Regards Janvier 1997 - La Cité

Les passions accomplies de Magali

Par Jean-Claude Oliva


Lauréate 1996 du prix ingénieur, elle a mis au point une nouvelle méthode d'amplification (dite PCR de l'anglais polymerase chain reaction) des gènes qui permet la détection précoce d'un virus ou d'une anomalie génétique dans une cellule bien identifiée. Pour cela, elle a combiné deux techniques éprouvées. La première, très précise, utilisait du matériel génétique de cellules broyées, et le répétait, l'amplifiait ce qui permettait de détecter des phénomènes infimes, mais du coup faisait l'impasse sur les types cellulaires. La seconde permettait de prélever avec une sonde la séquence d'ADN d'une cellule bien déterminée, mais sans possibilité d'amplification, ce qui interdisait de repérer des phénomènes intéressants.

 
Lire le message génétique de cellules intactes

La nouvelle méthode d'amplification génique possède les avantages des deux précédentes: amplifier et donc lire le message génétique de cellules intactes. Un succès aux retombées immédiates puisque un programme de détection de Papillomavirus, impliqué dans les cancers de l'utérus, est conduit avec l'hôpital parisien Saint-Vincent de Paul." Non seulement cette technique permet la détection très en amont mais de plus en voyant le type de cellules touchées et la progression du virus, on pourra imaginer des traitements plus sélectifs et peut-être plus efficaces." A plus long terme, d'autres applications sont possibles qui concernent la détection d'hépatites ou d'infections cellulaires par le virus HIV encore latent avant l'apparition du Sida. Ou encore l'étude des cellules du foetus qui circulent dans le sang de la mère pour identifier des anomalies génétiques responsables de la myopathie ou de la trisomie et " éviter l'amniocentèse qui comporte quelques risques " souligne Magali Teyssier. On l'a compris, la chercheuse n'est pas indifférente aux résultats de ses travaux: " ma motivation, rendre service dans un avenir proche ". Ce qui bouscule quelques clichés sur la dichotomie entre recherche fondamentale et appliquée... Magali Teyssier effectue un travail de biologie fondamentale dans la perspective d'une application directe et rapide, c'est-à-dire pour les cinq ou dix ans à venir.

Pour en arriver là, elle a passé un DEA à la faculté d'Orsay, puis un doctorat de biologie cellulaire et moléculaire à l'hôpital Cochin et voilà notre chercheuse recrutée par le CEA en 1993. En effet, le Commissariat à l'Energie Atomique possède une direction des sciences du vivant dont fait partie le laboratoire d'hémato-immunologie installé à l'hôpital Saint-Louis à Paris. Avec un objectif précis: progresser dans le domaine des greffes de moelle osseuse et du protocole de ces greffes. Une préoccupation du CEA depuis la catastrophe de Tchernobyl. C'est qu'une irradiation massive détruit les cellules de la moelle, empêchant tout renouvellement des cellules du sang, et condamnant à une mort certaine. A présent, le laboratoire se penche sur le sang de cordon ombilical qui contient des cellules qui, comme celles de la moelle, peuvent générer toutes les cellules du sang et leurs dérivés (hématies, plaquettes, etc). Déjà des enfants sont " greffés " de cette façon et des banques du sang de cordon ombilical font leur apparition." Le laboratoire a été créé en 1991 et ces travaux, commencés avant que je n'arrive, constituent des avancées qu'on voit, qu'on vit." Avec en perspective la diminution des échecs de greffe de moelle. Et pour horizon scientifique, l'identification et l'isolement de la cellule souche à l'origine des différentes cellules du sang." Il faut effectuer une sorte de tri, éliminer certaines cellules, en garder d'autres jusqu'à obtenir 100% de réussite ".

Aussi tout naturellement lors de la naissance de son second enfant qui a dix mois - le premier a quatre ans - elle a fait don du cordon et surtout du fameux sang pour sauver d'autres enfants. Si son travail occupe une bonne moitié de sa vie, l'autre est consacrée essentiellement à sa famille et à ses enfants. Elle dénonce les idées reçues sur la disponibilité des chercheurs, " ma journée au labo commence à 8 h 30 jusqu'à 18 h ou 19 h ". Les horaires sont " libres...dans le sens extensibles ". Cependant elle n'y passe pas ses nuits " sauf manip exceptionnelle ". Le plus souvent, " c'est la crèche et la nourrice qui déterminent mon emploi du temps ", sourie-t-elle.

Dans son labo, il y a beaucoup de femmes, surtout des techniciennes, et des " thésardes ". Ce n'est pas tout à fait un hasard. Elle-même, dès la classe de troisième ou de seconde, voulait faire de la recherche biomédicale sans savoir exactement de quoi il en retournait. Et personne dans sa famille n'a essayé de la dissuader de ce choix. Par contre, son frère est devenu ingénieur. D'où le sentiment qu'on impose aux garçons un métier lucratif et qu'on laisse les filles à leurs passions car, de toute façon, on ne compte pas sur elles pour faire vivre un ménage. Mais on lui a laissé faire ce qu'elle souhaitait et après tout c'est bien l'essentiel... Car Magali Teyssier aime sa liberté. Qu'elle baptise " autonomie dans l'équipe " pour ce qui est du travail au labo.

 
De la liberté baptisée " autonomie dans l'équipe "

A un entretien d'embauche où on lui demandait quelle serait sa place dans une équipe de football, elle a répondu sans sourciller " goal ". C'est que, si on ne peut imaginer parvenir à des résultats avec un ou deux chercheurs isolés, dans une équipe comme la sienne (ils sont plus de quinze dont dix du CEA), il faut à la fois une thématique d'ensemble, commune à tout le groupe, et un domaine bien défini, un but propre à chaque chercheur dont le travail sera jugé à l'aune des publications scientifiques. L'inquiète néanmoins la tendance à exiger des résultats trop rapidement. Un ou deux mois peuvent passer sans résultats concrets, mais pas plus, il faut se mettre sur un autre sujet." Pourtant il ne faudrait pas perdre la capacité d'investir sur le long terme." Ce qui n'est pas évident car dans le domaine biomédical, beaucoup de financements viennent du privé, notamment des firmes pharmaceutiques." La recherche appliquée m'intéresse à condition de garder l'ouverture sur l'intérêt public à long terme."

 


1. Santeria: pratique religieuse animiste fondée sur un syncrétisme entre dieux africains et saints catholiques.

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