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L'humanité dans l'urgence Par Philippe Breton* |
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Pour des millions de Français, le dimanche soir est devenu le moment où tout s'arrête, c'est l'heure d'" Urgences ".
On déplace les réunions de famille, on reporte au lendemain ce qu'il faudrait pourtant terminer aujourd'hui: pas question de rater le feuilleton, comme si, cette fois-ci, quelque chose de vital allait se passer, qu'on ne voudrait manquer sous aucun prétexte. Il y a bien la solution du magnétoscope, mais on ne l'utilisera qu'en dernière instance, pour que l'affaire n'apparaisse pas trop réchauffée. L'urgence n'attend pas. Pourquoi ce feuilleton a-t-il un tel succès ? Pourquoi suscite-t-il un tel attachement de la part de son public ? N'y a-t-il pas là, comme disent les sociologues, un " phénomène de société " ? On remarquera d'abord que l'engouement pour les histoires de médecins, d'infirmières, de malades et d'hôpital, n'est pas nouveau. Il a nourri, pendant longtemps, une littérature populaire, au sein de laquelle ce type de récit formait déjà un genre à part. La télévision reprend ici un thème à succès, ce qui montre que le passage de l'écrit à l'audiovisuel s'opère progressivement, au moins dans ce domaine. Le succès qui est à la base d'" Urgences " tient sans doute à sa formidable capacité de synthèse, qui en fait un spectacle total. Toute la famille peut le regarder ensemble, l'émission n'a rien de choquant et, même si certaines scènes sont difficiles, parce qu'elles montrent des blessures ou du sang, on n'y verra là au fond que " la vie ". Dans cette formidable synthèse de la vie, de la mort, de l'amour, de la haine, même la violence vue sur l'écran est légitime, donc tout public. Et puis, quoi qu'on en pense, l'univers de l'hôpital a quelque chose de rassurant. Au coeur de la détresse, il y a l'évocation d'un monde où l'on est pris en charge, où l'on devient, pour son propre bien, l'objet de rythmes et de rites qui n'ont d'autres finalités que le soin. L'engouement pour l'hôpital d'" Urgences ", c'est aussi le signe que le monde extérieur nous paraît de plus en plus dur, brutal et que nous aspirons à un univers qui ne soit pas régi uniquement par la loi de la jungle. Bien sûr, le feuilleton américain montre bien - et les téléspectateurs français n'y prêtent pas toujours l'attention nécessaire - que le monde extérieur ne s'annule pas complètement et que les inégalités sociales sont présentes aussi dans l'accès au soin (on sait que Outre-Atlantique cette inégalité est particulièrement manifeste). Le feuilleton insiste avec précision sur le travail des médecins, des infirmières et des aides-soignantes. Là aussi l'univers de l'hôpital nous rassure et nous rassemble: voilà un travail qui n'a guère de chance d'être un jour mécanisé, automatisé, déqualifié. Le travail médical, tout entier tourné au service de l'autre, est un des derniers, dans un monde qui n'en fait plus une valeur centrale, à avoir encore un sens. Il représente le symbole du service public. Bien sûr, et on ne manque pas de nous le rappeler, le médecin a parfois d'autres objectifs que celui que lui assignait Hypocrate. Il poursuit une carrière, et n'hésite pas, pour certains, à mentir, à marcher sur les autres, mais ce ne sont là que des déviations par rapport à une morale commune. Le monde de l'hôpital pose d'ailleurs un problème original, qui n'intéresse pas que le sociologue: comment peut-il y avoir une hiérarchie dans une société égalitaire ? Car ce monde, et c'est peut-être pour cela qu'il nous fascine, est une métaphore de société égalitaire, où chacun est ramené à son humanité fondamentale. Nous sommes tous égaux devant la maladie et surtout la mort. C'est là au fond que la réalité et la fiction se rejoignent, dans un genre télévisuel étonnant, le documentaire-fiction, qui nous donne l'impression, rare, que le média n'interpose plus ses éternelles paillettes et qu'il est redevenu un simple miroir de nos questions les plus essentielles. |
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* Chercheur en communication au CNRS. |