|
Au rendez-vous de la France Par Henri Malberg |
|
|
|
L'année 1996 s'est conclue par un événement qui porte loin: le XXIXe Congrès du Parti communiste français.
A la grande Arche de la Défense, un pas en avant décisif a été franchi dans la voie de ce que Robert Hue a appelé " un nouvel âge du communisme français ".
|
|
La mutation
Mutation: ce mot fait maintenant partie du langage quand on parle du Parti communiste. Il y a, dans la vie des individus comme dans la société, des moments où s'expriment, et se nouent, des évolutions jusque là dispersées. Un ensemble nouveau apparaît, dont on sent d'instinct, ou par l'intelligence, qu'il ouvre une nouvelle période. Depuis vingt ans, le Parti communiste chemine avec des percées - la rupture avec le modèle soviétique, l'affirmation du caractère central de la démocratie pour la société et pour lui-même - et des moments où il apparaît comme faisant du surplace. Cette fois, tout cela a pris cohérence. Le nouveau est là, acquis irréversible. Pourquoi ? Parce que la crise est telle que le communisme se sent intimement appelé par des urgences, un besoin, venus des profondeurs du pays. Et parce que le renouveau a été porté par un débat de sept mois. Tout était sur la table. Les choix ont donc la netteté de la légitimité démocratique. La mutation du Parti communiste n'est pas une inversion de son histoire, pas une abjuration - idée justement utilisée par Alain Duhamel - c'est la remise à flots pour un très long voyage du communisme français qui renoue avec les audaces, les intuitions créatrices des meilleurs moments de son histoire. C'est un grand rendez-vous avec le peuple français, avec la modernité révolutionnaire d'aujourd'hui. Pas la mutation pour la mutation, mais la volonté de reconquérir toute sa place dans la nation pour donner force aux luttes, aux rêves d'une vie meilleure, à la volonté de changement.
|
|
Au peuple de France, à la gauche
Dans ce congrès, les souffrances, la révolte et la résistance se sont exprimées sans cesse et l'urgence d'agir, de bousculer la politique d'aujourd'hui et son pouvoir. Pour ouvrir une perspective, construire l'acte principal du congrès tient à cette déclaration de clôture de Robert Hue: " Nous voulons comme vous une gauche décidée et audacieuse. Une gauche qui réponde à vos exigences, qui soit à la hauteur de vos attentes. Une gauche qui renonce à la tentation du passé pour s'ouvrir au goût de l'avenir. Une gauche riche de la diversité de ses composantes, et au sein de laquelle nous voulons pouvoir jouer le rôle que beaucoup d'entre vous attendent de nous: être à tous les niveaux le relais à vos aspirations. Pour y parvenir, ne laissez pas la gauche livrée à elle-même. Faites-en votre affaire. Faites-vous entendre. Intervenez ".
|
|
L'émotion
Mais un congrès c'est aussi, au-delà des mots qu'on prononce, une façon d'être, des comportements. Jamais un congrès communiste n'a été si vivant, si libre, si spontané. L'organisation des lieux - une vraie réussite - y tendait. Pas de salle intimidante dominée par une tribune. Pas de centre où sont installés les dirigeants. Pas de slogans parlant à la salle. Une disposition en carré où chacun regarde tout le monde. Les responsables, le premier compris, assis parmi ceux de leur département. Aux rapporteurs près, chacun parlant de sa place. L'alternance des interventions " préparées " - dix minutes - et des interventions à chaud, plusieurs centaines... Tout cela pas comme un " truc " mais comme le reflet et le stimulant, ô combien, d'une nouvelle façon d'être ensemble. Et une écoute, une vivacité, un respect de la parole des autres... Pas d'ambiance glacée quand parlait celui " qui dit des choses qui ne vous conviennent pas", pas d'applaudissements exagérés à l'inverse. Jeudi soir, le Congrès avait invité des personnalités * à s'exprimer sur le thème: Qu'attendez-vous de nous ? L'intervention de Julia Kristeva m'a bouleversé. Je n'oublierai jamais ce qui s'est passé quand elle demanda à la salle d'être " attentive à sa différence " et rappela comment elle avait été victime du communisme, la douleur de sa famille, leur humiliation d'intellectuels croyants en Bulgarie, l'inhumanité de la mort de son père. Et disant qu'elle avait appris à résister au communisme par le communisme lui-même. Elle parle du désir humain et demande au Parti communiste qui " attire toujours les humiliés et les offensés " d'être le lieu social de la réhabilitation et de l'élaboration de la révolte salvatrice... A ces moments, je regardais Julia Kristeva. Et la salle, son respect, son écoute, son intelligence au texte théorique lu lentement, les applaudissements au moment où c'était peut-être le plus difficile d'accepter ce qu'on " nous " disait. Moments de grâce où tout un comportement se concentrait.Ça ne trompe pas. C'est vraiment le Parti communiste d'aujourd'hui. Et de demain. Impossible de revenir en arrière. Et quand Philippe Herzog déclare: " Je suis venu vous dire que je m'en vais ", les délégués n'ont été ni d'un silence de glace ni hostiles. Ils ont écouté, certains ont regretté, d'autres ont pris acte de ce qu'ils considèrent sans doute comme inévitable. Mais c'était un rapport " civil " avec cet homme. Et Philippe est resté jusqu'à la fin du congrès, parmi nous. Tout cela semble aller de soi. Mais cela va-t-il de soi... D'être plus tolérants, les communistes sont plus grands.
|
|
Ce qu'on attend des communistes
Dans un sondage exclusif CSA pour l'Humanité-dimanche (no353 du 19 décembre), les réponses surprenantes et exigeantes sautent au visage. Très bonne ou plutôt bonne opinion du Parti communiste: 31%, 30% ne se prononcent pas. Très bonne ou plutôt bonne opinion des militants: 40% et 40% ne se prononcent pas. Elections: 9% pensent voter pour lui, 17% n'excluent pas de voter pour lui. Et 25% partagent nombre de ses idées, mais ne veulent pas voter communiste. Tout ça fait du monde ! Le Parti communiste est-il condamné à disparaître ? Non: 58%. S'est-il transformé ? Oui: 56%. Doit-il encore se transformer ? Oui: 76%. Veut-il changer la société ? Oui: 57%. Est-il utile pour défendre les salariés ? Oui: 60%. Est-il à l'écoute des Français ? Oui: 52%. A-t-il des solutions efficaces à la crise de la société ? Oui: seulement 23%. Et 22% ne se prononcent pas. Tout y est: les progrès, les attentes, les doutes. Il serait absurde de considérer que la messe a été dite et que les communistes n'auraient plus qu'à porter la bonne parole au peuple. Ce qui est certain, c'est que le Parti communiste vient de se donner les moyens d'un débat exceptionnel avec le peuple de ce pays, avec les progressistes, avec la gauche et avec les formations qui s'en réclament. Vive 1997 et bonne année à nos lectrices et lecteurs de la part de regards et de son équipe. |
|
* .Roland Castro, Julia Kristeva, Francine de La Gorce, Stéphane Rozès et Emmanuel Todd. |