Regards Décembre 1996 - La Planète

Méditerranée orientale
Zorba le Grecs'efface devant Bruxelles

Par Sophie Boutillier


Voir aussi Chypre, l'île déchirée

L'Europe du libéralisme a changé la Grèce. Mais la modernité qu'elle affiche désormais prend la couleur des privatisations, du chômage, de la pauvreté et...de la xénophobie.

Lanterne rouge de l'UEM (l'Union économique et monétaire européenne), la Grèce est montrée du doigt. Son positionnement dans la guerre de l'ex-Yougoslavie, qualifié de pro-serbe, irrite. Le résultat des élections législatives du 22 septembre dernier, remportées par le Parti socialiste, (42% des suffrages contre 39% aux conservateurs), semblent tourner résolument la Grèce vers la modernité. Laquelle ? L'objectif déclaré des nouveaux dirigeants est de ne plus considérer l'Europe comme une vache à lait à subventions, mais comme un moyen d'exercer un rôle, sur les plans diplomatique et politique, déterminant dans les Balkans.

Pour sortir du sous-développement économique et accéder au rang de pays moderne, la Grèce " doit " passer par une cure de désintoxication et d'assainissement: privatisation, monétarisme et réduction du déficit budgétaire qui représente aujourd'hui environ 10% du PIB. Le plan de convergence lancé pour la période 1994-99 a pour objectif de ramener ce déficit à 1%. Pour y parvenir, la recette est simple et connue: augmentation des recettes publiques (lutte contre la fraude fiscale et collecte plus rapide des arriérés d'impôts et des impôts mis en recouvrement). La consommation n'a pas été oubliée: majoration considérable de la TVA sur les tabacs et les droits d'immatriculation des automobiles. La libéralisation de l'économie passe par le renforcement du contrôle de l'Etat sur la vie de tous les jours. L'administration fiscale s'est informatisée. Ses agents ont reçu pour instruction de prendre des sanctions contre les fraudeurs. Les professions libérales et les petits entrepreneurs doivent aussi passer à la caisse.

L'Etat attend aussi des recettes supplémentaires des privatisations d'entreprises et de divers services publics. Le processus de privatisation a été retardé cependant en raison de l'hostilité des salariés, mais aussi de la faiblesse des marchés financiers grecs. Le projet de privatisation des télécommunications, annulé en 1993, resurgit mais avec moins d'ambition. Privatisation réalisée dès 1994 pour les chantiers navals Neorion sur l'île de Syros. A présent, les grandes banques, pour la plupart placées sous le contrôle de l'Etat, vendent au privé des entreprises qu'elles contrôlaient.

Le secteur public ne constitue plus une réserve d'emplois, il n'embauche pas ou seulement sous contrat à durée déterminée, et encore de moins en moins. Si le taux de chômage officiel s'élève à 10% de la population active, il monte à plus de 30% pour les moins de 25 ans. Ceux qui ont un emploi le gardent - en raison de la puissance des organisations syndicales mais aussi du droit du travail (la législation interdisant le licenciement de plus de 2% des effectifs par mois). En revanche, l'accès à un emploi - même de façon provisoire - est quasiment impossible pour les plus jeunes. Le piston et les relations, véritable sésame jusqu'au début des années 90, sont en panne puisque l'Etat n'embauche plus. Même la possession d'un diplôme universitaire ne constitue plus une assurance-emploi. Ni le secteur privé ni le public ne demandent d'ingénieurs ou de travailleurs hautement diplômés. Outre les petits boulots, l'issue de secours réside dans la création d'une petite entreprise - éphémère -, et ce rarement dans le domaine de spécialisation du diplômé. Dans le meilleur des cas, il deviendra chef d'une PME de logiciels d'informatique ou d'import-export, dans le pire, il sera à la tête d'une pizzeria ou d'un petit restaurant " coupe faim".

 
Renforcer le poids politique du pays dans la région des Balkans

Jusqu'au début des années 90, la Grèce - contrairement à la France par exemple - avait été relativement épargnée par la pauvreté et l'exclusion sociale, la famille d'une part, l'économie parallèle d'autre part agissant comme des filets de protection. La faiblesse de l'Etat providence depuis les années 50 avait été contrecarrée par le développement de la solidarité familiale. Les parents maternent leurs enfants jusqu'à un âge parfois assez avancé. La crise a renforcé ces relations entre générations, qui, pendant les années de croissance, s'étaient quelque peu effilochées notamment dans les grandes villes. La famille finance les études des enfants, puis la création d'une petite entreprise. Imposant des conditions drastiques à leurs débiteurs, les banques sont rarement sollicitées. Aussi, être exclu de la famille, c'est l'être tout court et se retrouver sur les bancs publics en compagnie d'une nouvelle population de laissés pour compte, souvent venue de l'étranger, surtout d'Albanie ou des ex-pays socialistes d'Europe de l'Est. Entrés clandestinement pour la plupart, ils sont régulièrement reconduits à la frontière par bus, pour revenir dès que possible. Les autres, généralement d'origine grecque, ont plus de chance et deviennent forains. Les rues sont régulièrement encombrées par ces petits étals qui proposent pour un prix dérisoire un " Zénith " d'occasion, un samovar garanti d'origine ou ces tissus bariolés très à la mode. Ces marchands parlent souvent un grec approximatif, et ne sont pas insérés dans la société qui demeure hostile.

