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C'est la lutte finale Par Gérard Streiff |
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Entretien avec Marc Ferro* |
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Dans une nouvelle collection, très séduisante, l'historien propose un court essai sur l'Internationale.
Bonne occasion pour parler des hommes et de la Révolution, de l'image de l'URSS, de la gauche et de l'espoir.
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A vous lire, l'histoire des deux auteurs de l'Internationale paraît assez incroyable.
Le parolier, Pottier, finit misérable et anonyme.
Le musicien, Degeyter, est en procès, à propos de ce chant, avec son propre frère, lequel finit par se suicider.
Comme s'il y avait là une espèce de malédiction...
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Marc Ferro : Quand j'aborde ce livre sur l'Internationale, ce qui m'intéresse est l'épopée de la chanson.
Pourquoi son succès ? Comment cette marche s'impose ? J'avais quelque idée du sens que les militants donnaient à cette chanson.
Par exemple, j'avais noté que, pendant la Révolution russe, les Russes chantent la Marseillaise, et entonnent l'Internationale quand ils reçoivent chez eux des Français, pour montrer le caractère internationaliste de la révolution socialiste.
Personne n'avait vraiment remarqué cet aspect.
J'avais donc une clé pour apprécier le rôle de l'Internationale.
Mais là je tombe sur cette histoire dramatique, qui n'était pas dans mon projet initial, à savoir le destin des auteurs de la chanson: les deux frères Degeyter qui s'entre-déchirent pour faire reconnaître leurs droits; le parolier Pottier, oublié de tous et dont les obsèques donnent lieu à des échauffourées avec la police: la presse parlera des heurts et pas du mort ! Pottier, c'est le malchanceux par essence.
Tout cela est pathétique.
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Sur les rapports entre la Marseillaise et l'Internationale, vous reproduisez, et commentez, deux discours, apparemment de sens opposé mais très similaires: celui de Jaurès qui, en 1903, partant de la Marseillaise, dit: " Vive l'Internationale "; celui de Thorez, en 1936, qui part lui de l'Internationale pour retrouver la Marseillaise.
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M.
F.: J'y vois le signe que les hommes politiques, quels qu'ils soient, n'assument pas toujours ce qu'ils énoncent.
Question de stratégie ou de tactique.
C'est la tactique qui fait dire cela à Jaurès puis à Thorez.
L'un, réputé socialiste, l'autre, réputé communiste, tiennent des discours inverses mais parce que les circonstances sont inverses.
Leur discours à tous deux est d'extrême gauche mais la dialectique de l'un et de l'autre est liée aux circonstances.
J'ai reproduit ces textes car ils sont peu connus; et aujourd'hui, en 1996, faire connaître du Jaurès, faire connaître du Thorez, c'est bon.
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Tout se passait, dites-vous, comme si les paroles de l'Internationale avaient préfiguré le régime soviétique, ou plutôt son projet et l'idée qu'on en faisait ".
On veut croire aux promesses de la chanson; on veut croire que l'URSS incarne les idées que la marche exalte sur le " genre humain ", la " table rase (du passé) ", les " producteurs, sauvons-nous nous-mêmes " (voir les soviets), les expropriations, etc...
Et on n'entend guère tout ce qui peut contrarier cela.
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M.
F.: En effet, on refuse de savoir.
J'ai cité l'exemple de Martov.
En 1920, lors d'un meeting à la Grange-aux-Belles, on lui demande son avis sur ce qui se passe à Moscou.
L'homme est connu, reconnu, il incarne la pureté, l'intégrité.
Mais comme il est critique vis à vis de ce qui se passe en Russie, la salle le hue et le met dehors.
Elle ne veut entendre que ce qu'elle veut.
C'est un phénomène qu'on retrouve souvent en histoire.
Autre exemple: vers 1963/64, je rentre d'un séjour de deux mois en URSS; je rapporte beaucoup de choses, en matière d'archives notamment, suite aux accords que de Gaulle a passés avec les Soviétiques. Au retour donc, je vois pas mal d'amis et camarades communistes. Le PC alors commence à vouloir prendre une certaine distance par rapport à l'URSS. Et je me rappelle très bien cette réunion, car cela m'a beaucoup frappé. On me demandait mes sentiments; je disais qu'il y avait là-bas des choses très bien; je donnais des exemples: les crèches, l'attention portée aux enfants, l'université, la recherche, etc. Et je voyais mes interlocuteurs d'ici, des communistes donc, dépités, me relançant sur ce qui n'allait pas (la répression, etc.). Ils voulaient entendre autre chose. La terreur ? je connaissais. J'avais lu Kravtchenko, etc. Mais, par rapport à l'image déjà dégradée que j'avais de l'URSS, je reconnaissais qu'il y avait des choses qui me semblaient pas mal. Or, je sentais mes communistes réticents. Quant aux autres, ils estimaient que je m'étais laissé aveugler... Les gens entendent ce qu'ils attendent, le reste, ils l'effacent. C'est très curieux.
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Au terme de votre livre, vous parlez de l'énergie que donne l'Internationale, en ces " temps désenchantés " où " les profiteurs et exploiteurs sont toujours là ", où d'aucuns " pourraient désespérer ", mais, dites vous, " ce serait oublier que le combat pour la justice n'a pas besoin d'être victorieux pour donner aux hommes libres leur raison d'être; il suffit que cette lutte soit menée ".
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| M. F.: Je suis de gauche. Je n'ai jamais appartenu à aucun parti. Car, comme historien, j'ai toujours pensé que je ne pouvais pas avoir de jugement sur les faits que j'étudiais qui sont toujours des faits un peu sensibles - révolution russe, guerre de 14/18, Deuxième Guerre mondiale - si j'appartenais à un parti. Etant de gauche, donc, et face à cette dérive généralisée vers la droite et l'extrême droite à laquelle on assiste aujourd'hui, je proteste; tout cela me donne un peu la nausée. Vive les élections à Gardanne ! Ma protestation, c'est de diffuser un livre sur l'Internationale. Je refuse le désespoir. J'ai vu en décembre les gens rechanter l'Internationale...indépendamment de mon livre, même si je l'ai écrit avant les événements... Ces événements m'ont réchauffé. Je sentais que cela allait venir. Dans notre métier, on a quand même un peu le flair de ce qui va se passer. J'avais prévu la guerre d'Algérie dès que j'y ai mis les pieds, en 1948. J'avais prévu les crises en Belgique. Historien depuis cinquante ans, j'ai un peu le flair pour certaines choses. Je ne suis pas un voyant mais n'étant pas tenu comme les hommes politiques de faire plaisir à des électeurs, j'ai une plus grande liberté de jugement. Je sentais que ça allait péter, c'était dans l'air. Et ça va recommencer, mais autrement. |
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* Directeur des Annales, Marc Ferro est également président de l'Association pour la recherche à l'Ecole des hautes études en sciences sociales.Il anime sur Arte l'émission télévisée " Histoire parallèle " et vient de produire un cédérom sur la Seconde Guerre mondiale.Il est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages d'histoire.L'Internationale est publié par Noësis/Collection l'OEuvre, 100 p., 78 F |