|
Le cyberart comme oeuvre ouverte Par Anne-Marie Morice |
|
|
|
Délaissant les outils traditionnels de la création, des artistes-investigateurs s'approprient et expérimentent les ressources des réseaux de communication et d'information, à l'échelle planétaire.
L'ordinateur inspire toujours une certaine méfiance aux communautés artistiques. Quant à l'Internet, ce réseau de communication mis en place par l'armée américaine, il éveille d'autres craintes. Ne renforcerait-il pas l'hégémonie américaine, qui dans le domaine culturel comme dans bien d'autres, semble devoir à sa puissance économique la faculté d'écraser tout sur son passage ? Pourtant l'art circule sur l'Internet que ce soit sous forme de débats (" newsgroups, forums "), de diffusion (" cybergaleries ") ou de créations qui tiennent compte des spécificités de ce support. En effet, le réseau télématique accouplé à l'ordinateur est un dispositif de collaboration idéal. Des pratiques artistiques, un " cyberart ", ont émergé contribuant fortement à la médiatisation du réseau des réseaux. L'un des exemples les plus connus est " The File Room " d'Antoni Muntadas (1), base de données évolutive dédiée à la censure intellectuelle et artistique. Chaque personne concernée peut, par l'Internet, contribuer à l'édification de ces archives, ou corriger, préciser, commenter les cas déjà mis " en ligne ". En tant qu'oeuvre ouverte, en perpétuelle évolution, ce site n'est pas unique. Il incarne, au contraire, l'une des pratiques les plus constantes d'un cyberart qui se déploie dans un espace transitionnel qui lie et modifie les actions s'établissant entre les connectés. L'artiste crée alors un centre, un foyer privilégié qui se reconstruit perpétuellement selon l'ordre de consultation et le temps passé. Le risque, cependant, serait que l'entité de l'oeuvre puisse se dissoudre dans le flux des signes. Dans un autre registre, le site SITO en appelle aussi à la collaboration du public, et principalement à celle des faiseurs d'images. Ces derniers envoient leurs créations infographiques par courrier électronique, elles sont rajoutées aux milliers d'images archivées à cette adresse électronique depuis 1993. Aucune sélection n'est opérée par Ed Stastny, le maître du site qui considère l'Internet comme un lieu d'exposition auquel tout esprit créatif mérite d'accéder, SITO ayant été conçu pour rendre ce service par ailleurs totalement gratuit.
|
|
La vision multiple, instantanément changeante, de internaute
Sur l'Internet, la notion de permanence d'une oeuvre est aussi dépassée que celle de l'aura dont W. Benjamin déplorait déjà la perte en 1936. Le spectateur-acteur, l'internaute, bénéficie d'une vision multiple, instantanément changeante, il devient opératoire par l'interactivité. Le réseau qui permet une distribution immédiate quels que soient les distances et les horaires, offre des possibilités de collaborations collectives d'une nouvelle nature, qui cependant ne prendront forme que par l'expérience individuelle de l'internaute. De telles actions artistiques à distance se sont déjà pratiquées, et notamment dans le mouvement ArtMédia des années 60-70 qui s'était donné pour règle de s'adapter aux systèmes de communication existants (postes, téléphone, télévision). De cette façon, les formes standardisées (timbres, enveloppes, cartes postales...) transportaient les idées ou attitudes les plus personnelles ou extravagantes. L'unité espace-temps dans l'oeuvre d'art a commencé à être véritablement remise en question par l'apparition de ces chaînes d'actions collectives. Le mail art notamment entretient beaucoup de similitudes avec les démarches du cyberart. Les modalités de communication contribuent à l'esthétique, l'individuation artistique s'efface par la mise en place de procédures combinatoires soumises aux aléas de la circulation dans le collectif. Consultant, visiteur, acteur, interacteur, l'utilisateur du web est plus qu'un simple spectateur. Il peut passer par tous les rôles et, en tous cas, produire du sens. A l'inverse du téléspectateur, l'internaute devient le centre de l'oeuvre, puisque c'est de sa position personnelle qu'il l'appelle, et qu'elle apparaît sur son écran. Il peut quand il le veut, convoquer le site de Jenny Holzer (2) où l'artiste lui propose des centaines de petites phrases, " truismes " sur lesquels il est possible d'intervenir en modifiant une lettre ou un mot qui vont changer le sens de la phrase. De nouveaux truismes se rajoutent alors automatiquement à la liste initiale, en fonction du vote des internautes. L'auteur reste cependant modérateur, gardant un droit de regard sur l'évolution du projet intitulé " Please change beliefs " (S'il vous plaît changez les croyances). On a souvent fait de la participation du public dans l'oeuvre d'art l'un des facteurs de la modernité. Avec Dada le spectateur ne venait plus s'asseoir tranquillement dans une salle et regarder, il devait se sentir concerné, intervenir, être dans le spectacle. Dans le happening, né dans les années 50, le public était impliqué dans une expérience d'appréhension forte du monde environnant. L'art cinétique a également entraîné le spectateur dans des expériences sensorielles et formelles: parcours immatériels créés par la lumière, environnements qui mettent l'art à l'épreuve de la rue. On parle souvent d'oeuvre ouverte à propos du cyberart, mais cette notion va plus loin que celle que lui assignait Umberto Eco, pour qui l'ouverture signifiait une pluralité d'interprétation. Pour certains artistes du cyberespace, il s'agit de créer de nouveaux environnements où l'interactivité est l'élément aléatoire qui peut aller jusqu'à permettre l'entière liberté d'évolution de l'oeuvre.
