Regards Décembre 1996 - La Planète

Jérusalem
Apprendre à se connaître

Par Agnès Pavlowsky


Voir aussi Vent du désert, des airs de Sara

Une poignée d'Israréliens et de Palestiniens construisent des liens. Ils veulent prouver qu'ils sont viables et que Jérusalem peut fort bien devenir la capitale unique de deux Etats.

Pour les Palestiniens, Jérusalem est d'abord une souffrance. La fermeture l'isole. Elle est interdite à tous ceux des territoires. Dans la cité, annexée en 1980, les Palestiniens sont des citoyens de seconde zone. Ce sont seulement des " résidants ", ainsi que le stipule leur carte de séjour. Faute de permis de construire que les Israéliens n'accordent jamais, les maisons des Palestiniens sont démolies à la minute même où elles sont terminées. Mais les quartiers juifs s'étendent, dans Jérusalem-Est même, sur des espaces refusés aux Palestiniens au motif qu'ils étaient réservés aux parcs et jardins. Déjà en 1993, selon le gouvernement israélien, cette partie arabe de la ville, à présent hachée de quartiers juifs, compte plus d'Israéliens (160 000) que de Palestiniens (155 000). Depuis, les mesures pour chasser ces derniers se sont accélérées.

 
Une ville, deux capitales, c'est le bon sens, la sagesse

Il n'y a cependant pas de consensus israélien pour considérer Jérusalem comme capitale éternelle et indivisible de l'Etat d'Israël (voir interview de L. Chahid). Et le Meretz (1) a soutenu en octobre l'idée du partage de la ville comme capitale de deux Etats. Pour Gershon Baskin, directeur du centre israélo-palestinien pour la recherche et l'information à Jérusalem: " Peu d'Israéliens même " Jérusalémistes " peuvent dessiner les limites municipales.(...) Ils veulent que les bâtisses construites après 1967 demeurent sous souveraineté israélienne, ainsi que les sites religieux juifs ". Aux élections municipales de 1994, la liste " La paix pour Jérusalem " levant le tabou, écrivait: " Jérusalem, deux capitales pour deux peuples, un gouvernement municipal deux conseils municipaux ". En juin 1995, " Gush Shalom ", le bloc de la paix, a pris l'initiative d'un manifeste pour impulser le débat, au cours d'une manifestation à Jérusalem, où Fayçal Husseini (2), déclarait: " Je rêve du jour où un Palestinien dira " notre Jérusalem ", englobant ainsi Palestiniens et Israéliens et où un Israélien dira notre Jérusalem en pensant Israéliens et Palestiniens." Ce manifeste devint un appel (voir ci contre). Uri Avneri (3) pense que " Les Israéliens savent que la ville est divisée, mais ne veulent pas l'admettre ". Ruth Dayan, qui fut l'épouse de l' ancien ministre israélien de la Défense, a signé cet appel. Elle a gardé, nous a-t-elle confié, "le souvenir de relations amicales avec les Palestiniens. Pour la paix, il nous faut partager cette ville. De toute façon, je déteste l'idée que quelqu'un soit dominé par d'autres qui décident pour lui ". Quant à Yakov Sharett, fils de Moshé Sharett, l'un des fondateurs de l'Etat d'Israël, il nous a dit: "Une ville, deux capitales, c'est le bon sens, la sagesse. Il faut arrêter le fétichisme." Des Palestiniens de renom ont aussi signé l'appel.

 
La diversité, une spécificité de cette cité judéo-arabe

Des Israéliens travaillent avec des Palestiniens à dénoncer les discriminations qui chassent insidieusement ceux- ci de la Vieille Ville. Le Centre alternatif d'information est un espace de discussions qui anime, avec " Gush shalom ", une campagne de sensibilisation. Le journaliste Michel Warchavski, son responsable, a décidé de vivre "ici pour ce que cette partie de Jérusalem porte d'histoire, pour cette mosaïque communautaire. Toute volonté de limiter cette diversité détruira la spécificité de cette cité judéo-arabe, israélo-palestinienne. Mon Jérusalem serait appauvrie sans Arabes ".

