Regards Janvier 1997 - La Cité

Une nouvelle génération entre en politique

Par Jean-Claude Oliva


Entretien avec Anne Muxel *

Comment la politique vient aux jeunes ? Des constats d'aujourd'hui aux questions pour demain. Une dynamique d'expérimentation.

 
Dans votre ouvrage, les Jeunes et la politique (1) vous mettez à mal l'idée communément admise d'une jeunesse massivement dépolitisée.

 
Anne Muxel : Il faut se dégager des stéréotypes selon lesquels la jeunesse aurait été engagée et révolutionnaire dans les années 60, repliée et frileuse dans les années 70 et 80, puis, en 86, lors du mouvement lycéen et étudiant, une génération " morale " se tenant à l'écart des étiquettes politiques et des organisations, enfin, dans les années 90, elle serait devenuepragmatique et réaliste se préoccupant avant tout du concret et des moyens. Ces clichés traduisent l'inquiétude constante de la société vis à vis de la jeunesse ou, dit autrement, une façon de se rassurer en la qualifiant, en cherchant à avoir une emprise sur elle, à anticiper ses comportements ou ses manières de penser. L'état des jeunes dit l'état de la société. Aujourd'hui, plus qu'hier, lien social et lien politique ne peuvent être ni pensés ni envisagés séparément. Et l'entrée dans la vie sociale, rendue difficile par la crise économique, place les jeunes au coeur des possibilités d'expression et d'instrumentalisation du politique en tant qu'outil de transformation sociale.

La vision négative des institutions (hommes politiques, partis, syndicats, etc.), plus marquée chez les jeunes est présente chez tous les Français. Bien sûr, les générations plus anciennes ont des repères que n'ont pas les jeunes qui entrent dans la vie politique dans une période dominée par la désillusion, le désenchantement, la crise sociale et économique. Malgré tous ces aspects négatifs, on peut constater une forte présence des jeunes sur le terrain politique. Ils sont lucides, critiques, exigeants à la hauteur de ce qu'ils attendent aujourd'hui. Ils sont actifs aussi. Interrogés au printemps 1995, 44% des jeunes déclarent avoir participé au moins une fois à une manifestation récente (contre 10% dans l'ensemble de la population). Ils se sentent concernés par tous les grands problèmes de société. Il faut se méfier des constats un peu rapides d'individualisme croissant. De nouvelles formes de conscience collective apparaissent. Comment peuvent-elles être relayées par une action politique ? Cette disponibilité, ce potentiel, cette demande issus de la jeunesse bousculent la politique. Les jeunes ne trouvent pas de réponses dans les partis politiques tels qu'ils sont aujourd'hui. Mais les difficultés d'insertion sociale et de lien avec le politique ne sont pas les mêmes selon les jeunes. Mon inquiétude ne se situe pas vis à vis des jeunes qui manifestent mais de ceux qui ne trouvent pas leur compte dans la situation actuelle et pas non plus de moyen de s'exprimer: on peut imaginer des formes de contestation plus violente, plus désespérée ou plus dangereuse comme celle qu'appelle Le Pen.

 
La dépolitisation des jeunes est pourtant un mythe tenace.

 
A. M.: L'intérêt des jeunes pour la politique n'a pas baissé depuis les années 60. Mais les comportements sont différents, plus complexes, et on a peut-être du mal à les saisir. Il faut bien constater que les messages politiques sont eux-mêmes plus complexes, plus brouillés.

La socialisation politique dans la famille reste déterminante. Ceux de gauche ont hérité des désillusions et du désenchantement et ceux de droite ont constaté que la gauche faisait sensiblement la même politique, d'où un doute général sur la capacité des pouvoirs politiques à influer sur le cours des choses. Les jeunes d'aujourd'hui sont plus informés, ont plus de connaissances politiques qu'auparavant. Une émission comme " Les guignols de l'info " nécessite une bonne culture politique pour apprécier la dérision. Il y a bien sûr le danger de renvoyer tout le monde dos à dos. Mais j'y vois aussi la possibilité d'un aiguisement de l'esprit critique, de la lucidité, une façon d'instrumentaliser la politique à son propre compte pour se faire entendre.

 
Les jeunes ne sont pas une catégorie homogène. Qu'est-ce qui caractérise les différentes jeunesses ? Qu'est-ce qui les unit ?

 
A. M.: Le niveau de formation semble aujourd'hui le clivage le plus fort. A l'élection présidentielle de 1995, parmi les jeunes qui n'ont pas le baccalauréat, le score pour Le Pen grimpe à 24%; parmi les jeunes poursuivant des études supérieures, il chute à 4%. Ce vote concerne d'abord les jeunes chômeurs ou à la recherche d'un emploi (26%), dans une proportion non négligeable les jeunes salariés (22%). Il y a là un fossé énorme, un véritable risque de fracture. Dans le sens horizontal, parmi les jeunes, on peut aller vers plus de solidarité ou au contraire des clivages marqués, de la même façon, dans le sens vertical, il peut y avoir un clivage entre générations ou au contraire partage et transmission à terme.

 
Plutôt que s'interroger sur l'intégration des jeunes au fonctionnement politique actuel, demandons-nous quelle politique répondrait aux attentes des jeunes ? Quelle façon de faire de la politique dessinent les exigences de la jeunesse ?

 
A. M.: La spécificité des jeunes, c'est de recevoir de plein fouet la crise socio-économique. La réponse se situe au niveau du remède à la crise et concerne donc l'ensemble de la société. Les forces politiques se situent soit sur le terrain de la naturalisation de la crise - vivre avec -, soit de la construction d'alternatives, c'est le cas du PCF. Mais cela ne suffit pas. Le PCF entend peut-être les revendications, les souffrances des jeunes, mais les jeunes ne l'entendent pas. Qu'attendent les jeunes alors ? L'idée d'engagement est très forte, très présente ce qui est plutôt encourageant. La responsabilité est aussi importante: ils attendent que les forces politiques assument leurs projets, tiennent leurs promesses. Ils ont plus d'exigences, de connaissances, d'esprit critique, on pourrait presque parler d'une éthique. Cela est une chance formidable pour la politique. Enfin, pour que la politique soit un outil de transformation de la société, il faut conjuguer pragmatisme et efficacité, et poser différemment la question du temps, en terme d'immédiateté. L'expérience sociale actuelle s'inscrit dans une dynamique d'expérimentation plutôt que d'identification.

 


* Anne Muxel est chargée de recherches au CNRS et rattachée au centre d'études de la vie politique française (CEVIPOF).Elle a publié de nombreuses études sur les jeunes et la politique, et Individu et mémoire familiale, éditions Nathan.

1. Les Jeunes et la politique, Hachette, 1996.

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