Regards Janvier 1997 - La Cité

Claire, une femme de son époque

Par Françoise Colpin


Elle a l'air fragile. Presque timide. Pourtant, sa filmographie échappe complètement à la banalité, à la facilité, à la fragilité. Six films. Trois télés. Trois longs métrages sélectionnés pour Cannes. Pas mal du tout. Son regard de réalisatrice s'attache, à travers les personnages, à la société qui les entoure, à ses dysfonctionnements, à ses manques.

 
" Je fais une distinction très nette entre mon métier et le fait que je sois une femme "

Révélée par Chocolat en l988, Claire Denis vient de nous donner Nénette et Boni, histoire d'un frère et d'une soeur, avec de jeunes acteurs qu'elle avait fait jouer dans une production commune pour Arte. Une soeur qui vient habiter chez son frère qu'elle connaît à peine et qui lui offre le bébé qu'elle attend. Histoire d'un transfert entre ces deux personnages. Elle a quelque chose en trop, lui quelque chose en moins, il a été rejeté par son père. Vite dit ? " De fait, dit Claire Denis, l'amour entre un frère et une soeur utilise un langage spécifique. C'est vrai que dans ce film je matérialise un lien que l'on ne remet jamais en question comme on peut le faire avec le lien amoureux. Dans le film, elle est seule, lui aussi, ils se retrouvent à un moment de leur existence comme s'ils s'étaient attendus. Cette relation m'intéresse aujourd'hui à un âge où l'on en prend conscience. Cette relation particulière que l'on ne trouve pas ailleurs ".

Cela se passe à Marseille, cette ville que Claire Denis aime tout simplement parce que elle s'y sent bien. Cela dit, quelle est sa part personnelle dans ce film ? Claire Denis est formelle: " Je fais une distinction très nette entre mon métier et le fait que je sois une femme. Je fais des films parce que c'est moi, un point c'est tout. Sans doute, j'ai été protégée par des aînées qui ont taillé la route pour l'égalité, la liberté du corps, l'avortement, la pilule. Néanmoins, j'ai toujours eu besoin de distinguer la part de la femme de celle de la réalisatrice, metteuse en scène, cinéaste, auteur...tiens il n'y a pas de féminin ". Un de ces pièges du langage qui nous fait rire." En fait, on est cinéaste de temps en temps quand on fait un film. Le reste du temps, je suis quelqu'un qui cherche et s'interroge sur son travail. Si j'étais pianiste, je ferais des gammes tous les jours, ou sportive, des exercices quotidiens. Il me parait pourtant certain que le cinéma est aussi physique et là, je crois qu'on s'en rend mieux compte quand on est une femme. J'ai d'ailleurs beaucoup de femmes dans mon équipe ". Tiens, tiens...par choix ? " Je trouve qu'elles sont performantes. Elles font bien leur boulot. Peut-être qu'on pourrait dire qu'Agnès et moi, on a une façon féminine de filmer. Je n'en sais rien du tout." Film d'homme ou film de femme, la question reste posée.

Claire Denis a été élevée en Afrique. Dans différents pays de ce continent. Cela l'a marquée dans sa conception du monde et des relations humaines " infiniment. Mon enfance m'a marquée comme elle marque tout un chacun. J'ai eu surtout le sentiment de n'être jamais seule au monde et surtout pas le centre du monde. C'est un cadeau. Etre préoccupée des autres, de l'autre. Ce n'est pas le tout de parler d'altérité, quand on a grandi comme cela on sent qu'on a cela dans la peau ". Ce regard sur l'autre, comme elle dit, n'est pas fortuit dans celui qu'elle jette sur ce monde plein de plaies non cicatrisées." Les gens qui ont vécu ailleurs, dans une structure qui n'est pas la leur ont compris que leur propre culture avait de la valeur, mais qu'elle n'était pas la seule et pas vraiment la meilleure non plus." Mais comment vient l'idée d'un film ? De pleins de choses justement. De la musique. De lectures. De danse. De paramètres divers qui, à un moment, indiquent une piste." Après l'école de cinéma, j'ai été assistante de metteur en scène longtemps sans être frustrée. Puis un jour, j'ai eu le projet de Chocolat. Je suis lente comme certaine réaction chimique. Heureusement parce que je suis émotive et si j'avais des réactions rapides, je ferais des conneries. Cela peut paraître paradoxal, mais c'est ainsi." Lucide. Elle estime avoir la chance de travailler et de gagner sa vie " c'est anormal que cela soit devenu un privilège ". Certes. Elle regrette que la matérialité de son travail soit si mince dans sa vie." L'économie du cinéma a des règles intangibles. Je préférerais travailler plus souvent pour m'améliorer et pas, à chaque fois, tout remettre en question. Je me nourris entre temps des films des autres qui me font avancer autant que les miens puisque je n'ai pas les moyens de faire des gammes tous les jours ".

 
" J'ai mal pour l'ordre du monde "

La musique reste pour Claire Denis essentielle: " Pas de cinéma sans musique. La musique m'accompagne et me donne la force d'extérioriser ". Pour Chocolat, elle avait travaillé avec un musicien sud-africain qui l'a emmenée faire une ballade à Soweto où elle n'avait jamais voulu mettre les pieds avant Mandela." Evidemment, j'ai vu sa maison sans l'idée de pèlerinage qui m'est étrangère. L'arbre dans le jardin. Cela m'a émue de penser au temps où il était enfant dans ce pays-là, dans ces townships. Cet homme si fort et, en même temps, extérieurement serein. Quelle responsabilité écrasante de faire changer ce pays." Claire Denis se définit comme une femme de son époque et de ses bouleversements." Est-ce qu'on pourrait vivre une journée sans penser à la Palestine, à la culture palestinienne. Que devient-elle ? J'ai mal pour l'ordre du monde."

Claire Denis va repartir en Afrique réaliser un film pour Arte avec un réalisateur égyptien. Elle a écrit le scénario. Elle ne m'en dira rien. Mais gageons qu'il sera imprégné de cette sensibilité retenue et de ce regard d'une femme de notre époque. Comme elle dit et le prouve.

 


1. Santeria: pratique religieuse animiste fondée sur un syncrétisme entre dieux africains et saints catholiques.

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