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Les filles choisissent les sciences qu'elles aiment Par Jackie Viruega |
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Les maths, discipline de sélection, autorisent les carrières prestigieuses.
Cela explique le nombre limité de matheuses.
En plus, les filles optent souvent par goût pour d'autres cursus scientifiques.
Michèle Ferrand, Françoise Imbert et Catherine Marry (1) ont mené une enquête à l'Ecole normale supérieure (2) sur la chute du nombre de filles reçues aux concours de maths et de physique, qui a suivi l'instauration de la mixité en 1986, par la fusion de l'ENS (filles) de Sèvres et de l'ENS (garçons) de la rue d'Ulm. Diminution d'autant plus étonnante que, depuis vingt ans, la progression des filles dans les écoles d'ingénieurs est lente mais continue (2% de filles à Polytechnique en 1972, première année mixte; 13% en 1995). La présence féminine reste faible dans les deux plus grandes écoles scientifiques françaises, Polytechnique et l'ENS, reflétant l'érosion aux niveaux antérieurs: moins de filles au lycée en S, en prépas sciences, en "maths spé"."Plus les classes préparatoires sont prestigieuses, moins il y a de filles", disent les chercheuses. Cette sous-représentation en maths et en physique, et encore plus en technique, est pourtant limitée en chimie et en informatique et n'existe pas en agronomie, en biologie et en médecine, les filles représentant la moitié de l'effectif dans ces deux dernières disciplines. Le moindre nombre de femmes dans les filières scientifiques les plus valorisées s'explique en partie par leur position dominée dans la société. La thèse reste pertinente, qui fait de la supposée inaptitude aux maths des femmes l'avatar actuel de leur " inaptitude " passée au grec et au latin. Mais elle ne rend pas compte des transformations récentes. L'enquête sur la mixité auprès de cinq promotions mixtes de normaliens scientifiques et de la dernière promotion de sévriennes donne une lecture nouvelle, en montrant un même positionnement des élèves, garçons et filles, en faveur de la mixité."Les filles entrées à l'ENS après 1986 sont hostiles aux quotas antérieurs; les dernières sévriennes seraient éventuellement favorables à leur maintien. Mais aucune normalienne ne se déclare contre la mixité, ou ne pointe de différences induites par la mixité. Ce qui tend à prouver que ces filles, satisfaites de leur parcours d'excellence, ne se posent pas la question" disent Michèle Ferrand et Françoise Imbert.
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Les familles ont des attentes de plus en plus similaires à l'égard des garçons et des filles
Ce résultat reflète le changement de mentalités des dernières décennies. Les familles ont de plus en plus des attentes similaires à l'égard des fils et des filles, pour le niveau et l'orientation des études. Avec des formes différentes selon les classes sociales, les filles de milieu favorisé s'orientant plus vers les carrières scientifiques. De plus, en France, le fonctionnement scolaire de l'excellence autorise les meilleurs éléments, filles ou garçons, à envisager des études de prestige, en dépit des préjugés sexistes, permettant aux filles de pénétrer les bastions masculins des grandes écoles scientifiques. Les chercheuses font l'hypothèse que si la filière maths-physique est si convoitée par les garçons, "c'est moins par goût des sciences que pour les perspectives de positions sociales dominantes qu'elle autorise. C'est la difficulté des femmes à accéder aux carrières de prestige, après les études, qui est en jeu, en France, où les mathématiques sont une discipline de sélection. On trouve davantage de filles en maths et en physique dans des pays où l'accès au pouvoir se fait par le droit et les professions libérales..." La deuxième hypothèse de ces chercheuses est celle du "choix positif" des filles. Les indicateurs d'excellence dans le secondaire (mention au bac, réussite au concours général) montrent une majorité de garçons en maths, " où l'on dirige les meilleurs, même à leur corps défendant. Les filles, elles, se présentent à tous les concours." A niveau égal, elles sont plus libres dans leur choix et vont parfois jusqu'à refuser des filières prestigieuses qui leur plaisent moins. En optant pour des cursus scientifiques plus diversifiés, elles sont moins soumises que les garçons à l'impératif de réussite par la seule voie reconnue de l'excellence, celle des maths. |
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1. M.Ferrand et F.Imbert sont chargées de recherches en sociologie au CSU; C.Marry, sociologue, est chargée de recherche au Lasmas.Iresco, CNRS, Paris 2. Enquête effectuée par 550 questionnaires et 115 entretiens auprès des normaliens et normaliennes scientifiques des promotions 1985 à 1990, précédant et accompagnant la fusion des deux ENS.
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