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Guerre
Par Suzanne Kala-Lobé* |
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| Que s'est-il passé au Zaïre ? S'agit-il d'une guerre ethnique, où les rebelles d'hier qui combattirent pendant trois ans le régime de Mobutu, celui de Habyarimana, se seraient transformés soudain en meutes barbares, prêts à décimer ceux qui les auraient tué hier ? Dans le flot d'articles consacrés aux réfugiés en fuite se glissent quelques informations qui ne manquent pas de donner l'éclairage qui convient. A une situation trop hâtivement présentée comme " les métastases du génocide rwandais "; ou " une guerre fratricide entre zaïrois et rwandais ", il faut restituer sa part de vérité. Celle d'une histoire de la région des grands lacs, traversée par des siècles de colonisation, fabriquée à coups d'intérêts contradictoires des différents colons figés dans des Etats sans queue ni tête, aux frontières rendues " intangibles " par des chartes malignes. Mais, le rapport des forces dans le monde changeant, il est question de " redessiner la carte du continent africain ". Dans quel but ? Au nom de quelle éthique et de quelle politique ? L'issue des conflits de la région dépend en partie de l'unité de l'Afrique, de l'intangibilité des frontières et de la question de l'identité " nationale ". Cela touche à la crise actuelle du Zaïre, au modèle de l'Etat jacobin centralisé utilisé en Afrique. Enfin, le combat pour la démocratie prend des formes particulièrement violentes, notamment dans le Sud Kivu qui hébergea les maquis des patriotes comme Mulele et plus tard Lumumba, les indépendantistes de l'ex-Congo Zaïre. Les Belges ont eu besoin de ces mouvements de population lorsqu'ilsont décidé, en 1937, de déplacer les frontières du Rwanda, d'inclure la Région de Masisi, aujourd'hui en guerre. L'histoire coloniale fit le reste: d'où un siècle d'errance de milliers de Rwandais. Tutsis ? Hutus ? Ce schématisme facile empêche de voir clair et de comprendre. Pourtant, le gouvernement de Kigali revendique " que l'on reconnaisse la citoyenneté zaïroise aux Rwandais qui y sont depuis au moins trois générations... Que l'on sépare les " vrais réfugiés " des membres du FAR, ainsi que des miliciens de l'Interhamm, compromis dans le génocide de 1994 ". La situation n'a pas dégénéré parce que des " banyamulenges" (ou Tutsis) ont décidé de se venger des Hutus, anciens génocidaires. Voyez le chaos au Zaïre, la déliquescence d'un Etat. Avec un président contraint de errer de ville en ville. Souvenez-vous de l'offensive menée contre le Front patriotique rwandais, au motif qu'il ne serait constitué que de Tutsis. Voyez la France qui cherche à sauver les restes d'un Empire, et s'effraie d'une possible autonomie du gouvernement de Kigali. Songez aux Etats-Unis qui jouent la carte libérale, et " de déconstruction " de ces ensembles administratifs, les Etats africains fortement centralisés et autoritaires, sans unité nationale. Ajoutez cela aux calculs implicites d'une " mondialisation " où les plus pauvres restent les pourvoyeurs. C'est ainsi que la confection des armes américaines dépend à 70% des richesses du Zaïre. Dès lors, on comprend cette guerre, qui met apparemment en scène des populations en proie " aux simples réflexes de solidarité ethnique "(sic), on comprend les objectifs de la diplomatie " pyromane " des " grands " de ce monde et l'intérêt qu'ils ont à contrôler ces zones. On comprend aussi qu'en ne s'attaquant qu'aux effets, " les longs cortèges de pauvres hères ", que l'on voit à chaque journal télévisé, on risque de "vous" remobiliser, dans quelques temps, pour une autre Ethiopie, une autre Bosnie, une autre Somalie. Reste le droit des peuples africains à disposer d'eux-mêmes. Leur devoir de régler leur problème eux-mêmes. Mais c'est une autre histoire. |
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* Journaliste camerounaise. |