de différencier ce qui est l'environnement socio-culturel des capacités propres du cerveau.

Seconde critique: ces tests sont produits par une civilisation donnée, la civilisation occidentale qui crée ces grandes cités, ce système économique que l'on connaît, avec tout son contexte culturel. Au mieux, un test déterminera l'aptitude d'un individu à tirer son épingle de ce jeu social-là qui a créé le test. Mais ce n'est pas la seule manière pour l'Homme de démontrer ses capacités mentales fondant sa dignité. Il se peut très bien - le test ne permet pas de le déterminer - qu'il y ait une certaine diversification des capacités mentales de civilisations, de groupes, ne les amenant pas tous à exceller dans le même type d'épreuves.

Troisième critique: on arrive du point de vue génétique à une absurdité. Les Hispano-Américains proviennent de croisements entre les Indiens et les Espagnols. Or les Espagnols sont des Européens et les Indiens viennent d'Asie. Le croisement entre un groupe qui a un QI de 110, soit disant génétiquement déterminé, et un groupe au QI moyen de 108, soi- disant génétiquement déterminé, donnerait un groupe qui, dans des situations d'extrême précarité de la vie sociale, se retrouve à 100 ? Cela ne veut rien dire.

Dernière critique du discours raciste: si on fonde l'aptitude intellectuelle sur la créativité et notamment sur ce qui nous différencie le plus du monde animal, la création de beauté, de sens, peut-on raisonnablement penser que l'art précolombien, les vestiges de l'empire maya, de l'empire inca soient issus d'une civilisation où les gens n'aient pas poussé au maximum leur capacité à concevoir de la beauté et du sens ? C'est une des plus belles civilisations du monde humain. La formidable créativité musicale exprimée par le jazz, la formidable créativité esthétique dans l'art du Nord de l'Afrique, chez les Dogons, peuvent-elles correspondre à une attitude moindre à créer du sens, de la beauté ?

Historiquement le racisme est une idéologie et pas une science; toutes ses tentatives d'approche scientifique ont abouti à des absurdités scientifiquement réfutables. Pour autant, la notion d'égalité en dignité et en capacité est une notion philosophique. Aussi je ne poursuivrai pas mon discours en vous donnant la démonstration scientifique de l'égalité des groupes ethniques.

 
Qu'en est-il de la notion de " race " ?

 
A. K.: Les races humaines, au sens strict, n'existent pas, c'est clair. Mais l'important dans le racisme, c'est que les gens voient une différence et l'appellent " race ". Et il ne suffit pas de supprimer ce mot pour supprimer le racisme. A cet égard, l'exemple de l'ancienne Yougoslavie est terrible: les trois peuples qui s'entre-tuent sont tous des Slaves du Sud, le même groupe ethnique, le même lignage indifférencié, les uns convertis au catholicisme, les autres à l'orthodoxie et les troisièmes à l'islam. Et le racisme est très fort entre eux. La réalité ou la non-réalité des races joue très peu dans l'esprit et la naissance du racisme. Scientifiquement, pour qu'il y ait une race, il faut qu'elle soit génétiquement isolée des autres, autrement on a un continuum. Chez l'Homme, il existe des groupes ethniques différents: un Viking et un Pygmée ne se ressemblent pas, et en moyenne on peut même faire la différence entre un Alsacien et un Corse, mais c'est un continuum. Du Groenland à l'Equateur, vous traverserez des régions avec un passage progressif, par exemple les gens sont de plus en plus foncés. Au sein d'une espèce animale, une race est un groupe d'individus dont les ressemblances créent une homogénéité importante, la diversité génétique au sein d'une race étant petite par rapport à la diversité génétique entre deux races. Ce n'est pas du tout le cas chez l'Homme où existent davantage de différences génétiques entre deux Noirs qu'entre un Finlandais et un Andalou ou un Chinois. Les premiers hommes se sont, semble-t-il, diversifiés en Afrique. Ce n'est qu'ensuite qu'un petit nombre d'Africains auraient émigré, peuplant le reste du monde. C'est pourquoi la diversité génétique est aujourd'hui plus grande en Afrique qu'ailleurs. Mais toutes ces considérations scientifiques, ethnologiques, ont peu d'importance car le racisme, c'est le rejet de l'autre. On craint l'autre et on veut rapidement se donner les moyens intellectuels de lui dénier la dignité qui protège les gens de son clan, de sa famille, de son groupe, de sa " race ". C'est un phénomène d'autojustification pour légitimer qu'on n'étende pas la protection due à la dignité des gens du clan aux personnes d'un groupe extérieur. Si les personnes sont physiquement très différentes, ce sera plus facile à faire valoir qu'entre Bosniaques serbes et musulmans.

