Regards Janvier 1997 - La Création

Loin de Cuba, la petite Havane

Par Juan Marey


Voir aussi Roa Bastos, renaître, toujours

Deux romans, aussi opposés que possible, disent l'exil subi ou choisi des Cubains de Floride, entre haine et illusions perdues.

 
Chacun sent son tourment et sait ce qu'il endure. La Boétie

Le roman d'Eduardo Manet, Rapsodie cubaine, prix Interallié 1996, situé essentiellement en Floride et qui embrasse une assez longue période historique (1960-1995), est taraudé par le drame de la patrie cubaine et des illusions perdues. Dans le premier chapitre, la révolution victorieuse, l'exil volontaire d'Edelmiro Sargats, homme d'affaires insulaire d'origine aragonaise et de sa famille, dont Juliàn, son fils, que la chute du dictateur Batista et la perspective de grands changements enthousiasment, et qui serait bien resté. Si, au dixième et dernier chapitre, Fidel Castro, l'homme politique le plus honni par l'immigration cubaine, est toujours le " l%EDder màximo ", le temps a fait son oeuvre des deux côtés du détroit de Floride, et ailleurs: le régime castriste connaît de graves difficultés tandis que Gorbatchev instaure la perestroïka. Entre-temps, les personnages principaux, membres et amis des familles Sargats et Alvarez - un ancien commandant des forces révolutionnaires condamné à purger vingt ans de prison pour " trahison " -, vivent et agissent dans les " entrailles du monstre ", le Miami du racisme, de la drogue et de l'argent sale, ou plutôt dans la " petite Havane ", le quartier cubain, où certains, comme Emma Alvarez, la fille de l'ancien guérillero, laquelle deviendra l'épouse de Juliàn, tranche sur l'infantilisme guerrier des vieux fanfarons haineux, l'américanisation générale et les valeurs qu'elle véhicule, par son amour de la justice et de la liberté, sa haine de toute dictature, son action militante et désintéressée, sa pureté fondamentale. Emma relève du mythe.

Après sa libération, l'ancien commandant Alvarez se refuse, en " colombe pacifique ", à tout esprit de croisade. Emma, très ébranlée par l'attitude de son père et la " trahison " de son frère, devenu par amour un agent castriste, donne alors à son combat une dimension transcendantale, métaphysique: " la lutte du bien contre le mal ". Juliàn, depuis longtemps citoyen nord-américain, se sépare de sa femme. Il ne pourra l'oublier que lorsque, homme double, pacifique professeur qui rêve de réconciliation, il aura repris pied sur Cuba, " l'île de tous les métissages ". Dès lors, le message est clair. Très, très légèrement infléchie par un lointain espagnol, la langue d'Eduardo Manet se lit avec grand plaisir. Elle découpe des réalités certainement vécues, met en forme les riches observations et les réflexions toujours lucides, parfois mélancoliques, d'un homme bon.

 
Un mouvement endiablé qui entraîne êtres et choses

En 1991, paraît à Miami la Couleur de l'été ou Nouveau Jardin des délices, du Cubain Reinaldo Arenas, mort un an plus tôt, et qui s'était exilé aux Etats-Unis en 1980. Arenas déborde de talent. Il déborde aussi de haine. Un tel talent mis au service d'une telle haine donne un roman explosif. Fifo, dictateur à vie de Cuba, célèbre le cinquantième anniversaire de son règne. Il a invité des personnalités étrangères, ressuscité des morts illustres. Les cérémonies protocolaires doivent se terminer par un gigantesque carnaval. Toutes choses que le narrateur, Reinaldo, alias Gabriel (c'est le prénom que lui donne sa mère), alias La Lugubre Mouffette, comme l'appellent ses amants, raconte par le menu à grand renfort de sarcasmes, d'hyperboles et de contrastes burlesques, de longues énumérations d'une précision outrancière, de poétiques allitérations. Une seule cible: le tyran qui l'a jeté dans un camp de travail, emprisonné, qui l'empêche d'écrire comme il l'entend et d'être publié. Celui, affirme-t-il, par qui le désespoir et le chaos, la flatterie, la délation et le double langage perdurent dans l'île.