|
|
L'artiste, " concepteur de systèmes générateur d'oeuvres "
L'artiste deviendrait alors, dit Pierre Lévy (3), un " architecte de mondes " ou un " concepteur de systèmes générateur d'oeuvres ". Dans l'absolu il pourrait mettre au point un corpus de données architecturées sur un modèle dynamique et ainsi donner à l'oeuvre une existence autonome. Les sites " Tele Garden " (4) ou " Global clock Project " (5) qui ont été présentés à Artifices reposent chacun sur des automatismes. Le premier présente la possibilité d'interagir avec un jardin de synthèse, diverses actions sont proposées comme planter, arroser, une simulation s'accomplit alors sous nos yeux. Le second site propose une visualisation globale de la terre par l'intermédiaire de capteurs qui ont été installés dans tous les pays et connectés au réseau. Mais finalement ces sites participent plus d'une oeuvre fermée qu'ouverte, ils n'évoluent pas avec l'intervention du public. Ce qui n'est pas le cas des sites de Holzer et de Muntadas. Ce dernier se revendique d'ailleurs clairement du concept beuysien de la sculpture sociale selon lequel toute activité humaine devrait aboutir à une oeuvre d'art collective. Il y aurait alors symbiose, construction d'une cathédrale métaphorique à laquelle chacun apporterait sa pierre. L'Internet donne lieu à une nouvelle interprétation de ce concept. L'artiste ne s'y présente plus comme un Chaman, visionnaire d'un ordre idéal qui ne peut être conçu avant d'être vécu. Il ne peut y avoir symbiose que si tout le monde, artiste et acteur, accepte de s'immerger dans un même corpus sans hiérarchie des rôles. Sur l'Internet, dirait McLuhan, ce n'est pas l'artiste qui construit la sculpture sociale, il en est tout au plus un arbitre et c'est le média qui la modèle, l'oeuvre étant massée en permanence par les flux des messages. Immatérialité de l'oeuvre, idéologie du collectif, art sans frontière, participation du public, on retrouve ces grandes tendances du cyberart dans la plupart des courants artistiques qui ont mené un combat avant-gardiste depuis le début du XXe siècle. Que ce soit Dada, Duchamp, les Constructivistes, le Bauhaus et les mouvements du non-art (Fluxus, Esthétique de la communication) des années 60-70, mais aussi bien les Conceptuels. Toutefois, l'artiste des années 90 n'est plus neutre ni omniscient, il se soumet lui-même à un contexte dont l'oeuvre dépend. En cela, il rejoint les théoriciens de la cybernétique, Bateson notamment qui estimait que " le savoir est enchevêtré ou tissé comme une étoffe. Et (que) chaque morceau de savoir n'a de sens et d'utilité que par rapport aux autres morceaux " (6). L'art émergeant sur l'Internet, immatériel et partagé, producteur de comportement, participant à un sensorium collectif, indique-t-il une régénération de l'art et de son concept ? Ou au contraire annonce-t-il l'effondrement de la fonction même de l'artiste abdiquant sa liberté au profit d'un " métasocial " ? On peut imaginer que les artistes des prochaines décennies qui inventeront de nouveaux liens entre art, communication et interdisciplinarité répondront à ces questions. |
|
1. Muntadas, la Salle des archives: http ://fileroom.aaup.uic.edu/fileroom.html 2. Jenny Holzer, Please change beliefs: http://adaweb.com/ 3. Pierre Lévy, les Technologies de l'intelligence, éditions la Découverte, 1990. 4. Telegarden: http://www.usc.edu/dept/garden/ 5. Global clock project: http://www.flab.mag.keio.ac.jp 6. Gregory Bateson, Vers une écologie de l'esprit, Paris, éditions du Seuil, 1977.
|