Regards Janvier 1997 - La Cité

Un bouquet de Noël

Par Guy Chapouillié*


Des formules présidentielles à la réforme de l'armée, d'une étoile cubaine aveugle aux seigneurs de Behring...

Cela commence par le fol empressement d'un journaliste auprès du président de la République; avec peu de questions intelligibles, mais à l'aide de bruits de bouche sans fin, il harcèle le chef de l'Etat, s'emballe pour un rien et cherche à occuper le temps d'antenne comme sur le plateau de " Capital " où il règne sans partage. Dans ces conditions, l'hôte de l'Elysée cherche vainement à glaner une petite seconde, pour placer son mot préféré du soir, conservateurs. Mais à beaucoup la répéter, " les Français sont des conservateurs " est une formule qui sonne " veaux " et qui vise paradoxalement ceux qui bougent pour briser la routine, exclure l'exclusion et partager autrement les richesses; ceux qui ne voient plus où on les amène et qui préfèrent s'arrêter pour en parler.

De son côté, à la recherche des " professionnels de la paix ", l'armée française fait sa pub à la télé. La réforme y avance au pas cadencé de questions que l'officier recruteur pose aux acteurs muets, bien alignés dans un même cadre fixe, voire une même durée. Le silence dans les rangs donne le ton et la mesure de la discipline qui attend ces personnages en santé dont certains affichent, séduction oblige, des penchants romantiques. Globalement, ce n'est qu'un pâle reflet de la jeunesse française; la mutation a fait table rase de la conscription. Ainsi on avance, paraît-il, pour notre plus grand bien, dans le meilleur des mondes... Sur F3, des signaux empruntent une autre longueur d'onde. Dès la prime séance, les chasseurs de morses de Ouelen, le village le plus extrême du bout du monde, emmagasinent de la viande à tour de bras dans des galeries de leur sous-sol gelé. Ces seigneurs de Behring n'ont pas perdu la main et enchaînent les gestes précis du harponneur; conservés au plus profond de leur identité, ces petits " riens " les protègent des conséquences de la faillite de la société russe, car Ouelen, au bout de la chaîne, ne reçoit plus rien. Ici, pour affronter la puissante colonie de morses, images d'une singulière densité, le chasseur se retourne un peu; il laisse la baleinière trop lourde, imposée par l'administration et reconstruit le bateau des origines, pour plus de mobilité...

Pour avancer dans la nuit, " Faut pas rêver " tend la lumière d'une étoile qui s'éteint au coeur de l'île de Cuba. Aveugle, Alicia Alonso triomphe pendant plus de vingt ans sur toutes les scènes du monde, elle y glisse et pirouette les yeux voilés, guidée par le calcul des pas et la précision des figures... Le film dévoile avec délicatesse la vilaine démarche de l'étoile qui, ô joie, lorsque le piano se manifeste prend son envol; ce corps meurtri devient un corps sublime...métaphore de l'île." Elle ne nous a jamais abandonnés " dira un vieux Cubain dans les rues de La Havane. Elle demeure là, pour transmettre et conserver, avec fierté, les gestes d'une différence. Si elle ne voit plus les choses, elle sent les pas, les ombres bondissantes de ses élèves et conseille à la nouvelle Gisèle d'offrir, d'exagérer avec la main et la tête, d'offrir encore.

Le meilleur est au bout de la nuit car " Nimbus ", habité par le charme d'Elise Lucet, est une divine surprise. L'invité du jour est accompagné de questions simples et claires et il a le temps de parler. Yves Coppens, paléontologue, commente avec émotion et précision la découverte du site de la vallée de Coa, au Portugal, qui bouleverse la vision de l'art paléolithique. Là, des hommes se sont exprimés en plein air et non pas dans les profondeurs des cavernes; leurs signaux perçus seulement depuis peu sont d'une efficacité extraordinaire. De nuit, à la lumière artificielle rasante, le film fixe des relevés sublimes, grâce à l'usage de calques qui saisissent la moindre vibration du silex dans les rainures. Comme dans un disque, l'homme de Cro-Magnon a pu y inscrire sa voix par les vibrations du corps, puis de l'outil. Si, pour le moment, le passé reste silencieux, Yves Coppens a grand espoir de le faire chanter un jour. Il n'y a pas de névrose obsessionnelle à trouver et conserver amoureusement, dit-il, seul l'anime le respect des gens du passé comme il a celui des gens d'aujourd'hui auxquels il conseille de méditer ce proverbe africain: " Si, dans l'existence, tu ne sais plus où tu vas, retourne-toi, tu verras d'où tu viens "... D'où viennent les acquis sociaux, ce trésor précieux à conserver...

 


* Directeur de l'Ecole supérieure d'audiovisuel (ESAV) de l'Université de Toulouse.

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