Regards Janvier 1997 - La Création

Un personnage de sang d'encre

Par Hervé Delouche


Il y eut Arsène Lupin et Rouletabille. Malgré des tentatives isolées, la tradition littéraire des héros populaires semblait éteinte dans l'Hexagone. Vint Le Poulpe, personnage sans maître...

Jean-Bernard Pouy, talentueux auteur de polars (de Spinoza encule Hegel, réédité par Baleine, à la Belle de Fontenay, à la Série Noire) et défenseur passionné de la littérature populaire, a décidé de relever le défi: créer un héros de roman noir qui poursuive la tradition. Ainsi naquit Le Poulpe, de son vrai nom Gabriel Lecouvreur, " personnage libre, curieux, contemporain, qui aura quarante ans en l'an 2000 " et qui, ni privé ni flic (il entretient avec cette dernière institution des rapports plutôt conflictuels), va de livre en livre " fouiller, à son compte, dans les failles et les désordres apparents du quotidien ", révolté qu'il est contre la vacherie du monde.

On sait l'importance des caractéristiques pour dessiner un personnage récurrent et lui attacher les lecteurs. Le Poulpe est donc un costaud de presque deux mètres de haut, un rien ombrageux, avec des bras d'une longueur anormale, d'où son surnom. Il a fait la fac mais n'en cultive pas moins un indéniable franc-parler, et ses connaissances doivent beaucoup à ses qualités d'arpenteur des villes. S'ajoutent à cela deux ou trois choses qui favorisent ses activités bien peu officielles d'investigation: un passage en bataillon disciplinaire, après l'attaque d'une librairie d'extrême droite, lui a appris le maniement des armes, et le baston de rue ne lui est pas étranger; tel Sherlock Holmes ou Lupin, il affectionne l'art du déguisement et de l'usurpation d'identité; enfin, son indéfectible amitié avec un vieil imprimeur catalan et anarchiste lui permet de se fournir en armes et faux papiers... Quelques détails " domestiques " renforcent encore le plaisir de retrouver cet être tentaculaire et libertaire qui n'apprécie pas le totalitaire: son goût très internationaliste pour toutes les sortes de bières, ses citations d'un livre culte différent à chaque épisode, ses relations, parfois tumultueuses avec son amante, confidente et complice, Cheryl, tenancière d'un salon de coiffure et fan de Marylin Monroe...

 
Révolté contre la vacherie du monde

Hormis le caractère typé du héros, témoin actif de notre époque plutôt que chevalier masqué, la grande originalité de l'entreprise lancée par Pouy avec l'aide des écrivains Patrick Raynal et Serge Quadruppani réside dans un pari: après avoir réalisé la première aventure, le créateur lâche la bride à son héros et le confie pour la suite à un auteur chaque fois différent. Une différence qui se prolonge puisqu'on trouve côte à côte, sans hiérarchie aucune, des pros du polar (outre les susnommés, citons Prudon, Daeninckx, Delteil, Vilar bientôt), de jeunes auteurs doués (Reboux, Pavloff, Dessaint, Thiébault, Chevron, Delcour...), un connaisseur du genre, Mesplède, pas encore passé du côté de la fiction (signalons au passage la sortie chez Joseph K de son livre les Auteurs de la Série Noire, somme indispensable aux amateurs), des " premiers romans ", enfin des auteurs inattendus car venus d'autres horizons (les cinéastes Romain Goupil et Paul Vecchiali, le psychanalyste Roger Dadoun, bientôt le journaliste Michel Cardoze...).

Selon une mécanique bien huilée, chaque histoire démarre sur une scène forte, souvent violente, dont Le Poulpe est absent mais qui annonce " l'affaire " dont il va se mêler. Second tableau: un rendez-vous obligatoire au bistrot " Au pied de porc " à la Sainte-Scolasse, Paris XIe, où notre homme se délecte, tout en s'insurgeant, à la lecture quotidienne des faits divers et crimes en tout genre, ces révélateurs précis des dysfonctionnements de nos sociétés. Qu'une affaire l'accroche, et c'est encore une fois " l'aventure de cet homme lancé à la recherche d'une vérité dissimulée ", selon la définition que Chandler donnait d'un roman noir.