D'après les principes de l'évolution, il n'y a aucune raison de penser que se soient différenciées des capacités mentales différentes selon les régions du globe. L'Homme est récent. Tous les hommes de la planète sont très probablement issus d'un petit groupe d'individus qui a vécu il y a 150 000 ou 200 000 ans en Afrique. Les conditions qui ont permis à l'homme de survivre dans une nature hostile étaient les mêmes partout. Il a pu se maintenir et proliférer parce qu'il était plus intelligent que les autres espèces vivantes.

 
Pas une semaine ne passe sans nouvelles du gène de la névrose, après celui de l'homosexualité ou du crime. Ce véritable courant de pensée porté par de nombreux scientifiques abondamment médiatisés, qui semble tenir aujourd'hui le haut du pavé, ne concourt-il pas au racisme ?

 
A. K.: Le courant héréditariste, soutenu par la génétique, se renforce continuellement aujourd'hui; dans le passé, il a conduit au racisme et il y conduira à nouveau. Il faut d'abord rappeler la base idéologique de l'hérédité des comportements humains et des capacités mentales. Cette idée très ancienne s'est structurée au tournant du siècle dans la mouvance du darwinisme. Ce n'est certes pas le darwinisme qui a créé le racisme ou l'eugénisme mais il a créé les outils intellectuels qui ont permis la dérive eugénique et sociobiologique. Pour le courant sociobiologique, les comportements sociaux et les comportements individuels au sein de la société sont le résultat de l'évolution darwinienne; ils ont été sélectionnés et, par conséquent, dans les sociétés animales comme dans les sociétés humaines, sont déterminés. Tout cela converge dans un déterminisme sociobiologique, social, génétique. Traditionnellement, ce courant scientifique est très fort dans le monde anglo-saxon et aux Etats-Unis. Pourquoi a-t-il aujourd'hui à nouveau le vent en poupe ? La tradition européenne, latine et catholique y a opposé des arguments qui ont été en partie contredits par l'évolution scientifique. Ce courant du déterminisme biologique étroit des comportements et des capacités mentales semblait de façon si évidente conduire à l'exclusion et au racisme qu'à l'inverse, dans beaucoup de pays européens, il y eut une négation en bloc de toute influence biologique sur le monde de l'esprit, culminant avec la psychanalyse. Dans cette conception, le monde de l'esprit était d'une essence différente de celle du monde biologique et aucun désordre de l'esprit ne pouvait avoir une base biologique. Aucun déterminisme biologique ne pouvait influencer un comportement ou une manifestation du monde de l'esprit. Ce courant " politiquement correct " a été largement dominant jusqu'à ces dernières années. Pourtant cette réaction humaniste n'était pas plus tenable que celle du déterminisme biologique.

D'abord, il est clair que c'est le fonctionnement du cerveau qui crée la pensée. Autrement dit, il n'y a pas de création de pensée sans fonctionnement du cerveau. Par conséquent la nature et le détail du fonctionnement du cerveau vont pouvoir influencer l'action de la pensée. Ensuite, si l'on a des capacités mentales supérieures au chimpanzé, c'est que nos gènes sont des gènes humains et pas des gènes de chimpanzé. Il existe évidemment un certain déterminisme biologique aux capacités mentales.

