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Quand les économistes se défont de la pensée unique Par Myriam Barbera |
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Débat entre Liêm Hoang Ngoc* et Michel Manaille** |
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Deux colloques organisés récemment par de jeunes universitaires ont attiré l'attention - d'autant plus qu'ils visent explicitement à " sortir de la pensée unique " - sur l'émergence d'un débat parmi les économistes de profession.
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Liêm Hoang Ngoc, vous êtes l'un des organisateurs de l'" appel " d'économistes à agir pour " sortir de la pensée unique " (1).
Quelle est la nature de vos initiatives ?
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Liêm Hoang Ngoc : Tout a commencé par une manifestation de solidarité affichée de jeunes économistes avec le mouvement de décembre 1995.
Au-delà de toutes les revendications catégorielles, il y avait dans ce mouvement une convergence pour mettre en cause l'idée qu'il n'y ait qu'une politique économique possible.
Nous ne nous considérons pas comme des experts extérieurs au mouvement: le débat économique n'est pas technique mais porte sur des choix de société.
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Michel Manaille : En effet, les experts sont interpellés par le mouvement social.
Et on voit ces jours-ci l'onde de choc de la contestation sociale réveiller l'esprit critique jusqu'au Conseil de la politique monétaire, ce " sanctuaire " de la pensée unique !
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Venons-en aux propositions publiées dans votre ouvrage (2), puis dans un article du Monde diplomatique paru en octobre.
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L.
H.
N.: Evidemment, les réflexions publiées dans ce débat n'engagent que moi car il ne s'agit pas d'opposer une critique unique à la pensée unique.
L'objet de l'article du Monde diplomatique était de montrer qu'on peut définir les contours d'une autre politique, à condition que les conditions sociales et politiques en soient créées.
Quant à nos propositions, la première consisterait à porter le taux de croissance au niveau qu'il peut atteindre de façon soutenable, et qu'on peut évaluer aujourd'hui aux environs de 4%. Cela suppose évidemment de remettre en cause l'objectif d'un Euro fort qui freine le mouvement de baisse des taux d'intérêt. Le deuxième levier à actionner est budgétaire: là, il s'agit de remettre en cause le tabou de la réduction des déficits et celui selon lequel les dépenses publiques n'auraient aucun effet sur l'activité et sur l'emploi. En troisième lieu, il faut relancer les salaires. Dans le contexte déflationniste que nous connaissons, une telle mesure, associée à une baisse de la durée du travail - sans perte de salaires évidemment - engendrerait un cercle vertueux de relance de l'activité et sans créer ni tensions inflationnistes ni problèmes majeurs de rentabilité pour les entreprises. Le dernier levier, ce sont les services publics. Enfin, si l'on mène une politique de relance appropriée, on dégage une valeur ajoutée suffisante pour financer le développement du service public. C'est un modèle de société alternatif au modèle américain.
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M.
M.: La possibilité d'une politique qui se dégage des dogmes libéraux n'est pas seulement une question d'idéologie: il s'agit de combattre le pouvoir conquis par des " marchés " mondialisés et délibérément déréglementés.
Prenons, par exemple, la politique monétaire.
Les taux d'intérêt à moyen et long terme, ceux qui comptent pour le financement du logement, de l'investissement des entreprises et des ménages, la Banque de France en a abandonné le contrôle au bénéfice des marchés internationaux.
C'est bien d'ailleurs ce qui explique le fétichisme du " franc fort ": c'est une façon de persuader les spéculateurs potentiels que le franc restera toujours aussi cher que le deutsche mark, même dans un pays marqué par l'originalité de ses services publics, la vigueur de ses luttes sociales Au bout du compte, " l'indépendance " de la banque centrale rime avec impuissance.
Cela ne veut pas dire qu'il faut s'y résigner.
Au contraire, il est d'autant plus choquant que la situation économique du monde entier dépende de la " tyrannie des marchés " !
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Alors, est-ce que l'Etat peut résister à une telle pression ?
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M.
M.: Oui, mais cela ne suffit pas, il faut une mobilisation sociale, à l'échelle nationale mais aussi au niveau local et international, pour remettre en cause cette " contrainte intérieure " qu'exercent les critères de la rentabilité capitaliste.
Baisser les taux d'intérêt, augmenter les salaires, baisser la durée du travail, tout cela il faut le faire.
Mais, je me distinguerai sur ce point: car je pense que cela n'est pas indifférent à la rentabilité des entreprises.
En effet, les investissements utiles viennent en concurrence avec les rendements qui peuvent être retirés des placements financiers.
Une des grandes caractéristiques du fonctionnement de l'économie en Europe, et particulièrement en France, depuis quinze ans, c'est précisément que les taux d'intérêt " réels " (corrigés de l'inflation) sont supérieurs au taux de croissance, ce qui signifie que l'inflation financière absorbe des ressources qui devraient servir au développement de l'emploi, des salaires et de la formation.
La politique économique devrait se préoccuper de lever cette contrainte financière sur la croissance.
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L.
H.