La xénophobie et le racisme se développent. Habitués à la misère, les travailleurs clandestins sont prêts à se louer pour un croûton de pain. Ce sont de redoutables concurrents sur le marché du travail informel. Le sentiment nationaliste se développe, également alimenté par les problèmes frontaliers, que ce soit avec la Turquie ou la... Macédoine. Le récent incident qui a opposé la Grèce à la Turquie pour un îlot rocailleux a été l'occasion d'un effrayant défoulement nationaliste dans la quasi-totalité de la presse écrite grecque.

L'Europe a changé la Grèce. Les fonds européens ont arrosé les couches moyennes dont les habitudes de consommation ont été bouleversées. Depuis 1981, date de l'adhésion, les produits de consommation européens ont envahi le marché hellénique. L'usage des cartes de crédit et du téléphone portable s'est considérablement développé. Les distributeurs de billets se sont multipliés, comme les cabines téléphoniques à carte. La Bourse d'Athènes s'est informatisée. Les Grecs connaissent aussi depuis une dizaine d'années les hypermarchés situés à l'extérieur des agglomérations urbaines. Les signes extérieurs de la modernité sont présents. L'image de Zorba le grec s'efface progressivement au profit de celle d'un professeur de droit et d'économie, en costume trois pièces, Costas Simitis, le nouveau premier ministre, pour qui la modernisation économique du pays, accélérée par l'adhésion européenne, doit être l'occasion de renforcer le poids politique du pays dans la région. Les différends avec Ankara inquiètent Athènes qui s'oppose de toutes ses forces à l'adhésion de la Turquie à l'Europe, prévue depuis le début des années 1960.

Cette façon " d'européaniser " la Grèce n'est pas, loin de là, partagée par tous. Les dernières élections se sont également traduites par la montée des partis de gauche: le Parti communiste, la Coalition de gauche et du progrès ainsi que le Mouvement populaire démocratique, créé par un transfuge du parti socialiste. Reste que si la Bourse d'Athènes a " bien réagi " aux retour du Pasok au pouvoir, la politique d'austérité qui accroît la pauvreté et les inégalités sociales n'est pas remise en question.

 

 


Chypre, l'île déchirée


Au XVIe siècle, l'île de Chypre est devenue une province ottomane. En 1878, profitant de l'affaiblissement de la Turquie en raison des insurrections des peuples des Balkans et de la guerre russo-turque, l'Angleterre impose au sultan des conventions qui font de Chypre une colonie britannique. L'île est une base avancée tant militaire qu'économique vers la Turquie, le Moyen-Orient et le canal de Suez. En entretenant les conflits entre les Grecs et les Turcs de l'île, Londres s'efforce d'enrayer la lutte des Chypriotes contre la présence britannique. En 1960, Chypre devient un Etat souverain avec un statut bi-communautaire garanti en principe par la Grande-Bretagne, la Grèce et la Turquie. La guerre civile éclate bientôt entraînant des exodes réciproques de nombreux Grecs et Turcs, amorce d'une partition de fait. L'intervention des Casques Bleus contribue à stabiliser la situation. Le coup d'Etat des colonels grecs en 1967 renverse les données. L'archevêque Makarios, président de la République de Chypre, est parmi les non-alignés et s'éloigne de l'idée d'Enossis (le rattachement de Chypre à la Grèce). Il penche pour l'indépendance de l'île. En 1974, la junte militaire d'Athènes organise le renversement de Makarios. Le 20 juillet, l'armée turque débarque 40 000 soldats dans l'île. Depuis 1952, la Grèce et la Turquie sont membres de l'OTAN mais les Etats-Unis montrent leur bienveillance aux dirigeants turcs après avoir participé au renversement de Makarios. En 1975, est proclamé l'Etat fédéré chypriote turc, puis, en 1983, l'indépendance de la " République turque du Nord de Chypre ", qu'aucun pays n'a reconnu jusqu'à présent en dehors de la Turquie qui continue à refuser d'appliquer les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU. Des dizaines de milliers de colons venus d'Anatolie sont envoyés à Chypre. Les liens économiques avec Ankara se resserrent. Rauf Denktash, le président de la " République turque du Nord de Chypre " auto-proclamée, souhaite un rattachement avec la Turquie, soutenu par les nouveaux dirigeants islamistes de la Turquie. Le gouvernement chypriote, seul reconnu par la communauté internationale, a demandé en 1990 l'adhésion de l'île à l'Union européenne. Ankara, qui se heurte au refus de Bruxelles depuis 1987, tant que les droits de l'Homme et les libertés seront bafoués, s'en offusque et joue au chantage. Elle prétend que seule une adhésion simultanée de la Turquie et de Chypre à l'UE résoudra le problème. Des affrontements réguliers opposent soldats turcs et Chypriotes grecs. En août dernier des échauffourées ont suivi une manifestation symbolique de motards partis de Berlin pour condamner la division de l'île. Elles se sont terminées tragiquement. Mme Tansu Ciller, ministre des Affaires étrangères turc, déclarait, quelques jours après, que la Turquie ne tolérerait pas de violation de frontières. Elle menaçait quiconque toucherait au drapeau turc de lui " briser les mains ".

Bernard Louvel

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