Quand on regarde les espèces animales, beaucoup de comportements sont génétiquement déterminés. Ils ont été sélectionnés par l'évolution et se retrouvent chez l'Homme: le comportement sexuel, l'instinct maternel, le réflexe de peur, etc. Ce sont des comportements génétiques avantageux pour la conservation et la perpétuation de l'espèce. L'Homme est un mammifère comme les autres et ces éléments de comportement prennent racine dans une base génétique sélectionnée par l'évolution.

Enfin certains excès de la psychanalyse, par exemple l'approche psychanalytique de l'autisme, ont entraîné des catastrophes considérables.

Tous ces éléments conduisent à " revisiter " l'équilibre entre l'inné et l'acquis. Une fois apparue l'incohérence de certains excès du discours humaniste opposé au déterminisme étroit des comportements, nous sommes entrés dans une période qui semble favorable à cette dernière conception. Et cette situation est très dangereuse.

 
Quelle nouvelle conception de l'équilibre entre l'inné et l'acquis permet de dépasser le déterminisme dominant ?

 
A. K.: De toute évidence, des gènes influent sur le comportement. On connaît depuis longtemps le gène du sexe qui détermine si l'on est un homme ou une femme: personne ne peut nier que ce gène a un retentissement sur le comportement ultérieur. Il semble probable que l'on retrouve chez l'Homme, dans les sociétés humaines, des comportements instinctifs dont certains aspects puissent être génétiquement modulées. Mais l'homme a une double programmation. Sa spécificité n'est pas dans sa programmation génétique mais dans le fait qu'elle permette l'éclosion de la deuxième programmation qui est celle du monde de l'esprit, de la culture. L'Homme naît avec son inné, ses gènes et, par la culture, la civilisation, l'art, la littérature, la création de beauté, il a créé le monde de l'esprit, extérieur à ses gènes et qui permet d'utiliser les potentialités humanisantes de ses gènes. Ce qui est intéressant chez l'Homme, ce n'est pas l'existence d'un désir sexuel qui peut se traduire par une érection devant une belle femme nue, comme mon étalon a une érection devant une jument en chaleur. Ce qui est extraordinaire, c'est qu'il va se réapproprier cet instinct inné, il va transformer ce désir sexuel en amour, c'est-à-dire vouloir vivre avec, créer avec, échanger des valeurs, etc. Il n'y a pas de rapport entre la saillie de mon étalon sur ma jument et le sentiment de Roméo sous le balcon de Juliette même si au départ l'instinct inné est le même. Ainsi est humanisé grâce au monde de l'esprit, ce monde biologique de l'instinct, hérité de très loin, de plusieurs centaines de millions d'années. Ce discours, difficile, est aujourd'hui minoritaire. Il montre la totale absurdité de la notion de gène d'un comportement. Présenter le gène de la violence, de l'alcoolisme, de l'homosexualité masculine, de l'intelligence est un contresens. Non pas qu'aucun gène n'agisse sur l'intelligence. L'intelligence - je ne sais pas ce que c'est -, mais probablement des gènes peuvent agir sur les capacités mentales. Il ne s'agit même pas de dire qu'il n'y pas un gène qui peut agir sur la propension à la violence. Mais parler du gène de la violence ou de l'intelligence, c'est considérer que l'Homme a cessé d'être un homme, qu'il ne s'est pas réapproprié le déterminisme biologique dont il a hérité. On peut penser que, dans un contexte socio-culturel particulier, il y a une modulation d'un comportement par un gène. Ce n'est pas dire qu'il y a un gène du comportement. Dans une situation de ghetto, de famille disloquée, de drogue, de pauvreté, de misère, de chômage, un gène augmentera peut-être les risques de comportement violent. Mais le même gène chez un chef d'entreprise en fera un capitaine d'industrie audacieux, ou conduira un sportif à se dépasser, ou fera d'un intellectuel un brillant polémiste défendant jusqu'au bout ses arguments. On ne peut donc pas parler de gène de la violence ! Un gène qui favoriserait l'alcoolisme n'aurait pas les mêmes conséquences dans une population d'ouvriers agricoles du Calvados et chez des intellectuels californiens. Et, à l'inverse, si un gène influençait l'homosexualité masculine. Toute cette recherche est mal présentée parce qu'elle vise à appuyer tout un courant idéologique antérieur, l'héréditarisme.