N.: En matière de taux d'intérêt, on est encore loin des niveaux - par exemple, des taux d'intérêt réels nuls - qui permettraient ce que Keynes appelait l'" euthanasie des rentiers ".
Mais y parvenir est une question de choix politique.
Pour libérer les entreprises et les salaires, il faut mettre en cause l'ancrage du franc à un deutsche mark surévalué.
Dans un premier temps, certes, il y aura des spéculations contre la monnaie mais ce n'est pas trop gênant puisque les " fondamentaux " de l'économie ne sont pas inflationnistes.
Et pour faire face à la " tyrannie des marchés " on n'échappera pas à une taxation des mouvements de capitaux, ce qui est également une décision politique.
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Les choix économiques sont bien des choix politiques ".
Cette affirmation de la déclaration du colloque m'a beaucoup intéressée.
La fameuse dictature des marchés doit donc être mise entre guillemets: il y a des gens qui prennent des décisions, qui font des choix.
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L.
H.
N.: C'est clair, la décision de déréglementer les marchés a été une décision politique.
Il n'y a rien de plus organisé qu'un marché.
Mais les opérateurs des marchés ne sont absolument pas rationnels, ils agissent au jour le jour.
C'est donc faire preuve de légèreté que de dire que la contrainte absolue est née des marchés financiers.
Il est vrai, cependant, qu'une mesure de baisse radicale des taux d'intérêt, s'attaquant à la monnaie forte, s'attaquera sans aucun doute aux intérêts des placements financiers.
Par exemple, que feront les fonds de pension américains si les taux baissent et si le franc est plus faible ? Mais a-t-on vraiment besoin des fonds de pension américains ?
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Un pays isolé peut-il résister à la pression des marchés ?
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M.
M.: Pour un pays isolé, la difficulté est de le faire dans un contexte où les places financières se font la guerre pour attirer les capitaux - c'est d'ailleurs cela qui maintient les taux d'intérêt à des niveaux élevés, compte tenu de la faible inflation.
Mais on peut frapper la spéculation à la source en pénalisant les crédits des banques aux opérateurs internationaux.
Cela suppose un Etat qui en ait la volonté, mais aussi une certaine vigilance du corps social, un certain civisme, par exemple des salariés du secteur financier.
On doit enfin s'efforcer de coopérer entre nations, entre banques centrales, pour s'attaquer au pouvoir des marchés.
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Justement, quelle attitude adopter face au projet de monnaie unique européenne ? Et où en est le débat parmi les signataires de " l'Appel", à propos des solutions alternatives ?
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L.
H.
N.: S'il y a un point d'accord, qui transparaît dans la déclaration du colloque " pour sortir de la pensée unique", c'est l'impasse dans laquelle nous mène la construction européenne actuelle.
Il faut cependant souligner que la monnaie unique n'est pas une idée libérale, au contraire: pour un vrai libéral, c'est au marché de fixer, au jour le jour, la valeur relative des monnaies au niveau qui équilibre les mouvements de capitaux et de marchandises.
J'insiste donc sur l'idée que la monnaie unique aurait pu être autre chose que ce que nous connaissons.
Si vous faites une monnaie unique entre régions même proches, mais caractérisées par des spécialisations différentes, vous aurez forcément des déséquilibres.
Pour les surmonter, trois moyens sont concevables.
On peut ajuster par les taux de change - c'est impossible par définition avec la monnaie unique.
On peut aussi agir par un budget communautaire qui compense les distorsions, qui finance la mise à niveau des régions en difficultés - on sait qu'un tel budget, ou des politiques budgétaires nationales capables d'exercer un effet analogue, n'existent pas.
Il ne reste alors que la flexibilité des marchés: mobilité de l'emploi comme aux Etats-Unis (mais on n'a pas cela en Europe) ou flexibilité des prix relatifs, c'est-à-dire avant tout des salaires.
Dans le contexte actuel d'incertitude sur l'avenir, une telle Europe ne peut aller que vers la déflation.
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On rencontre alors la question de l'Europe politique.
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M.
M.: C'est bien une question de pouvoir: changer les institutions européennes pour élargir les pouvoirs des salariés, des élus, des populations, jusque sur des questions encore aujourd'hui tabou comme les choix de financement, la monnaie.
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L.
H.
N.: On ne fera évidemment pas une autre Europe centrée sur le plein emploi si les institutions sociales correspondantes n'existent pas.
Il faut un certain contrôle politique de la politique budgétaire et de la politique monétaire, et non une banque centrale indépendante préoccupée de la seule stabilité des prix.
Il faut une Europe sociale qui permette vraiment aux organisations syndicales de négocier sur les salaires, le temps de travail.
La question qu'on peut se poser, c'est s'il ne fallait pas faire l'unité politique de l'Europe avant l'unification monétaire.
En France, en Allemagne, en Italie l'unité politique a précédé l'unification monétaire.
La version d'école, idéale, c'est une Europe politique contrôlant et coordonnant les politiques nationales pour éviter le problème de la contrainte extérieure. Par exemple, tous les pays d'Europe feraient simultanément une politique de relance coordonnée, pour éviter l'écueil de la relance de 1981-1982 en France, qui a tourné court en 1983 parce qu'elle était isolée.