 
Plusieurs auteurs en quête d'un personnage

Après quinze mois d'existence, la série occupe une place bien visible sur les étals des libraires, facilement identifiable avec ses couvertures réalistes de couleurs vives signées Miles Hyman et ses titres en forme de jeux de mots désopilants (la Petite Ecuyère a cafté, la Cerise sur le gâteux, les Sectes mercenaires, Arrêtez le carrelage...). Elle compte déjà vingt-cinq volumes et a créé l'événement, dans les médias, mais surtout dans le public puisque la moyenne des ventes se situe entre 8 000 et 10 000, avec des pointes à 20 000 ou 30 000 pour les auteurs les plus connus. Sans oublier les écrivains, novices ou consacrés, puisque le carnet de commandes de Pouy est plein pour les deux ans à venir.

Le Poulpe, c'est donc plutôt des histoires rapides et prenantes, avec des dialogues nerveux et jubilatoires. Ce qui n'empêche pas d'émettre quelques réserves. L'extrême diversité des auteurs, de leur univers, de leur écriture, si elle réserve d'heureuses surprises, confère aussi à la série un intérêt inégal. Certains auteurs ont tendance à transformer l'aventurier réfractaire Lecouvreur en un redresseur de torts, l'idéologique prenant le pas sur le style et le romanesque. Il y a ainsi une focalisation sur les frontistes-fachos-skins qui tend à occulter le reste des maux de notre époque et produirait à terme un phénomène de ressassement. On sait assez que bons sentiments n'égalent pas bonne littérature, et aussi que " le roman noir n'a jamais espéré nettoyer la société. Pour ça, il faut que les hommes se remuent " (Manchette, chronique de juin 1994). Quant à l'idée de faire de Cheryl l'improbable héroïne d'une série parallèle, écrite par des femmes (deux livres parus), elle n'est guère convaincante et tient trop du procédé. Cela dit, dans cette pêche au Poulpe, souvent plaisir il y a, qu'on ne boudera pas.

Ce retour du roman feuilletonesque mais littéraire correspond donc à une attente, comme un écho contemporain de la série historique à succès imaginée par Franck et Vautrin à partir de la Dame de Berlin. D'ailleurs, d'autres projets sont déjà dans l'air. Les éditions Baleine, qui éditent Le Poulpe, envisagent de lancer sur le même principe une série de science-fiction dont le personnage sera...une machine, Macno, qui, appelée à la rescousse, générera les acteurs de l'histoire: l'heure est au virtuel ! D'autre part, dans la lignée de Fantômas, une nouvelle ombre se tient prête à s'abattre, non pas sur Paris, mais sur la planète entière. Il s'agit d'Alias, génie du mal, réfractaire social absolu, pirate informatique, partisan du chaos faute de communauté humaine, dont les actes criminels promettent d'être toujours grandioses du point de vue romanesque. Sortie prévue au Fleuve Noir pour le printemps prochain.

 
Ferons-nous la grève si le Poulpe disparaît ?

Le Poulpe, on l'a vu, a encore de beaux jours devant lui. Mais, même s'il se lasse de son protégé, que Pouy médite cette anecdote qu'il connaît sans nul doute. Quand, en 1893, Conan Doyle se résolut à tuer Sherlock Holmes dans le Dernier Problème, les agents de la City de Londres affichèrent un crêpe de deuil sur leur chapeau; des ouvriers se mirent en grève; et un parlementaire interpella le gouvernement. Il fallut bien ressusciter le héros... Que se passera-t-il ici ?

 


Le Poulpe, éditions Baleine, 2 à 3 volumes paraissent chaque mois, 39 francs chaque.

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