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Stefan Zweig l'ami européen Par François Mathieu |
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Entre les deux guerres, l'écrivain autrichien Stefan Zweig est, à travers le monde, un auteur à succès.
En France, il est l'un des deux ou trois écrivains de langue allemande dont l'oeuvre est toujours vivante.
La liste aujourd'hui disponible des écrits de Stefan Zweig en traduction française est tout simplement impressionnante. On trouve chez Belfond une quinzaine de titres dont la passionnante nouvelle traduction par Serge Niémetz du Monde d'hier. Souvenirs d'un Européen et la toute récente traduction par Hélène Denis-Jeanroy de Pays, villes, paysages. Ecrits de voyage. On trouve en livre de poche des oeuvres aussi importantes que le Joueur d'échec, Amok ou la Pitié dangereuse, et chez Grasset ses grands portraits: Erasme, Joseph Fouché, Magellan, Marie-Antoinette et Marie Stuart. Mais plutôt que de lire Zweig au hasard de livres séparés, on préférera sans doute disposer du regroupement entrepris pour la Pochothèque, classiques modernes (le Livre de poche) par Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent. Ces deux universitaires ont réuni en deux volumes, présenté et annoté une cinquantaine des principaux textes (romans, nouvelles et théâtre) du polygraphe autrichien.
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Un maître du récit psychologique
Ils en ont aussi révisé la traduction en fonction des exigences actuelles en la matière. Quant à sa correspondance (plus de 15 000 lettres), sa publication en français en est encore fort partielle, mais songeons que les éditions S. Fischer de Francfort qui travaillent à l'édition scientifique des OEuvres complètes de Zweig, viennent seulement de publier, l'an dernier, le premier des quatre volumes prévus de la correspondance choisie. Quoi qu'il en soit, les éditions Albin Michel ont mis en chantier une édition qui promet d'être fort intéressante de la correspondance qu'échangèrent Romain Rolland et Stefan Zweig. On peut légitimement poser la question des raisons d'un tel succès. Nul doute, Zweig est un maître du récit psychologique et du portrait de fiction historique, genres qui parlent à un large public. Il est peu d'écrivains qui savent entrer comme lui dans les dédales de l'angoisse, ses symptômes, ses dangers, son resserrement. L'hypocrisie, la désillusion, la soif de pouvoir, la détresse, entre autres, structurent des personnages dont la présence est intense dans les lieux les plus divers. Zweig a le don d'évoquer des événements et des atmosphères. Cette force, ce talent, on les retrouve objets d'analyse autrement abordés dans ses essais. Stefan Zweig a une connaissance hors pair de l'âme humaine, et c'est sûrement là que résident les raisons de son succès. Signe de la vitalité de l'oeuvre de Zweig en France, deux biographies viennent de paraître qui s'ajoutent à l'ouvrage biographique exemplaire du pionnier " zweiguien ", l'anglais Donald Prater, Stefan Zweig (la Table ronde, 1988) - nous dirions volontiers, chacune à sa façon, dans la mesure où elles s'adressent peut-être à des lecteurs n'ayant pas les mêmes exigences. Dominique Bona, critique au Figaro littéraire, s'est fait, avec ses biographies consacrées à Romain Gary, aux soeurs Heredia et à Gala, un nom dans le genre, que l'on dit parfois mineur et utilitaire, de la biographie. Elle nous propose avec Stefan Zweig, l'ami blessé (Plon) un portrait documenté et qui ne craint pas le recours au pathétique. Poursuivant la double intention de faire connaître d'une part l'esprit libre, l'écrivain de l'amour et des sentiments troubles, l'observateur impitoyable du coeur des femmes, et d'autre part l'Européen convaincu, l'humaniste et le pacifiste qui parcourt l'Europe intellectuelle de l'entre-deux-guerres, Dominique Bona raconte les tribulations d'un personnage vivant qui fait irrésistiblement penser à ceux créés par Zweig lui-même.
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Vienne, cette capitale décadente et créative...