 
Pourquoi le courant héréditariste refait-il surface ?

 
A. K.: Ce courant héréditariste colle parfaitement aux principales tendances de la société actuelle. L'individualisme: si chacun est déterminé exclusivement par ses gènes, alors chacun dépend uniquement de ce qu'il est. Pas besoin de s'occuper de l'autre, différent biologiquement et par ses capacités. Le seul devoir serait de gérer au mieux des capacités biologiques héritées. C'est bien la société libérale individualiste que l'on nous présente. La gestion des inégalités: avec la chute des pays communistes, l'autre alternative - que je ne regrette pas -, il ne reste plus qu'un discours qui re-devient impudent au point de théoriser l'inégalité comme moteur positif de l'évolution des sociétés. Si cette théorisation des inégalités n'est que l'expression d'un phénomène biologique, alors, en effet, on ne peut tirer le meilleur des individus que de la sélection des plus aptes à réaliser les plus grands desseins. Ce discours bénéficie donc de la croyance en un déterminisme biologique étroit.

Pour arriver à supporter les dysfonctionnements de la société, quelle déculpabilisation extraordinaire cela permet que de considérer que les ghettos, les drogués, les violeurs, la violence abominable, résultent non du désordre de l'organisation sociale, de l'inégalité, de l'arrogance des riches, mais des gènes de la violence et de l'inintelligence qui sont plus répandus chez les pauvres ! Plus personne n'a plus rien à se reprocher ! La société libérale basée sur un darwinisme social bénéficie extraordinairement de la remontée de ces notions héréditaristes.

 
Ce courant que vous dénoncez est une forme de matérialisme très réductionniste. Comment éviter de tomber dans ce matérialisme ou dans le spiritualisme ? Quel matérialisme pour les sciences d'aujourd'hui ?

 
A. K.: Le matérialisme peut être réductionniste mais ne l'est pas obligatoirement. Le seul avantage du spiritualisme est qu'il a plus de mal à être réductionniste puisqu'il suppose obligatoirement une transcendance. Pour ma part, je me sens parfaitement matérialiste et humaniste. Il s'agit de considérer la spécificité humaine avec les deux mondes et les deux programmations de l'Homme. Un monde biologique, qu'exprime en partie l'Homme génétique, le monde de l'animalité humaine, et un deuxième monde, qui n'est pas nécessairement le signe d'un Dieu créant l'âme, le monde de l'esprit. C'est-à-dire toutes les créations intellectuelles, de sens, de valeurs des hommes depuis qu'ils existent sur la Terre. Nous sommes le résultat de la conjonction de ces deux mondes. Celui de la matière et celui de l'esprit qui, au départ, procède des possibilités créées par la matière, mais qui va acquérir une indépendance et qui, dans un rapport dialectique, module l'expression de cette matière. Ce schéma correspond le mieux, selon moi, à l'état actuel des connaissances.

 


* Médecin généticien, directeur de l'unité de recherches en génétique et pathologie moléculaire de l'INSERM, membre du Comité national consultatif d'éthique.Il vient de publier avec la journaliste Dominique Rousset la Médecine du XXIe siècle, des gènes et des hommes, Bayard Editions, 180p, 125F.

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