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M.
M.: Bien sûr, dans un monde idéal où il n'y aurait pas de domination des grands groupes allemands en Europe, où l'effet de puissance exercé par le privilège monétaire du dollar n'existerait pas, on pourrait imaginer, sur le papier, des politiques de relance menées par un Etat fédéral européen.
Mais ce que nous avons à combattre, ce sont justement ces effets de domination, et leurs instruments, dont la pression pour aller à la monnaie unique est aujourd'hui le principal.
Comme vous l'indiquez, la monnaie unique retire aux politiques économiques nationales tous leurs moyens d'action, à l'exception des ajustements contre les salaires et contre l'emploi.
Dans de telles conditions, sa création va accroître la pression des critères de gestion capitalistes, et exacerber la concurrence entre les places financières européennes.
On en voit déjà les effets dans les restructurations en cours dans le secteur bancaire et des assurances, avec leurs conséquences sur l'emploi.
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L.
H.
N.: Attention, il y a monnaie unique et monnaie unique.
Certains socialistes, par exemple, expliquent que la monnaie unique aurait pu être le lieu où les Etats membres se concertent pour fixer des taux de change à un niveau qui permette de mettre fin à la surévaluation des monnaies européennes, de baisser les taux d'intérêt en Europe.
Mais cela supposerait qu'on puisse infléchir les décisions des dirigeants de la Bundesbank.
Moi, je n'y crois pas mais je comprends la position des collègues qui défendent ce point de vue.
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MM : Je n'y crois pas non plus, car il y a un lien étroit entre la soumission à la Bundesbank et la " dictature des marchés".
La coopération entre banques centrales pour résister à la spéculation devrait au contraire pouvoir s'appuyer sur un instrument qui ne soit pas porteur de la domination d'une puissance (comme le sont le dollar et le mark), afin de mettre des réserves de change en commun, de s'en servir pour des interventions et pour des prêts à bas taux d'intérêt en faveur des pays qui ont besoin de financer une mise à niveau de leur potentiel industriel et informationnel.
Chaque nation conserverait la maîtrise de sa monnaie et pourrait s'appuyer, en plus, sur un pouvoir commun de création monétaire pour résister à la dictature des marchés.
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L.
H.
N.: Une monnaie commune ? c'est une idée intéressante mais le sujet est techniquement délicat.
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Sur ce point comme sur d'autres, le débat entre vous, économistes, évolue-t-il vers plus de diversité ou vers un rapprochement des points de vue ?
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L.
H.
N.: Lors du colloque " pour sortir de la pensée unique ", nous sommes parvenus à une déclaration réellement commune où ce qui nous réunit est bien qu'il n'y a pas qu'une seule politique macro-économique possible, qu'il n'y a pas qu'une seule façon de faire l'Europe.
Mais les politiques keynésiennes ne seront pas suffisantes pour relancer la croissance et l'emploi, cela nécessite une autre répartition des revenus et la définition de règles institutionnelles appropriées.
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M.
M.: Cela peut conduire à mettre en cause des structures très fondamentales de la société.
La recherche de solutions à la crise est générale.
Le capital en propose une: la précarité généralisée pour tous.
Je crois au contraire qu'il faut lutter pour étendre à tous les salariés - et pas seulement à ceux du secteur public - des garanties d'emploi, de salaires et d'accès à la formation, pour que la mobilité puisse être une mobilité choisie.
Cela demande des transformations sociales très profondes, des moyens pour financer le développement des capacités humaines, dans le cadre d'un nouveau type de plein emploi, où la nécessaire mobilité issue des transformations technologiques serait basée sur la sécurité de l'emploi et de la formation.
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L.
H.
N.: L'un des débats essentiels du colloque " pour sortir de la pensée unique " a porté sur l'idée d'un nouveau plein-emploi et sur une critique du thème de la " fin du travail ": dans ce domaine, les sociologues ont besoin d'un apport des économistes critiques, sinon ils risquent de s'enfermer dans les limites de la " seule politique possible".
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Après l'écho considérable de votre initiative, comment évolue votre action ? Quel impact a-t-elle sur le public auquel elle est destinée ?
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| L. H. N.: Sur la base de nos propres travaux, nous voulons nous ouvrir au mouvement social et c'est pourquoi nous organisons le 24 mai prochain des assises " pour un nouveau plein-emploi et pour sortir du libéralisme", où nous invitons tous les syndicats, toutes les associations. |
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* Maître de conférences de sciences économiques à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne.Président de " l'Appel des économistes pour sortir de la pensée unique ", devenu depuis une association. ** Cadre des finances.Collaborateur d'Economie et Politique . 1. A paraître: deux ouvrages, réunissant les actes du colloque.La pensée unique en débat, Syros, Février, 1997 Pour un nouveau plein-emploi, Syros, Février, 1997 2. Liêm Hoang Ngoc, Salaires et emploi, Syros, 1996.
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