|
Collage Par Emile Breton |
|
|
|
Pierre Schaeffer dirigeait le service de la recherche au temps où existait encore l'ORTF.
Il est mort l'été 1995, longtemps après l'ORTF.
Un film lui a été consacré qu'on a pu voir sur la Cinquième chaîne et qui passa le mois dernier, en hommage, à la Vidéothèque de Paris.
Il s'appelle le Monde et les ondes de Pierre Schaeffer, et c'est, par l'heureux effet d'un montage intelligent, comme la traversée d'une vie peu ordinaire.
Musicien, il fit Polytechnique.
Polytechnicien, il entra à la télévision, par goût des manipulations électro-acoustiques qui lui venait de sa découverte de la musique concrète.
Auteur de livres sur la communication qu'on devrait lire davantage aujourd'hui, il força quelque peu les conservatismes de la télévision des années soixante pour imposer les " Shaddocks ", créatures étranges qui marquèrent une génération et dont l'irrespect chagrina " l'entourage " du général de Gaulle.
On n'en finirait pas d'enfiler les paradoxes.
Qui, pour lui, d'ailleurs, n'en étaient pas." On doit toujours, dit-il dans une interview, travailler ses manques pour s'accomplir.
Ainsi, un cycliste à intérêt à muscler ses biceps, un bûcheron ses mollets s'ils ne veulent pas devenir des demi-hommes.
C'est comme ça que, plutôt tourné vers la littérature, le théâtre la musique au collège, je me suis mis aux maths pour préparer Polytechnique." Facile à dire.
Mais lui le fit, et réussit.
Il en parle avec un détachement qui pourrait faire croire qu'il n'y a rien de plus aisé.
Que c'est bien là la moindre des choses, pour un esprit un peu curieux.
Il faut dire qu'elle ne lui manquait pas, la curiosité.
C'est pourquoi " la recherche " comme on disait alors, lui allait comme un gant.
Non pour s'enfermer dans son cabinet, mais pour partir à la découverte, et partager avec les autres.
Faire part.
Un goût qui lui vient de loin: sur ses terres natales de Lorraine, sous le gros bourgeron d'un paysan auquel cet homme de grande culture aimait jouer, il explique que son grand plaisir d'enfant était de sauter le ru pour passer de l'espace cultivé, " petits champs, petits carrés, petites pommes de terre ", aux terres libres de bois et de guérets, dont il ne savait sur quels mondes elles allaient ouvrir.
Il sut prendre tout son temps pour aller à la rencontre de ces mondes.
Parlant de ce qu'il appelle " une journée comme une autre à la maison d'arrêt de V.", Claude Lucas écrit: " Vivre le temps d'une telle journée, on l'a vu, c'est perdre le sens du temps, qui est maturation, mise en perspective, ouverture sur l'avenir. Le temps de la journée carcérale ne se déploie pas vers un horizon, mais il bée.(...) Or, le temps est la dimension de l'existence. Le tuer, c'est dénaturer celle-ci, lui ôter son sens." Lucas sait de quoi il parle. Il a cinquante-trois ans, il a connu la prison pour la première fois au sortir de l'adolescence, pour chapardages, puis la centrale pour meurtre à vingt ans d'un proxénète et d'autres fois encore pour des braquages. Entre 1980 et 1985, à la centrale de Lyon, il reprit ses études, passa son baccalauréat et un premier cycle de philosophie. Il a écrit un roman dans une prison d'Espagne. Largement nourri de son autobiographie, certes, mais un roman, avec un personnage qui porte un nom, autre que le sien. On peut aimer ou non ce livre, qui s'appelle Suerte et que Jean Malaurie a publié dans sa collection " Terre humaine " (Plon): se mêlent là de vrais bonheurs de plume et parfois une facile griserie de mots, comme s'y côtoient un complaisant orgueil et une lucide prise de distance. On peut être désarçonné - ou séduit - par ces ruptures de ton, qui, pour le dire vite, font passer de San Antonio à Emmanuel Levinas, le philosophe que Lucas, " conquis, dit-il, par Totalité et Infini ", découvrit en prison. Mais l'important est ailleurs: ce roman est aussi réflexion sur l'écriture et, par là, sur le sens à donner à une vie jusqu'alors tournée - le lecteur en découvrira les raisons - vers la mort, jusque dans