Pour son European of yesterday, Donald Prater avait eu entre les mains la quasi-totalité des documents alors accessibles. Il avait interrogé les hommes et les femmes qui avaient encore côtoyé Stefan Zweig, mais son ouvrage commençait à avoir le désagrément d'être paru en...1972. L'édition française contenait bien quelques ajouts, mais la recherche vieillit vite, et vingt-cinq ans c'est beaucoup quand il s'agit de cerner la personnalité d'un homme tel que Stefan Zweig. Et voilà que le traducteur du Monde d'hier, Serge Niémetz éperonné par l'intérêt de sa traduction, s'est fait biographe et digne successeur de Donald Prater pour nous donner un ouvrage de référence, un modèle incontournable de biographie actuelle, Stefan Zweig. Le voyageur et ses mondes (Belfond). Recherchant les sources avérées, exploitant des documents nouveaux, la masse énorme de la correspondance, rejetant les témoignages douteux ou de complaisance, décelant dans l'autobiographie-même les pièges d'un homme qui a pratiqué sa vie durant la " stratégie de l'effacement ", Serge Niémetz a construit " une " biographie, et non " la " biographie. Heureuse idée que celle qui veut qu'une biographie définitive " resterait vaine si elle prétendait donner la clé de l'oeuvre ". Conscient que la vie " vraiment vécue " nous échappera toujours et que " la vie n'explique pas davantage l'oeuvre que l'oeuvre la vie ", le biographe a écrit dans le sens de Montaigne une oeuvre " de bonne foi ". Fuyant " les avantages triviaux que confère le point de vue du valet de chambre " - sous-entendu la situation du biographe - il a évité l'écueil de la biographie qui risque d'en dire plus sur le biographe que sur l'objet de la biographie. Il en résulte un grand ouvrage qui n'a rien d'une exposition, mais un ouvrage de pensée, d'histoire, un ouvrage politique et littéraire où, si l'on en sait plus sur Stefan Zweig, on en sait aussi beaucoup sur la Vienne de la Cananie de Musil, cette Autriche qui donna au monde cette pléiade des Freud et Wittgenstein, Mahler et Schoenberg, Musil, Hofmannsthal et Broch, Klimt et Schiele. Cette capitale décadente, dirigée par un empereur sénile à la tête d'un gouvernement de gérontes, explose de créativité.
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Et cette Autriche qui se nazifiait
Et Stefan Zweig participera de cette explosion créatrice, comme plus tard dans cette Autriche qui se nazifie avant que l'écrivain ne soit contraint de s'installer provisoirement en Angleterre, puis au Brésil, où il se suicidera en compagnie de sa femme, après cette fuite éperdue que connurent bien des Allemands, Tchèques et Autrichiens, juifs, communistes et autres victimes potentielles de l'hitlérisme. On en sait plus aussi sur l'Europe que traverse Zweig avant de la devoir fuir, alors qu'il en était sûrement le citoyen par excellence. Une biographie ne se résume pas, mais puisque Stefan Zweig avait entretenu, dès son enfance, des liens particuliers avec la littérature française, c'est avec un grand plaisir que l'on parcourt le chemin qu'il fit grâce à ses traductions et ses amitiés, en compagnie d'Emile Verhaeren, de Romain Rolland et d'Henri Barbusse, de Balzac, de Stendhal, de Baudelaire et de Verlaine. Y compris pour se dire, avec un peu d'amertume et beaucoup d'espoir que Stefan Zweig, vivant aujourd'hui, eût aimé que l'on pût avoir accès, aussi facilement que l'on accède à la sienne, à l'oeuvre de deux autres témoins européens douloureusement privilégiés de notre histoire, Romain Rolland et Henri Barbusse. |
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Stefan Zweig, le Monde d'hier.Souvenirs d'un Européen, trad.de Serge Niémetz, Belfond, 534 p., 140 F Stefan Zweig, Pays, villes, paysages.Ecrits de voyage, trad.d'Hélène Denis-Jeanroy, préface de Raymond Jeanroy, Belfond, 250 p., 109 F Dominique Bona, Stefan Zweig.L'ami blessé, Plon, 360 p., 139 F Serge Niémetz, Stefan Zweig.Le voyageur et ses mondes, Belfond, 600 p., 149 F
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