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Jorge Lavelli, libre parcours Par Raymonde Temkine |
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Entretien avec Jorge Lavelli Voir aussi Du haut de la Colline |
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Jorge Lavelli quitte le Théâtre de la Colline, à Paris, atteint par la limite d'âge imposée aux responsables des théâtres nationaux.
Evocation de dix années de travail.
Et sortie d'un livre (1).
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Venu en France de votre patrie, l'Argentine, avec une bourse, vous étudiez le théâtre à l'Université du Théâtre des Nations, et remportez en 1963 le grand prix du concours des jeunes compagnies pour votre mise en scène du Mariage du Polonais Witold Gombrowicz.
Peu de Français le connaissaient à cette époque.
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Jorge Lavelli : C'est vrai.
En France, et aussi en Argentine où je retournais pour monter des spectacles, j'ai fait découvrir des auteurs, Arrabal, Obaldia, Copi, Bourgeade, Ionesco, Panizza...
Mais ce n'était pas exclusif, j'ai joué aussi Shakespeare, Calderon, Goethe, et plus près de nous O'Neill, Claudel.
Pendant les années 70, je me suis consacré beaucoup au théâtre lyrique.
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Je me souviens du choc qu'ont été Orden, de Bourgeade et Arrigo, la plus belle réussite du " théâtre musical " des festivals d'Avignon, et Idomenée de Mozart qui a fait tomber mes réticences envers l'opéra.
Vous jouez alors dans maints lieux en de nombreux pays, Belgique, Suisse, Autriche, Allemagne, Amérique du Nord et du Sud...cette dispersion vous pesait-elle ?
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J.
L.: Dans le choix de ces différents spectacles, il y avait une certaine cohérence.
Une chose déteint sur l'autre, on ne se détache pas de ce qu'on a créé, et cela détermine la suite.
Alors l'envie vient de se concentrer, de rendre évident un projet artistique et, pour cela, il faut un lieu à soi.
Le directeur dépasse le metteur en scène.
Je m'en suis découvert la vocation, j'ai été porté dans ce travail par l'enthousiasme.
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Avez-vous postulé à la direction du Théâtre de l'Est parisien, alors en rénovation, avec ce projet très novateur, ne jouer que des contemporains ?
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J.
L.:Oui, c'était une façon d'inscrire un nouveau théâtre dans Paris, de briser la continuité.
Il fallait, pour la Colline, cet endroit vierge, inventer une politique neuve.
Ainsi, n'y faire que du théâtre: pas de mélange, de cinéma, de ballet, etc.
Je ne serais pas un animateur, mais un directeur de théâtre, offrant 400 représentations théâtrales par saison dans ses deux salles.
Pourquoi rien que du théâtre contemporain ? En réaction avec le milieu théâtral, très conservateur.
Je l'ai découvert en arrivant en France, je n'aurais jamais imaginé ça, le recours frileux au répertoire, le conformisme quant aux valeurs culturelles.
Il fallait assumer à fond le risque de la création.
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Vous saviez que c'était risqué, et ceux qui vous ont fait confiance - Robert Abirached, le directeur du théâtre au ministère de la Culture - le pensaient aussi, je crois.
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J.
L.: Sans doute, et la plupart s'attendaient à ce que, assez vite, j'en arrive à des concessions, au panachage.
Mais j'ai maintenu ma volonté du tout-contemporain.
C'est un travail très, très dur, pas seulement au début, tout le temps.
Je ne dis pas que j'ai réussi complètement, mais je n'ai jamais remis en question cette option.
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Est-ce que la résistance à surmonter tenait au public ?
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J.
L.: Il faut le gagner et pour cela le cibler.
Cela s'adresse à des esprits curieux, et l'on se constitue un public d'initiés.
Il faut l'amener à s'y intéresser par des informations, des discussions, et l'on élargit ainsi le cercle.
Nous nous y sommes employés avec des rencontres, avec notre journal.
Il faut se battre à mort contre l'hostilité et plus encore contre l'indifférence.
La presse, et beaucoup plus encore la télévision, parlent plus volontiers de ceux qui ont résisté au temps, laissé des traces.
Le théâtre intéresse en tant que musée.
Et il est plus facile de dire d'un auteur nouveau: " Ce n'est pas Strindberg " que de dire ce qu'il est.
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Mais ces auteurs contemporains à créer, et pour la plupart c'était les faire découvrir, n'avez-vous pas eu de la peine à les trouver en suffisance ?
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J.
L.: Il est vrai qu'à un certain moment on n'a pas assez d'offres intéressantes, surtout quand on n'a pas un budget important de production.
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C'est à l'étranger que vous les avez le plus souvent trouvés...
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J.
