Regards Janvier 1997 - La Cité

Corinne, à l'écoute des enfants

Par Jackie Viruega


Elle est si paisible, avec sa voix de contralto, ses cheveux couleur d'automne, ses gestes méthodiques, qu'on ne pourrait trouver présence plus rassurante pour les enfants autistes qu'elle soigne. Corinne Toulouse-Meunier est infirmière psychiatrique à l'hôpital de jour Robert Ballanger, à Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, dans le service du professeur Berdah. Elle est une des dernières à posséder cette spécialisation, qui n'existe plus, les pouvoirs publics ayant décrété qu'une formation unique suffisait pour toutes les infirmieres. La psychiatrie représente désormais deux mois dans ce cursus, même pour travailler dans ce domaine. Mais Corinne ne pourrait demander un service de médecine ou de chirurgie, son titre n'étant pas reconnu, malgré les promesses, comme l'équivalent de celui des infirmières DE. Corinne le déplore. Elle regrette surtout la disparition de sa formation, " du regard spécifique qu'elle donnait, de l'importance accordée à la relation avec le patient, à sa douleur, aux mots, au temps..."

Elle s'est trouvée par hasard en psychiatrie." On m'a indiqué ce diplôme; je cherchais ma voie; j'ai passé ce concours. Le vrai choix s'est opéré en troisième année de formation. J'ai choisi la pédopsychiatrie, et j'ai eu le sentiment de trouver ma place, de faire ce que je voulais et d'être reconnue."

Les services hospitaliers de pédopsychiatrie reçoivent enfants et adolescents. Corinne s'occupe de petits de 2 ans à 8 ans, certains scolarisés, d'autres non, à cause de leur état très gravement perturbé. Plusieurs groupes se succèdent, une ou plusieurs fois par semaine, ou quelques heures chaque jour, dans un pavillon indépendant installé comme une maison dans le parc de l'hôpital. Ils suivent cette thérapie en moyenne de l'âge de 4 ans à celui de 8 ans. Cette relation par la parole et le jeu a pour objectif de les aider à comprendre ce qui leur arrive, en mettant des mots sur leur comportement, et toujours en lien avec les parents.

 
La relation avec le patient, à sa douleur, aux mots, au temps

Corinne raconte l'histoire d'un garçon de huit ans qui a récemment quitté l'hôpital de jour: " J'étais son infirmière de référence, au sein de l'équipe soignante. Il est arrivé " en morceaux". Incapable de parler, il se roulait par terre en hurlant, en bavant, bien qu'il ne fut pas épileptique. Pour faire cesser ses crises, nous l'entourions de nos bras en le tenant. Son traitement a été notre présence inlassable pendant des années. Il s'est peu à peu calmé, a eu accès aux mots, puis au langage. Cet enfant est étiqueté " autiste ". Il est normal biologiquement mais psychotique. On ne connaît pas les causes de l'autisme et ce diagnostic donne lieu à des désaccords médicaux.

" Ce petit garçon a pu partir, debout, entre son père et sa mère. Il n'est pas encore sorti d'affaires, il est dans un hôpital de jour pour enfants plus âgés, mais il a amélioré de manière spectaculaire son comportement, ses relations familiales, son état psychique. Il peut reconnaître sa propre existence et communiquer.ça s'est remis en place dans sa tête, et dans sa famille aussi, car un enfant porte toujours l'histoire familiale, il n'est donc jamais soigné indépendamment."

Corinne sourit: " Les progrès d'un enfant représentent une gratification qui justifie notre métier, parce que nos conditions de travail sont difficiles. On nous informe au dernier moment de décisions susceptibles de remettre en cause notre travail. Nous devons déménager de ce pavillon. Or, ces enfants hyper-sensibles ne supportent pas les changements dans l'urgence, ils peuvent régresser..."

 
Le temps et l'argent nécessaires

Comment voit-elle l'avenir ?

" Gris ! Je n'aime pas le pessimisme, mais... L'Etat se moque bien de dépenser de l'argent pour les enfants malades; il estime que les hôpitaux coûtent trop cher, et les spécialistes aussi." Pas de crédits. Pour une simple consultation, l'attente peut durer six mois. Pour obtenir une place en hôpital de jour, il faut compter quatre ans, en moyenne. Dans cette pénurie, l'application de la loi Creton, qui permet de garder en institution les adolescents jusqu'à 20 ans, limite encore les places. Que faire avec un enfant autiste ? Des familles s'organisent en associations et pensent trouver une solution avec le courant " Teach ". Cette méthode tente d'adapter les enfants psychotiques à la société, en leur inculquant un comportement plus supportable par l'entourage. Cet utilitarisme indigne l'infirmière qui ne compte pas ses heures au service du patient. Elle y voit " une sorte de dressage uniforme et superficiel, qui ne tient pas compte des problèmes réels de l'enfant, de ce qu'il pense. Si l'apprentissage ne prend pas sens pour lui, il ne pourra se structurer..."

Impossible de rogner sur le temps et l'argent nécessaires, si on veut soigner les maladies, physiques et mentales. On le sait depuis très longtemps... Demain, peut-être, cette évidence sera enfin assumée ?

 


1. Santeria: pratique religieuse animiste fondée sur un syncrétisme entre dieux africains et saints catholiques.

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