ses braquages manqués, " comme une sorte d'autopunition ", dit Malaurie." Dans mon roman, dit Lucas, je " montre " la prison espagnole, spécialement celle de Séville aux tout derniers chapitres. Mais ma description de la vie à l'intérieur de cette vieille prison (...) a surtout pour objet de créer l'atmosphère du dernier acte du roman. Si bien que ma façon d'en parler obéit à un souci quasi exclusif de mise en scène où si tout, absolument tout de ce que je décris est vrai (...) en revanche tout n'est pas dit." Cette remarque va loin: elle dit, très clairement, au-delà de la réflexion sur la " mise en scène " du réel - est-on si loin du " mentir-vrai " d'Aragon ? - que son travail de romancier a amené cet homme dévoré d'un orgueil auto-destructeur à savoir " prendre distance " de lui-même et, par là, retrouver " l'Autre ", que Levinas et la philosophie lui apprenaient à voir. Bref, cet homme a changé. Profondément. Il comparaissait au mois de décembre devant la Cour d'assises de l'Ain pour hold up. Il avait écrit: " Le plus grand service que l'administration pénitentiaire puisse ainsi rendre au détenu qu'un jour elle doit bien relâcher, et par contrecoup à la société qui doit l'accueillir, c'est de lui fournir la boussole et la carte qui lui permettront de se diriger dans ce qu'il croyait être une jungle et qui n'est qu'une " situation " à laquelle il lui revient de donner sa part de sens en y frayant son chemin propre ". Et Suerte prouve qu'il avait, lui, trouvé " sa part de sens ". Les jurés et les magistrats devant lesquels il comparaissait auraient pu considérer que la prison ne pouvait plus rien apporter, ni à lui, ni à la société. Et, non pas le faire libérer, mais le condamner à une peine de principe. Non. Le verdict est tombé: douze ans de prison. Ce qui prouve que, si un prisonnier peut changer, une certaine idée de la justice du talion n'a pas changé, dans pas mal de têtes: on n'emprisonne pas les hommes pour, comme disent les doux humanistes, les " amender ", mais par vengeance. Au moins ceux-là l'ont dit clairement. Pour les Demoiselles de Rochefort, Jacques Demy, voulant faire repeindre en rose le pont transbordeur, eut, dit-on, quelque mal à convaincre sa productrice qu'on ne pouvait se passer de ce détail. Et qui a vu le film, même à la télévision où il passa récemment, et jusque dans ce petit rectangle où le cinémascope est vu comme à travers une meurtrière, sait bien qu'en effet, il ne pouvait pas en être autrement, que ces couleurs inondant les rues et les boutiques, que le blanc angélique du magasin de monsieur Dame, que les dialogues " en chanté ", étaient la chair même du film, du monde de Jacques Demy, un monde à côté, de rêves et d'amours bleues, et notre monde, pourtant, celui de la dureté des rapports qu'il faut bien appeler de classes (Une chambre en ville n'est-il pas le plus beau film sur un conflit social de ces trente dernières années?). Un monde que Camille Taboulay, dans un très beau livre, nourri d'archives et d'amour (le Cinéma enchanté de Jacques Demy, éditions des Cahiers du cinéma) appelle joliment le " Demy monde ". Demy, mort il y a six ans, revient. Il y a eu les films d'Agnès Varda, sa femme, pour nous le rendre, une rétrospective se prépare, dès que seront visibles des films disparus de la circulation, le Joueur de flûte ou Model Shop, et à cela aussi Agnès Varda travaille. Il y a ce livre, et aussi Jacques Demy ou les Racines du rêve, de Jean-Pierre Berthomé (L'Atalante), qu'il faut vite lire pour ce qu'il dit de ce monde que le cinéaste a trop tôt emporté avec lui. Ainsi va un mois de rencontres. Trois inventeurs de mondes, en trente et un jours, ce n'est pas si mal. |
|
1. Alain Satgé, Jorge Lavelli.Des années soixante aux années Colline, Presses universitaires de France, 223 p., 148 F. 2. Dernière mise en scène de Lavelli, Slaves de Tony Kushner (3 octobre-1er décembre 1996).En 1997 (20 février - 6 avril), sa mise en scène, encore à la Colline, de Molly Sweeney de l'Irlandais Brian Friel.
|