Reinaldo/Gabriel/La Lugubre Mouffette est homosexuel. La répression policière s'exerce autant contre cette " déviation " que contre ses idées politiques et sa conception de la littérature. S'il revendique sa condition de " folle " c'est qu'il n'aime pas les femmes, un point c'est tout. Et d'ailleurs, affirme-t-il, " tous les hommes sont des invertis. Il leur appartient donc de s'opposer aux lois hypocrites qui, depuis toujours, les harcèlent, de satisfaire leur incoercible désir en brisant des entraves multiples, de faire acte de liberté et de vie ", car " il n'existe pas d'autre ciel que celui du plaisir ". De ce fait, les homosexuels qui pullulent dans la Couleur de l'été se répandent dans les parcs et dans les rues, s'adonnent à leurs pratiques en plein carnaval, deviennent-ils une métaphore du peuple cubain. Si le roman picaresque a pu être défini comme une " épopée de la faim ", on pourrait dire de la Couleur de l'été qu'il est une épopée du phallus et des masculines cavités. Bref, on ne quitte guère le domaine d'un machisme que l'on prétend récuser. La parodie burlesque, la dérision universelle, l'extraordinaire crudité verbale, les métamorphoses constantes et le mouvement endiablé qui entraîne êtres et choses, rappellent fréquemment l'Heure de tous et les poèmes satiriques de Quevedo. Valle Inclàn n'est pas loin. On perçoit aussi comme un lointain écho de Rabelais dont, malheureusement, Arenas n'a pas la santé. Toutefois, certaines ruptures de ton, dans les chapitres intitulés " Histoire " et dans la " Lettre " finale confèrent au roman la beauté grave d'un lamento tragique. Un homme seul, fou de douleur parce qu'il a perdu sa patrie, finit d'écrire dans l'exil détesté un roman d'adieu.

Ce récit est un éclat de rire désespéré. Un râle. Après l'avoir lu, on ne peut que s'interroger, sans cesser d'aimer Cuba. Liliane Hasson, très en verve, a effectué un bien beau travail de traduction.

 


Eduardo Manet, Rhapsodie cubaine, Grasset, 329 p., 135 F

Reinaldo Arenas, la Couleur de l'été ou Nouveau Jardin des délices, traduit de l'espagnol (Cuba) par Liliane Hasson, Stock, 586 p., 150 F

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Roa Bastos, renaître, toujours


Phrases, paragraphes, chapitres, tout, dans A contrevie, roman divisé en seize parties, obéit à la loi de concision et de brièveté. Comme un nageur qui remonte par à-coups le courant d'un fleuve ahane et souffle, le narrateur, seul survivant d'une tentative d'évasion collective, se souvient, dans l'antique train qui, en pleine forêt-vierge paraguayenne, le ra mène à Iturbe-Manorà, son village natal, de sa vie dont il scrute les profondeurs, toujours plus loin, jusqu'à revivre son enfance perdue, pour retourner enfin dans l'utérus maternel.

Dans ce roman, comme dans toute la production de Roa Bastos, un mascaret d'angoisse naît de la rencontre de deux forces contraires, inégales semble-t-il: d'une part la violence, l'injustice, provoquées par la domination sanglante des maîtres de la canne à sucre, des plantations de maté, des briqueteries, flanqués des militaires et des tortionnaires à leur solde, et, d'autre part, les luttes et les souffrances des exploités, héroïque chair à canon de guerres sanglantes qui ont décimé le pays.

En effet, si, à la faveur d'un processus d'acculturation propre peut-être au Paraguay, les paraboles bibliques l'emportent certainement sur les mythes guaranis, Roa Bastos ne se prive pas de subvertir les premières, comme la parabole de la résurrection du Christ. Et survient le blasphème: " La crucifixion et la mort n'ont pas racheté la condition humaine. Elle l'ont scellée à jamais dans sa déchéance originelle. C'est ainsi que l'homme, aidé par le Christ, le Premier Né des morts, s'est transformé en la bête la plus féroce qui habite la planète." Toutefois, lutter, vivre et mourir, puis renaître de la terre, croire en un monde de paix, de fraternité, de justice, semble être la devise des révoltés. Alors " le soleil se lèvera à la même heure pour tout le monde ". Sagesse indienne ? Il faudrait dire cela en guarani.

On appréciera, dans ce roman du souvenir traité plus d'une fois dans une tonalité fantastique, et de la méditation, les réflexions de Roa Bastos sur son travail d'écriture. Voici, par exemple: " Si ce que j'écris a une quelconque qualité, celle-ci se réduit au fait que mon texte contient en lui le germe de sa négation, de sa des truction."

Augusto Roa Bastos, A contrevie, traduit de l'espagnol (Paraguay) par François Maspero, Le Seuil, 254 p., 130 F

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