|
Les sports collectifs, ligne de fracture Par Françoise Colpin |
|
Entretien avec Annick Davisse* Voir aussi Le lien avec la laïcité |
|
Les difficultés d'une construction mixte sont bien plus grandes qu'on ne le croyait.
L'expérience de l'éducation physique et sportive le prouve.
A l'école, il règne, selon Annick Davisse (1), une sorte de neutralisme enseignant, qui ne tient pas suffisamment compte du sexe des élèves, ni des caractéristiques sociales. Une certaine conception de la laïcité fabrique cette neutralité qui risque d'aggraver les inégalités, tout au moins de les rigidifier et de renforcer les stéréotypes sociaux." Toutes les identités semblent être laissées à la porte de la classe dans ce monde de supposés séraphins. L'enseignant est donc décrété neutre, de conviction comme de genre. Ce fâcheux manque a pour corollaire une conception tout aussi abstraitement neutre de l'élève, supposé lui aussi indéfini." Annick Davisse prend pour illustrer son propos sévère l'expérience de l'éducation physique et sportive, sa discipline. L'exemple du handball est peut-être le plus frappant: " Si on constitue une équipe mixte, les mecs jouent entre eux. Les filles regardent. Au mieux." Alors ? Caricature misogyne ? Machisme sportif ? Selon une enquête réalisée en 1992 par la direction de l'évaluation et de la prospective sur les matières préférées des élèves de collège, 71% des garçons placent l'éducation physique en tête contre 56% des collégiennes. Elles parlent. Ils bougent et occupent l'espace. C'est vrai que le langage, comme la lecture, occupe une place prépondérante chez les filles alors que les garçons mettent plus facilement leur corps en valeur." D'une certaine manière et plus que d'intelligence, il faudrait parler d'identification. La mixité, c'est l'altérité reconnue dans les valeurs que porte l'autre." Et elle ajoute: " Choisir d'étudier le Grand Meaulnes ou les Trois Mousquetaires, l'Education sentimentale ou Pour qui sonne le glas ne mobilise pas les mêmes imaginaires. Pourquoi en EPS, cette identification fonctionnerait-elle de la même façon ? Faire travailler ensemble des garçons de quatrième de Seine-St-Denis qui jouent leur vie à chaque match et des filles qui doutent de l'intérêt du sport collectif pour valoriser leur image féminine, leur apprendre à jouer ensemble (ou plus exactement au même jeu) appelle, de la part des enseignants, un travail de choix des activités et des contenus d'enseignement, des modes de regroupement, d'évaluation, etc."
|
|
Peu ou pas d'histoire au féminin dans le sport
Annick Davisse est formelle: " Les difficultés d'une construction mixte sont bien plus grandes que ne le laissaient penser les slogans naïfs pro-mixité des années soixante. Dans ce qui est construit socialement, il y a de la sexualité, donc de l'invariant. Tous les efforts pour séparer les deux sont, à mon avis, des spéculations intellectuelles. Certains et certaines continuent à " faire comme si " il suffisait de mettre ensemble garçons et filles, laissant les garçons (avec les deux ou trois filles de la classe) dominer sans partage. D'autres, mesurant les réelles difficultés d'une mixité, préfèrent renoncer à jouer ensemble, soit en " démixant " les classes, soit en se réfugiant vers des activités où la différence semble moins coûteuse. L'EPS n'échappe pas à des formes d'asepsie des contenus qui la rendent étrangère à elle-même. La tentative de répondre de façon courte à une réelle interrogation sur la trace du féminin et du masculin produit alors, faute d'élucidation, une bouillie désincarnée. Ces produits unisexes sont, à mon avis, l'inverse d'un travail culturel de la mixité." Elle-même pensait dans les années soixante que le rapport des femmes au sport se posait en termes d'empêchement, de temps, de condition sociale. Il fallait libérer les femmes de l'oppression quantitative pour accéder aux pratiques universelles, c'est-à-dire celles des hommes. Vers les années soixante-dix, elle s'est interrogée sur le fait que si les femmes ne pratiquaient pas, c'est aussi parce qu'elles n'avaient pas envie de s'approprier quelque chose qui s'est fait sans elles. Il y a pas ou peu d'histoire au féminin dans le sport, même si aujourd'hui Jeannie Longo, Florence Arthaud et Isabelle Autissier déplacent les modèles de façon positive." Finalement, dit Annick Davisse, cela est très proche de la place des femmes dans la vie politique. J'ai tendance à penser aujourd'hui que, lorsque les femmes disent " ce n'est pas pour moi ", ce n'est pas parce qu'elles intériorisent la domination, c'est parce que c'est vrai que ce n'est pas pour elles, au sens où cela s'est construit sans elles." Et la part de la mixité ? " Je crois que les femmes ont un monde à gagner et les hommes également à ce que j'appelle l'esprit de mixité qui est autre chose que l'égalité, qui la dépasse: c'est la reconnaissance des valeurs, la prise en compte des particularités, de leur complémentarité. Dans ce qu'ont construit les hommes, il y a aussi des valeurs positives ! Les femmes ont beaucoup à gagner.à se réapproprier, à recomposer leur place dans le monde de l'activité physique. Prendre l'enjeu de la construction de la culture commune, c'est accepter l'ampleur de ce qu'il faut changer dans l'école." |
|
* Inspectrice pédagogique en éducation physique et sportive. 1. A publié " Féminin, masculin et pratiques sportives ", Cahiers du féminisme.Voir aussi " Sports, école, société, la part des femmes ", Annick Davisse et Catherine Louveau.ARS.Collection actualité.Recherche sports.
|
|
Le lien avec la laïcité
|
|
Colette Jacob, institutrice depuis 1959, a vécu la mixité depuis 1969.
Pour elle, la mixité, c'est la vie.
Mais " il faut regretter la trop forte féminisation du corps enseignant, notamment en maternelle et primaire.
Cela évolue.
Il y a aujourd'hui 7, voire 6 institutrices pour un instituteur, alors qu'auparavant, elles étaient 9 pour un homme.
Dans le 19e arrondissement de Paris, nous avons 5 directeurs d'écoles maternelles." Au départ, les filles ont sans doute beaucoup bénéficié de la mixité parce que toute une série d'activités manuelles et physiques réservées aux garçons leur étaient proposées.
Par contre, l'inverse n'existe pas.
Par exemple, la corde à sauter qui stimule la motricité reste féminine.
Difficile de convaincre les garçons de la pratiquer, même si les boxeurs et les coureurs sautent à la corde !
Et la neutralité de l'enseignant ? " C'est certainement vrai.
Moi-même, j'attache plus d'importance à analyser le contexte social, culturel, économique de " l'élève ".
L'aggravation de la crise frappe indistinctement les enfants.
J'ai eu un choc en étudiant le son " che ": le mot " chômage " est venu tout de suite après " chat " et " cheval ".
"Je constate une évolution fantastique, en une génération, parmi les filles des familles maghrébines et africaines que nous avons dans nos écoles, même s'il y a aujourd'hui des pressions qui peuvent entraîner certains reculs.
Les filles se " mixisent " très bien; et la mixité a joué dans cette population un rôle rapide et majeur."
Colette Jacob estime très important de lier la mixité avec la laïcité.
Si la mixité a peut-être été vécue de façon trop neutre, les atteintes à la laïcité, sous les assauts des intégrismes quels qu'ils soient, se vivent douloureusement." Je n'ai jamais admis, dit-elle, avec mes collègues, les notions d'inégalité et de don.
C'est fondamental.
Et l'histoire de la mixité n'est pas terminée, qui doit les évacuer, sans gommer les différences et la réalité de la vie."
|