L.: Il est vrai, bien que ma dernière programmation soit à 50% française.
Je suis internationaliste, la culture, le théâtre sont des biens communs à l'humanité.
Quand je suis arrivé en France, on n'avait d'yeux que pour les Allemands.
Le domaine hispanique était tout à fait négligé, j'avais à y puiser, en Espagne surtout: Lorca, avec qui j'ai inauguré la Colline, Valle Inclan dont j'ai pu monter Comédies barbares, mais seulement grâce à l'apport de la Catalogne qui a financé tout ce qui avait trait à la musique.
On ne peut plus faire de grands spectacles qu'en coproduisant.
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N'est-ce pas aujourd'hui d'Angleterre que nous viennent les auteurs dramatiques qui comptent ? Bond, Berkoff...
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J.
L.: Des Anglo-Saxons, pas spécialement des Anglais.
Ce sont pour moi les auteurs les plus singuliers, ceux qui, avec liberté, vitalité, humour, savent le mieux exprimer l'homme dans sa totalité - comportement, pensée - dans une synthèse des situations sociologiques, politiques.
Et cela avec une intelligence, une acuité, une théâtralité fabuleuse.
Le plus étonnant est Tony Kushner (2), il bouleverse tout, un auteur comme ça, il n'en naît pas un tous les cinquante ans.
Il passe de la réalité à l'irréalité, au rêve, sans transition, dans un discours de crédibilité.
Les auteurs latins n'ont pas cette liberté, cette idée cosmique du théâtre qu'a Kushner, pas de vision aussi large.
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Votre soutien affirmé, têtu, à la création contemporaine, a-t-il eu un effet d'entraînement ?
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J.
L.: Il me semble.
Le Théâtre de la Colline fait référence.
De l'étranger on me dit: " J'ai une pièce pour vous ".
Je pense que ça a pu stimuler ceux qui font appel toujours au répertoire, les inciter à changer un peu de route.
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Et maintenant, sans la Colline, quels sont vos perspectives, vos projets ?
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J.
L.: Avant la Colline, j'avais une compagnie, " le Méchant Théâtre ", je vais la recréer sous le même nom.
Mais j'ai besoin d'argent, il faut en apporter dans un projet de création à risques.
J'ai fait une demande de subventions en mars, j'attends toujours une réponse.je ne pense pas qu'il y ait une hostilité particulière, mais je ne suis pas content quand même.
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Etes-vous prêt à accepter des propositions ?
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| J. L.: Oui, si elles m'intéressent, mais je ne travaille pas dans l'abstrait. J'ai besoin de savoir si je peux monter telle pièce, et dans quel espace. Mon travail commence avec le décorateur. Vient ensuite d'imaginer comment, pour quelles raisons, et la recherche de collaborateurs. C'est pourquoi il était si important pour moi d'avoir un théâtre. |
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1. Alain Satgé, Jorge Lavelli.Des années soixante aux années Colline, Presses universitaires de France, 223 p., 148 F. 2. Dernière mise en scène de Lavelli, Slaves de Tony Kushner (3 octobre-1er décembre 1996).En 1997 (20 février - 6 avril), sa mise en scène, encore à la Colline, de Molly Sweeney de l'Irlandais Brian Friel.
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Du haut de la Colline
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En 1987, Alain Satgé publie aux éditions Fayard Jorge Lavelli, Opéra et mise à mort qui amorce une collaboration: l'essayiste devient le conseiller artistique des années Colline. Son nouveau livre, Des années soixante aux années Colline. Un parcours en liberté, comporte deux parties sensiblement équivalentes. Et il est bien que ce que Lavelli avait accompli avant la Colline (1963-1987), moins connu de son public, soit l'objet des analyses pénétrantes de Satgé, car Lavelli s'est affirmé très tôt grand metteur en scène et découvreur de talents. Il s'assurait déjà une place à part dans le paysage théâtral, plus proche de Beckett que de Brecht, avec le soin, quant aux options fondamentales, de faire prévaloir la situation sur les mots, la vérité sur la vraisemblance, mais pas le naturel, la théâtralité. Pour retracer " l'Aventure de la Colline ", Satgé recourt à l'entretien, ce qui permet à Lavelli lui-même de s'exprimer longuement et librement sur l'oeuvre accomplie: critères et risques de la création, fidélités et découvertes d'auteurs, de metteurs en scène, de scénographes, entretien complété par des témoignages (Carlos Fuentes, Copi, Maria Casarès) et le relevé des créations. Celui qui écrivait en 1971: " Participer à la démolition théâtrale, c'est déjà espérer " était en droit de présenter en 1996 un bilan positif, ayant ouvert " des voies inédites au plus large public possible ". |