Regards Décembre 1996 - La Planète

Méditerranée orientale
Turquie, entre islamisme et laïcité

Par Bernard Louvel


La république turque glisse vers un islamisme appuyé sur la droite, qui s'attaque aux pauvres, aux démocrates et aux Kurdes. Les forces progressistes craignent de nouvelles épreuves.

Au début des années vingt, l'arrivée au pouvoir de Mustapha Kemal avait révolutionné la société traditionnelle ottomane en la laïcisant et en séparant la religion et la loi islamique de la vie civile et politique. Le vote de confiance accordé le 8 juillet dernier au premier gouvernement islamiste depuis la fondation de la République laïque en 1923 marque, tout au moins, un tournant dans la vie politique et sociale turque. Certes, la laïcité demeurait officiellement la ligne politique de la Turquie qui se réclamait toujours du kémalisme. Pourtant, un processus de réislamisation avait été amorcé après la Seconde Guerre mondiale pour utiliser la religion parallèlement à la répression contre les forces progressistes. Le régime issu du coup d'Etat militaire de 1980 a renforcé cette orientation. L'instruction religieuse qui avait été rétablie en 1956 dans les écoles sous forme optionnelle devient obligatoire. Le gouvernement turc prend une attitude répressive vis-à-vis de la communauté alévie, branche dissidente du chiisme qui forme un tiers de la population et qui reste très attachée au principe de la laïcité car elle avait été persécutée sous le Califat.

L'encouragement indirect du fondamentalisme par les partis dirigeants turcs a rendu finalement l'islamisme menaçant pour eux-mêmes. Dans les années 80, le pays est engagé dans une politique ultralibérale. La primauté est accordée aux sociétés exportatrices au détriment du marché national, des investissements publics sont freinés, la liberté des prix est décrétée parallèlement à un blocage des salaires, l'implantation de capitaux étrangers est favorisée. Après la mort du président de la République, Turgut Ozal, en 1993, Süleyman Demirel lui succède et Mme Tansu Ciller devient premier ministre. Celle-ci met sur pied un programme d'assainissement et d'accélération des privatisations qui enfonce encore plus la population dans la paupérisation.

Malgré les conditions difficiles d'exercice des droits syndicaux et la répression à l'encontre des mouvements revendicatifs, protestations et manifestations se multiplient. Le terrain social n'en est pas moins favorable à la propagation des idées islamistes. Le coup d'Etat de 1980 supprime tous les partis mais, après leur autorisation en 1983, naît le Parti de la prospérité (REFAH), d'inspiration islamiste. L'éclatement de la coalition formée en 1991 du Parti de la juste voie (DYP) de Tansu Ciller et du Parti républicain du peuple (CHP) de Deniz Baykal entraîne la démission du premier ministre le 20 septembre 1995 et les élections législatives anticipées du 24 décembre. Le grand vainqueur de ces élections est le Parti de la prospérité (islamiste) qui, avec 21,4% des voix, devient le premier parti du pays. Les deux partis de l'ancienne coalition sont grands perdants: le DYP de Tansu Ciller et le CHP, émanation de l'ancien parti unique kémaliste. Un autre perdant est le Parti de la Mère patrie (ANAP), de Mesut Yilmaz, opposé à la coalition. Par contre, le Parti démocratique de gauche (DSP) de Bulent Ecevit remonte de 10,8% à 14,6%.

 
Des élections qui n'ont pas résolu la crise politique

La répression contre le peuple kurde a enrayé les diverses tentatives de constitution de partis légaux défendant l'identité du peuple kurde. Sous la pression internationale de l'Union européenne, le Parti de la démocratie du peuple (HADEP) (kurde), a été autorisé à se présenter aux élections. Ses scores ont été importants dans les provinces kurdes du Sud-Est, mais avec un pourcentage de 4,2%, le peuple kurde n'est pas représenté au Parlement.

L'élection du 24 décembre ne résout nullement la crise politique. Les islamistes, avec 158 sièges sur 550 ne dominent pas l'assemblée. En tant que président du premier groupe parlementaire, Erbakan est pressenti pour former un gouvernement sans y parvenir car les autres groupes se refusent à une telle alliance. La Turquie mise sur l'Europe mais l'Occident s'inquiète de la campagne électorale du Parti de la prospérité (Refah, islamiste), se prononçant pour le retrait de l'OTAN, contre l'adhésion à l'Union européenne et prônant la formation d'une union musulmane du Maghreb à l'Asie centrale. L'Occident met son espoir dans la " Turquie institutionnelle ", c'est-à-dire l'armée, les institutions étatiques et les milieux économiques et financiers pour barrer la route au fondamentalisme.

Une entrée en Europe précipitée par la menace de l'intégrisme

Les rivalités entre les dirigeants des autres formations politiques laissent place à l'incertitude politique. L'ANAP et le DYP constituent au début de mars 1996 l'ANAYOL (la voie principale), contraction des sigles des deux formations: Mesut Yilmaz devient premier ministre pour 1996, sa rivale Tansu Ciller lui succédera pour deux ans en attendant une nouvelle rotation.

Sur fond d'inflation galopante, d'endettement croissant et de dégradation économique et sociale, le REFAH islamiste a beau jeu d'attiser les tensions. Il dépose en fin avril une motion réclamant une commission d'enquête contre Tansu Ciller pour corruption. Le 25 mai, Transu Ciller annonce que son parti retire son soutien au gouvernement et Mesut Yilmaz démissionne le 6 juin 1996.

Un des arguments essentiels de Tansu Ciller a été de déclarer que fermer la porte de l'Europe à la Turquie rejetterait le pays dans les bras des islamistes. Avec succès, car le 13 décembre 1995, l'accord d'union douanière est ratifié par le Parlement européen. En fait, Tansu Ciller s'est rapprochée des islamistes. Ceux-ci, le 16 juin, rejettent une motion réclamant des investigations sur l'utilisation de fonds secrets par l'ex-premier ministre. Erbakan parvient à former un gouvernement de coalition comprenant le Parti de la prospérité et le Parti de la juste voie. Il est premier ministre en juillet, Tansu Ciller vice-premier ministre et ministre des Affaires étrangères. Les opposants à Mme Ciller au sein du DYP doivent démissionner. La " Turquie institutionnelle " ne manifeste pas d'opposition ouverte.

Les islamistes ont en effet préparé un programme modéré de gouvernement. Les options économiques antérieures sont maintenues. La solution militaire au problème kurde continue à prévaloir. Les dirigeants du HADEP sont jugés en septembre pour séparatisme. Une grève de la faim organisée par les prisonniers politiques en juin-juillet contre leurs conditions de détention ne s'est terminée par un compromis qu'après la mort de plus d'une dizaine d'entre eux. Ni les condamnations de l'ONU, ni, pour la première fois, celle de la Cour européenne de justice, ni le blocage d'une partie de l'aide à la Turquie pour non-respect des droits de l'Homme ne modifient le comportement du nouveau gouvernement.

L'arrivée des islamistes au pouvoir va modifier la vie politique et sociale de la Turquie. Le Parti de la prospérité pense que le temps travaille pour lui. Les élections municipales partielles de juin 1996, qui ont encore renforcé les islamistes, sont un encouragement pour eux. Pour les forces progressistes et laïques turques, c'est la crainte de nouvelles épreuves.