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" Jo " Chahine, cinéaste à la première personne Par Luce Vigo |
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| Après le festival de Locarno et la Cinémathèque française, l'Institut du Monde arabe propose l'oeuvre intégrale du grand cinéaste égyptien, de Papa Amine à l'Emigré, en attendant le Destin, " toute l'histoire du cinéma en une seule oeuvre " comme l'a dit Thierry Jousse, rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, lors du " Cercle de minuit " dont Youssef Chahine était récemment l'invité. Rien d'étonnant de la part d'un homme autant passionné de cinéma, qui dit avoir appris de Julien Duvivier (1) " comment la musique devient cinéma et comment le cinéma devient musique, et la musique mouvement. Comment faire danser la caméra ". Pour capter une douleur, celle du paysan de la Terre qui, arrachée à la sienne, s'accroche à elle de ses mains à vif, celle de Kenaoui, le marchand de journaux infirme de Gare centrale que l'amour d'une femme pousse au meurtre, celle d'un peuple vivant la défaite de la Guerre des six jours dans le Moineau. Pour se saisir aussi de ses propres doutes sur ce qu'il a fait de sa propre vie, dans la Mémoire, ou Alexandrie encore et toujours. Mais surtout pour combattre l'intolérance sous toutes ses formes. Saladin, autant que l'Emigré et qu'Adieu Bonaparte parlent haut et fort de ce souci permanent. En accueillant Youssef Chahine, le 16 octobre dernier, dans la salle du Palais de Chaillot où était présenté Un jour, le Nil, dans une copie restaurée par la Cinémathèque française, Dominique Païni, son directeur, avant de passer la parole à Chahine, rappela la douloureuse et absurde histoire de ce film, coproduit par les Soviétiques et les Egyptiens, victime de la censure et sauvé grâce à Henri Langlois." Je voudrais vous raconter une petite histoire sur le film, dit ensuite Chahine. Lorsque le scénario fut prêt, sur ce grand barrage que tout le monde mourait d'envie d'avoir, et qui allait donner l'électricité à quatre mille villages, le film que j'étais si heureux de faire, les Soviets m'ont dit: " Dis-moi ce que tu vas faire ? Est-ce que ça ne ressemble pas un tout petit peu à Eschyle ou à Aristophane ? " Quel Aristophane ? On est en train de faire un film sur le barrage et il me parle d'Aristophane ! " Tu dois refaire le scénario..." J'ai souffert tout cela (...) On présente le film. Les officiels soviétiques me disent: " Où est la rue Kalinskaïa ? ". Je dis: " quelle rue Kalinskaïa ? ". Ils répondent: " c'est notre nouvelle rue, elle est magnifique, pourquoi tu ne la filmes pas ? " (...) Je vais chez moi, il y avait aussi des officiels; ils me disent: " Quoi ! l'ingénieur russe marche devant l'ingénieur égyptien, et tu veux qu'on présente ce film en Egypte." (...) Des conneries pareilles ont interdit le film. Et finalement il fallait refaire et pas refaire, des acteurs entrés dans le cadre en 1964 en sortaient en 1973 ! Et puis pour la copie que j'aime bien j'ai pensé à Langlois (...) que j'avais rencontré à Moscou et qui m'avait dit: " Attention, l'ambassade de France veut interdire ton film ". Je lui dis: " Tu n'es donc pas Français, comment tu fais ? " Et il me dit: " La France, c'est moi et pas eux ". Alors je lui ai fait passer mes boîtes de 70mm. Elles sont à la Cinémathèque depuis douze ans, les couleurs ont tenu et, grâce au génie français, je ne peux pas dire autre chose, peut-être au grand coeur français, un film qui n'avait pas de négatif en a de nouveau un, c'est une version qui me tient à coeur. J'espère qu'elle vous tiendra à coeur aussi en la voyant. Seulement soyez gentils, ce film a été très blessé, et toujours quand quelqu'un est handicapé, on est un peu plus généreux. Pas trop, hein, je ne mendie pas...y a de très belles choses ". De belles choses, touchantes, vivaces, inscrites dans l'histoire des hommes, il n'en manque pas dans l'oeuvre de Youssef Chahine. A voir à l'Institut du monde arabe jusqu'au 29 décembre 1996. |
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1. Voir aussi la rétrospective Duvivier présentée dans le cadre de Ciné-mémoire. |