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Le sexe des anges Par Jackie Viruega |
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La mixité dans le système scolaire français s'est traduite par l'assimilation du féminin au masculin, en créant un genre inédit, le " masculin neutre".
Pour l'élève comme pour l'enseignant.
L'école est mixte en France. C'est un fait accompli sur lequel personne ne songe à revenir. Ou plutôt personne ne se pose la question. La mixité est habituelle et normale pour les élèves, qui la plébiscitent. Elle est pourtant récente." La circulaire de 1957 qui mixte l'enseignement secondaire met en avant la pénurie de locaux et d'enseignants, refusant de prendre parti dans la querelle autour des tabous sexuels considérables qui s'opposaient à la mixité " explique Nicole Mosconi (1). Le moyen de contourner alors le débat " moral " autour de la mixité a consisté en " une désexualisation considérable, le rêve que les élèves occupent suffisamment leur esprit pour (...) accéder à des relations " de camaraderie "... En somme, le système scolaire cherche à conjurer la sexualité, non à l'éduquer, en la refoulant ou en la niant." Ce déni de la différence des sexes à l'école perdure-t-il ? " L'obligation d'un traitement juste et égal aboutit à la neutralisation sexuelle de l'élève par le professeur " répond Nicole Mosconi, qui, voulant " comprendre la mixité " a opéré une enquête de terrain dans un lycée polyvalent, mixte, classique et technique, par entretiens et questionnaires d'enseignants et élèves. Victoire à première vue du modèle égalitaire - égal accès à l'enseignement, devoir des enseignants de traiter également les élèves - la mixité a peu d'effet sur les inégalités du système scolaire; elle se réalise souvent sous la forme d'un apprentissage égal des positions réelles de la société: dominante pour le masculin et dominée pour le féminin. Elle a réalisé un progrès social considérable mais au prix " d'une perte de l'identité sexuelle de chaque sexe, ou plutôt de l'assimilation du féminin au masculin par la création du masculin neutre, l'élève comme l'enseignant." Il est reconnu que les filles réussissent mieux que les garçons à l'école. Du moins, en primaire, au collège et dans l'enseignement long. La différenciation sexuée s'opère à chaque palier, à la fois par l'orientation (par exemple les filières professionnelles ne sont pratiquement pas mixtes; quant aux filières classiques, les lettres regroupent une majorité de filles, les maths à peine plus d'un tiers) et par le niveau d'études (plus de filles dans les filières longues du secondaire et dans le supérieur, mais plus de filles en Deug et moins en doctorat). Bref, " les parcours sont différents selon le sexe " constate Claude Zaidman (2). Il semble que les filles n'obtiennent pas tous les bénéfices escomptés de la mixité." Les recherches sur ce thème sont rares en France " reprend Nicole Mosconi. Elles sont plus nombreuses dans les pays anglo-saxons et nordiques, où le système scolaire est assez diversifié pour qu'on compare les classes mixtes et non mixtes, encore qu'il soit difficile de comparer à origines sociales équivalentes. Mais il semble que dans les disciplines scientifiques, les filles aient " de meilleurs résultats dans des classes ségréguées " explique Annick Durand-Delvigne (3). Des opérations de scolarisation ségréguée partiellement, " pour accroître les performances des filles en maths, notamment en Allemagne, dans la région de Hanovre, en font écho".
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Les filles pour " civiliser les garçons "
Ces études n'abordent cependant qu'une fonction du système scolaire: l'acquisition des connaissances. Concernant la socialisation des jeunes, la mixité pourrait être positive pour les filles, en leur donnant conscience qu'elles peuvent concurrencer les garçons sur le plan scolaire. Mais elle peut avoir l'effet inverse et apprendre aux filles la soumission: " Elle apprend avant tout aux élèves la différence et plus précisément l'asymétrie " écrit Marie Duru-Bellat (4). La gestion des enseignants, infiniment variable, joue là un très grand rôle. L'enquête de Nicole Mosconi note un certain désintérêt des maîtres pour les rapports sociaux entre sexes dans la classe et surtout leur quasi-absence d'initiative dans un sens égalitaire." Ils remarquent que les garçons prennent la parole beaucoup plus que les filles, pour le déplorer quelquefois, mais sans voir comment y remédier." Les cours filmés montrent pourtant, avec constance, que l'enseignant, en général, interagit plus avec les garçons qu'avec les filles. Mais c'est de cette inégalité que les maîtres, plus sensibles aux différences de culture et de milieu social, sont le moins conscients, même si certains disent " je n'ose pas engueuler les filles, je n'hésite pas pour les garçons ": n'est-ce pas une manière d'être plus exigeant avec ces derniers ? Ce n'est pas ce que pensent la plupart des enseignants. Tous les hommes et la grande majorité des femmes interrogés disent qu'ils préfèrent les classes mixtes parce que la présence des filles leur permet de " civiliser les garçons". Ils prennent en compte la mixité " mais elle n'est pour eux ni un objectif, ni un objet de réflexion ni une question de société " regrette Claude Zaidman. Celle-ci, dans son travail sur l'école primaire, estime également que la mixité, favorable à la réussite scolaire des filles, peut avoir sur elles des effets contradictoires. Claude Zaidman a pu constater la dominance scolaire des filles, meilleures, plus nombreuses à réussir et répondant mieux aux attentes de l'école. Face à elles, les garçons dominent...le niveau sonore. Ce faisant, ils mobilisent l'enseignant. L'analyse des interventions en classe montre que, plus les manifestations sont spontanées, plus elles viennent des garçons: " les filles attendent qu'on leur dise de parler, répondent aux questions, lèvent le doigt; les garçons répondent plus vite, coupent la parole, prennent l'initiative, parlent fort, rigolent... La tendance générale est que les garçons bons répondent plus vivement, les moins bons veulent répondre malgré tout, les " cancres " veulent se faire entendre quand même ! N'ayant de cesse de se faire remarquer, ils mobilisent l'attention de l'enseignant, soit parce qu'ils sont brillants, soit parce qu'ils sont en difficultés. En fait, ils jouent le jeu scolaire beaucoup moins que les filles, qui en ont en général intégré les règles." Dans ce lieu mixte qu'est l'école primaire, la tendance spontanée des enfants est la séparation par sexe. Ils ont besoin de marquer ainsi la différence des sexes." A la récréation, explique Claude Zaidman, leurs jeux diffèrent presque toujours: le foot pour les uns, l'élastique pour les autres et une nette domination " spatiale " des petits garçons, qui ont une expression corporelle bien plus affirmée que les filles. Si on les laisse s'installer en classe à leur guise, ils se séparent encore. Mais l'institution scolaire leur impose par principe la mixité. L'enseignant en fait un instrument pédagogique pour homogénéiser et discipliner la classe. Ce faisant, il enrôle la plupart des filles en " auxiliaires de pédagogie ", leur comportement lui facilitant le travail." Les filles ont le " choix ": se comporter à égalité ou en concurrence avec les garçons ou se vouer aux rôles d'auxiliaires. Les garçons s'affirment dès les petites classes comme individus plus que comme élèves, et prennent la parole, à bon escient ou non. Ils font, à l'école, l'apprentissage, en bien ou en mal, de l'audace nécessaire à la vie. C'est moins le cas des filles. |
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1. Nicole Mosconi, la Mixité dans l'enseignement secondaire: un faux semblant ?, PUF, 1989. 2. Claude Zaidman, la Mixité à l'école primaire, l'Harmattan, 1996, 3. Annick Durand-Delvigne, les Cahiers du Mage, 01/95. 4. Marie Duru-Bellat, ibidem.
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