 
Des adolescents qui se rencontrent, cela peut bousculer des préjugés

Des Palestiniennes et des Israéliennes ont constitué un comité de coordination pour la paix et la justice sociale, " le lien de Jérusalem ". L'une d'elles, Dafna Golan, suggère que des familles israéliennes adoptent des familles palestiniennes pour les soutenir, avec un appui juridique." Si nous voulons vivre ensemble, dit-elle, nous devons bannir ce système d'apartheid." Ces juifs israéliens prônent la coexistence. Ils estiment, comme Naomi Hazan, députée du Meretz, que le sort des Palestiniens de Jérusalem est inséparable du leur et dénoncent l'inégalité et l'injustice qui rendent la paix irréalisable. Et pourtant, la majorité des habitants ne fait que se croiser dans cette ville car le mur est dans les esprits. Les Israéliens, souvent des religieux et des militants de droite, qui résident dans la Vieille Ville prient. Les autres la contournent. Quelques Palestiniens vont travailler ou faire des achats à l'Ouest, mais la plupart l'évitent. Des jeunes y cherchent les distractions absentes de la ville arabe. Pour Khaled, vingt ans: " A l'Ouest, nous pouvons nous amuser. Bien sûr, parmi les Israéliens je ne me sens vraiment pas à ma place. Les contacts sont pourtant plus simples que je ne l'aurais pensé ". Entrer en contact, quel défi ! La Fondation arabe pour l'héritage musulman et chrétien de Bethléem veut entamer un dialogue entre les membres des trois religions, chrétiens, juifs et musulmans. Moussa Darwish, son directeur, raconte: " Nous avons des tête à tête intéressants avec les rabbins réformistes. Ils souhaitent construire la paix à Jérusalem avec nous." Pour un de ces rabbins, David Forman: "L'essentiel est que Jérusalem-Est soit accessible à tous, ce n'est pas un problème si l'Est est la capitale de l'Etat palestinien." Le processus de paix a entrouvert des portes. On ose se rencontrer davantage. Mais les relations amicales entre jeunes Palestiniens et Israéliens sont très rares. Elles demandent un effort de part et d'autre. Cependant, Oussam Shahin, du Centre palestinien contre la violence, insiste: " Il faut que les gens puissent se rencontrer pour se parler, s'écouter." Quand le premier pas est franchi, les autres sont plus faciles. Des adolescents palestiniens et israéliens participent à des camps d'été mixtes. Ces séjours ont modifié leur mentalité. Quand des heurts, des affrontements, des attentats ont lieu, chacun se préoccupe de ceux qu'il connaît sur la rive opposée. On prend des nouvelles, réciproquement. La communication est alors délicate. Celui dont la communauté est touchée, sensible à cette marque d'intérêt, manifeste également sa peine et sa colère. Maintenir le lien est difficile. Pour l'Israélienne Imbal Arnoun: " ces échanges où nous partageons un moment de vie quotidienne sont inoubliables. Ils bousculent les préjugés ". Cependant, " Un fossé demeure quand nous parlons de nos droits, ça crée un malaise " pour Laïf Arafi, Palestinien de 17 ans. Muriel Schafrarer est Israélienne, avec des amis palestiniens elle propose un lieu chaleureux de rencontres, unique, où musique israélienne et palestinienne se mêlent, rythment les fêtes." J'offre la possibilité de découvrir l'autre, explique-t-elle. Ceux qui acceptent de venir ont des opinions très différentes. Certains participent à ces soirées d'abord pour l'aspect festif, quelques-uns par curiosité. Etre là, c'est déjà briser la glace. Des liens se tissent." Dans cette ville meurtrie où règne la haine, le ressentiment et la peur, une poignée d'hommes et de femmes tente d'influer sur l'avenir. Avec de faibles moyens, ils agissent pour construire une chance d'être différents, de vivre ensemble.

 


1. Coalition de gauche.

2. Faiçal Husseini, chargé du dossier de Jérusalem, porte-parole de l'OLP dans cette ville.

3. Uri Avnéri, ancien député au Parlement israélien est l'une des voix pacifistes israéliennes les plus notoires.

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Vent du désert, des airs de Sara


Sur des tons de la Méditerranée, Sara Alexander s'accompagne à l'accordéon. Artiste et Israélienne, elle parcourt le monde depuis vingt ans, son rêve de paix au bout de la voix. Auteur, compositeur, interprète, elle veut réconcilier Palestiniens et Israéliens. Dans son nouveau CD, Hamzin (Vent du désert), elle crie l'amour de son pays. Rythmes ashkénazes, séfarades, balkaniques, moyen orientaux, mêlés. Elle accroche aussi des accents tziganes pour accuser: " Mais c'est ainsi qu'à son tour mon frère perd son arbre, son espoir, sa terre. A son tour, il prend le chemin de l'exil." En arabe, en hébreu, ses mots se veulent espérance d'une aube nouvelle." Créons ensemble nos lendemains pour que nos ciels bleus ne soient plus des barbelés."

Sara Alexander, Hamzin, IMP/Kardum, 5 passage St Sébastien, 75 011 Paris. Tel 01 14 02 29

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