Regards Janvier 1997 - La Création

Images et visages de la vie qui va

Par Sylviane Gresh


Trois expositions de photographies de Willy Ronis composent un album des jours et des heures, de 1936 à notre aujourd'hui.

Enfant, Willy Ronis - il est né à Paris en 1910 - rêvait d'être un grand artiste...de musique. Brillant musicien, il dut néanmoins entrer comme photographe dans la boutique de son père. C'est là qu'il apprend son métier, rencontre Robert Capa. Mais, dès la mort du père, il s'échappe, quitte la clôture du magasin pour devenir photographe indépendant et arpenter en promeneur infatigable les routes et les rues, et d'abord celles de Paris. C'est dès lors un guetteur disponible à tout ce qui peut advenir, se révéler dans un geste quotidien, dans un visage ôtant le masque, dans un moment de la vie qui subitement " cadré " prend la valeur d'un symbole. Même quand l'actualité est brûlante, qu'il photographie en 1936 les ouvriers en grève, Willy Ronis n'est pas un photoreporter. C'est un poète, qui saisit dans l'instant les rapports qui unissent les êtres et les choses, les personnages et leur décor. Dans cette harmonie révélée comme une évidence, il fait parler l'invisible et crée une troisième dimension qui est celle de notre mémoire profonde, collective et personnelle.

Aujourd'hui, Willy Ronis a 86 ans. La rétrospective au Pavillon des Arts présente 170 images en noir et blanc dans un ordre chronologique de 1926 à 1996. La première photo provient de sa première bobine prise à 16 ans, un groupe de jeunes jouant au ballon dans l'herbe, avec la vallée de Chevreuse au fond. Ils sont pris en surplomb et les formes aplaties semblent inscrites dans une composition picturale. Le style est déjà en place. Des dernières photos prises dans les années 90, on retiendra la composition prise à Valmorel où des lunettes de soleil et un stylo au premier plan sur la table d'un café, créent un étrange rapport avec un deuxième plan de neige et de ski.

L'exposition fait alterner des photos célèbres (le Nu provençal, la Péniche aux enfants) avec quelques photos inédites comme ces photos prises dans les années 30, qui relèvent du photomontage (le Rêve d'un clochard, 1935) des recherches nocturnes sur des pavés noirs et humides, des photos provenant de métamorphoses hasardeuses en laboratoire.

Pour l'essentiel, des personnages; peu de nus ou de paysages: jamais des situations extraordinaires, insolites ou exotiques; jamais de formalisme esthétisant. Comme son ami et complice Doisneau, Willy Ronis appartient au groupe du réalisme poétique, et c'est d'un regard fraternel et tendre qu'il saisit les petites gens du siècle, ceux qui travaillent, qui luttent, qui aiment.

 
Le regard d'un homme qui rêve d'une société fraternelle

Ni " voyeur " de la misère, ni peintre des notables, il rend à chacun son évidente individualité, sa dignité; celle de la syndicaliste haranguant ses camarades, et celle de l'aveugle mendiant dans la rue avec son chien. Sans emphase, ni grandiloquence, c'est le regard d'un homme qui rêve toujours d'une société fraternelle que pose Willy Ronis sur les êtres, lui qui fut membre du Parti communiste, un regard en accord avec le monde et les êtres qui éveille en nous émotion et nostalgie. Mais, au-delà de ce charme empreint de douceur et de tendresse, on découvre un grand artiste classique dont l'oeuvre est très imprégnée des maîtres flamands du XVIIe siècle. Du classicisme, il a la composition rigoureuse; cadrée mais fluide et rythmée harmonieusement, où la lumière organise l'espace, conduit le regard, baigne visages et corps, crée des ombres douces nécessaires à l'équilibre.

Les photos de Willy Ronis sont aussi présentées, avec d'autres, d'Henri Cartier-Bresson, David Seymour, Robert Capa, Robert Doisneau et des anonymes dans une autre exposition, à l'Espace photographique de Paris. Il s'agit de " 1936 ", vu à travers les archives de la CGT.

