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Une grenobloise hors des sentiers battus Par Floriane Benoit |
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Le sixième plan de licenciements de Neyrpic, filiale de GEC-Alsthom, a capoté face à la réaction unie des personnels.
En février 1996, la direction de Neyrpic, filiale grenobloise de GEC-Alsthom, spécialisée depuis un siècle dans la fabrication de turbines pour les usines hydrauliques, présentait tranquillement le sixième plan de licenciements en dix ans. Cent quarante-neuf. Une peccadille, comparée aux 1 400 emplois supprimés depuis 1985.149 de trop, assez en tout cas pour faire se dresser comme un seul homme près de six cents employés, de l'ouvrier au cadre. Près d'un an plus tard, le plan de licenciements, annulé fin août par la justice, a été purement et simplement mis aux oubliettes. Le nouveau directeur général, sans abandonner le discours patronal habituel sur " un environnement difficile lié à la concurrence ", parle de " développer Neyrpic si c'est possible ". Les données objectives ne manquent pas, qui étayent une telle possibilité. Les comptes de l'exercice en cours enregistrent sur sept mois seulement plus de commandes que ce qui avait été prévu pour une année pleine: près de 800 millions de francs pour un objectif maximal fixé à 650 MF. Ce qui ne manque pas de réjouir les salariés: pendant sept mois de conflit, ils n'ont cessé d'affirmer que le carnet de commandes réel ne justifiait pas les licenciements. Non seulement il ne les justifiait pas, mais, selon les prévisions officielles établies à la rentrée, l'ensemble des services de l'entreprise sera confronté à une sérieuse surcharge de travail jusqu'en juin prochain. Là où on voulait licencier 149 personnes, on en a embauché trente cet automne: " C'est bien mais nettement insuffisant par rapport aux besoins recensés service par service ", fait remarquer Raphaël Lopez, le secrétaire du syndicat CGT, qui n'hésite pas à avancer le chiffre d'une centaine d'embauches nécessaires. Ouvriers et cadres sont d'autant plus fiers de ce carnet de commandes qu'il est un peu leur enfant. Ils avaient décidé tous ensemble pendant le conflit que le personnel chargé de démarcher des clients et de recevoir des offres ne ferait pas grève. Les syndicalistes comme les salariés étaient en effet conscients qu'agir pour stopper la liquidation à petit feu de l'entreprise impliquait de réfléchir à des formes d'action sortant des sentiers battus. Pas de grève générale, mais le blocage des portes un jour par les ouvriers, un autre par les cadres, des manifestations, et, incessante, la recherche de tout ce qui pouvait rassembler l'ensemble du personnel.
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Des formes de lutte qui rassemblent
Toutes les décisions ont été prises lors d'assemblées générales qui, jusqu'à la fin du conflit, ont réuni la majorité du personnel plusieurs fois par semaine. Les cadres qui, pour la première fois, se sont opposés dans leur grande majorité à ce énième plan social, ont fait leurs propositions. Chacun a mis ses connaissances, ses compétences et ses acquis au service de ce qui faisait le consensus: le maintien des activités de Neyrpic à Grenoble. L'expérience de lutte des uns, la connaissance des données industrielles et économiques des autres ont permis de mettre en échec localement, du moins pour le moment, la politique de délocalisation du grand groupe GEC-Alsthom. Aujourd'hui pourtant, beaucoup, dans les ateliers comme dans les bureaux d'études, craignent que la direction ne leur confisque cette victoire. Que l'équipe dirigeante, au lourd passé, soit restée en place, incite à la méfiance et au rejet, notamment parmi le personnel d'encadrement qui lui est directement confronté." Les salariés, selon Raphaël Lopez, n'ont pas encore vraiment mesuré la portée de ce qu'ils ont gagné." Car la lutte a permis de sauver un outil industriel et des emplois, mais elle a aussi bouleversé les rapports au sein de l'entreprise.
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L'avenir du site entre les mains de chacun
La parole officielle n'impressionne plus grand monde. Du bas au sommet de la hiérarchie, chacun pense que c'est en partie entre ses mains que repose l'avenir du site. Les groupes d'expression le confirment. Leurs préoccupations et leurs propositions reprennent celles qui ont marqué sept mois d'action: diversification des productions, retour de pièces " nobles " fabriquées en sous-traitance, demandes précises d'embauches. Et, partout, une vigilance accrue quant aux transferts de technologies vers la Chine, au point qu'un atelier vient de débrayer. Un nouveau marché pourrait être exploité, celui de la réhabilitation du parc EDF de centrales hydrauliques. Cette idée avancée par le cabinet CECAFI mandaté par le comité d'entreprise durant le conflit semble avoir fait des adeptes. De quoi confirmer que la centenaire grenobloise Neyrpic a de belles années devant elle. |
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* Directeur des Annales, Marc Ferro est également président de l'Association pour la recherche à l'Ecole des hautes études en sciences sociales.Il anime sur Arte l'émission télévisée " Histoire parallèle " et vient de produire un cédérom sur la Seconde Guerre mondiale.Il est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages d'histoire.L'Internationale est publié par Noësis/Collection l'OEuvre, 100 p., 78 F |