Dans cette succession d'images, évoquant les grandes grèves, les occupations d'usine, les manifestations, mais aussi les bals populaires, les fêtes dans les usines ou dans la rue, les escapades à vélo des premiers congés payés, c'est toute une utopie et la dimension humaniste de ce chapitre d'histoire, qui sont données à voir. Les photographes saisissent ce qui profondément se transforme chez ces travailleurs qu'ils regardent de près: une prise de conscience de leurs aspirations individuelles à un monde meilleur. Pour la première fois avec la commercialisation de la diapositive kodachrome, les ouvriers ne sont plus regroupés pour poser à l'entrée de l'usine, mais sont saisis dans leurs réunions, leurs ateliers ou leurs cantines. Tout se passe comme si ce moment historiquement révolutionnaire correspondait à une révolution technologique capable de le refléter.

 
La libération du corps, la transformation du rapport à la nature

C'est, bien sûr, la célèbre photo de Willy Ronis qui montre Rose Zehner, la militante haranguant les femmes de l'atelier de sellerie aux usines Citroën, mais aussi cette image de Robert Capa, prise en contre-plongée sur la tribune de la Bastille où semblent s'ériger vers le ciel, les silhouettes de Léon Blum, Maurice Thorez, Roger Salengro et Edouard Daladier. C'est encore la photo de David Semour montrant le défilé des 378 nouveaux députés de gauche au vélodrome de Buffalo à Montrouge. Prise dans un cadrage serré, elle souligne l'effet de masse, d'union entre le peuple et ses représentants; la contre-plongée en exalte la valeur symbolique. A travers la manière dont sont saisis les visages et les corps, dans les attitudes, les gestes et les expressions, les photographes révèlent un moment unique: celui où les ouvriers et les ouvrières, confiants en eux-mêmes, sont confiants en l'avenir; où les artistes, en saisissant leurs nouveaux rapports au monde, expriment la confiance qu'ils ont en eux. Robert Doisneau et Henri Cartier-Bresson s'intéressent moins aux ouvriers en lutte qu'à la libération de leur corps avec la transformation de leur rapport à la nature. C'est l'essor des auberges de jeunesse, des colonies de vacances, du cyclotourisme et du naturisme. Les couples saisis à la campagne, au bord de l'eau, par Cartier-Bresson, expriment bien cette libération de l'individu, le plaisir des sens et l'ivresse d'une liberté chèrement acquise.

La Une du Peuple, journal de la CGT, clôt l'exposition: " La crise et tous ses maux, le chômage démoralisant accablent une génération sans perspectives. Et voici qu'à l'obsédante et vaine recherche du pain s'ajoute la hantise d'un nouveau massacre possible." Rien n'apparaît sur les visages, sur les images. Sans doute, aujourd'hui, n'est-il plus possible de photographier ainsi.

A la Maison européenne de la photographie, deux jeunes photographes " 25/34 " présentent " Fin de siècle ", une suite de photos montrant des individus en rupture de ban ou simplement exclus par la misère. Des SDF, des squatters, des zonards pris à Londres, Berlin ou Paris. Partout la même solitude, la même violence. Tout dans les corps et le visage dit le refus du monde tel qu'il est, l'absence d'idéal, mais une énergie extraordinaire.

La lumière accentue les contrastes de manière agressive. Les personnages photographiés de face semblent nous apostropher. Pris dans de larges cadrages, ils sont seuls, montrent qu'ils sont là et nous lancent un défi.

 


Willy Ronis " 70 ans de déclics " du 31 octobre 1996 au 4 février 1997 Pavillon des Arts, Forum des Halles, Porte Rambuteau, 75001 Paris Ouvert tous les jours, sauf lundi et jours fériés, de 11 h 30 à 18 h 30 Entrées 30 F, tarif réduit 20 F.

" 1936 à travers les archives de la CGT et diverses collections " du 19 novembre 1996 au 26 janvier 1997, Espace photographique de Paris, Nouveau forum des Halles, 4/8, Grande Galerie, 75001 Paris.Tél: 01.40.26.87.12 ouvert tous les jours, sauf lundi, de 13h à 18 h, samedi et dimanche de 13 h à 19 h.Entrée: 10 F

25-34 photographes " Fin de siècle " du 20 novembre 1996 au 26 janvier 1997 Maison européenne de la photographie, 5/7, rue de Fourcy, 75004 Paris.Tél: 01.44.78.75.08, ouvert tous les jours, sauf lundi, mardi et jours fériés, de 11 h à 20 h.Entrée: 30 F, tarif réduit: 15 F.

Ces expositions font partie de la programmation du Mois de la photo à Paris.

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